‹ MémoiresChapitre 2 sur 20 · DÉPUTÉ A LA CONVENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

DÉPUTÉ A LA CONVENTION NATIONALE

(-j'est un spectacle digne de remarque que celui d'un homme qui, après avoir pris une grande part aux affaires publiques, après avoir compté parmi les gouvernants , dans un moment où tant d'existences ont été bouleversées , où tant de fortunes se sont élevées, où l'égoïsme pouvait tirer un si grand profit d'une commotion sans exemple dans l'histoire du monde, c'est un spectacle digne de remarque, disonsnous , que celui d'un des chefs de la république française sorti pauvre de cette grande crise , et exerçant long -temps dans la retraite, et plus tard dans l'exil, la profession modeste qui le faisait vivre en 1788. Un tel fait en dit plus qu'un volume d'apologie. L'amour seul de son pays a pu guider les pas de celui qui a constamment dédaigné son propre intérêt, et quels que soient d'ailleurs les écarts dans lesquels les passions politiques ont pu le jeter, on ne peut se défendre pour lui de l'estime que le désintéressement fait naître et de l'admiration qu'inspire un patriotique dévouement.

Celte abnégation de sa personne, ce stoïcisme républicain, distinguent plus d'un homme ignoré, cachant dans la retraite les derniers jours d'une vie consacrée à la nation, et livrée, comme un cadavre délaissé, au scalpel des sophistes politic[ues et aux calomnies des ennemis de la liberté. Combien de ces vieux républicains gémissent en secret de voir leur nom diffamé par cela même qu'ils ont cru à la vertu ! combien doit être triste pour eux , après la perte de leurs décevantes illusions, après la perte de la gloire, seule récompense terrestre qu'ds ont pu ambitionner, la conviction acquise qu'ils sont méconnus et maudits d'une génération à laquelle ils ont voulu donner l'égalité et le bonheur, et à lac[uelle au moins ils ont préparé les garanties de la Charte au lieu de l'arbitraire de l'ancien régime! Mais ces douloureux résultats de leurs généreux efforts, cet abandon, cette ingratitude même, ils l'avaient prévue comme une chance possible. Amants passionnés de la gloire, comme toutes les âmes ardentes, ils portaient à un plus haut degré la passion du patriotisme et de la liberté^ ils étaient résolus à lui sacrifier jusqu'à cette gloire dont le pressentiment faisait battre leurs nobles cœurs. Périssent nos noms, disaient-ils, mais que la France soit heureuse ! Cette héroïque résignation devant laquelle palissent les sacrifices des vieux Romains était commune chez les hommes de la république : elle présida à toute la carrière du conventionnel dont nous publions aujourd'hui les mémoires.

René Levasseur, né au Mans, exerçait avant la révolution la profession de chirurgien -accoucheur dans sa ville natale. Sans fortune personnelle, il trouvait

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dans les travaux de son art, qu'il exerçait avec habileté et succès, des ressources suffisantes pour subvenir aux besoins de sa femme et de trois enfants en bas âge. Doué d'une âme ardente et d'une imagination vive, il pressentait la grande révolution qui ne tarda pas à embraser la France, et l'appelait de tous ses vœux. Simple dans ses mœurs, laborieux, solitaire, il nourrissait dans l'étude et dans la retraite la passion de la liberté qui seide faisait bouillonner son sang. Les grandes scènes politiques des républiques de l'antiquité partageaient presque entièrement, avec les soins domestiques, les loisirs de sa vie active. La philosophie avait aussi part à ses études, et s'il adoptait avec exaltation les doctrines desséchées de son siècle, c'était parce qu'il croyait y trouver la vérité 5 car son enthousiasme même prouvait assez qu'il était au-dessus des systèmes qu'il regardait comme le suprême bien.

Long- temps avant la révolution Levasseur s'était montré dévoué aux doctrines libérales • long-temps avant la révolution il avait fait des sacrifices personnels à ses convictions. Nous citerons un exemple qui, quoique puisé dans la vie privée, peint trop bien son caractère pour que nous puissions nous dispenser de le rapporter.

René Levasseur avait pour oncle maternel un riche planteur de Saint-Domingue, M. David de La Brosse, possesseur de plusieurs centaines de nègres. Ce colon avait promis de se charger de l'avenir de son neveu; et, comme il n'avait point d'enfants, cette promesse semblait ouvrir devant notre jeune chirurgien une brillante carrière de fortune; mais ses affections le

fixèrent au Mans, en dépit des instances de son oncle pour l'appeler auprès de lui. Cette négligence n'enleva rien à M. David de la tendresse qu'il portait à Levasseur 5 aussi, ayant eu l'occasion de voyager en France, dix tins avant la révolution, il vint loger, au Mans, chez le jeune chirurgien. Au milieu des épanchements d'une amitié réciproque, et du respectueux empressement de Levasseur pour son oncle, une cause de dissentiment ne tarda pas à s'élever entre eux : M. David possédait cinq cents nègres, etLevasseur était ennemi déclaré de la traite des noirs; sur tous les autres points le jeune homme se plaisait à céder à son oncle; mais là il s'agissait d'un principe, d'un principe sacré à ses yeux, et rien ne pouvait lui en faire abandonner la défense.

Un jour surtout, pendant un banquet auquel assistaient M. Leclerc et MM. Duhail et Desportes du Tertre, qui existent encore, une discussion animée s'éleva sur l'esclavage des malheureux nègres. M. David défendit avec chaleur un usage atroce, mais sur lequel reposait toute sa fortune. Levasseur le combattit avec énergie. Il s'éleva entre eux un dialogue que, malgré les années écoulées depuis lors, les récits du vieux proscrit nous permettent de reproduire.

Le Colon. — Vos déclamations ne prouvent rien contre les faits. Il est certain que les colonies périraient sans la traite des nègres.

Levasseur. — Eh ! mon oncle, est-ce une raison pour réduire des hommes au plus dur esclavage, pour les soumettre au traitement des brutes ! Jamais je ne pourrai admettre des richesses matérielles comme

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compensation de la violation des droits les plus sacrés de l'humanitë ! Jamais je ne pourrai évaluer par livres, sous et deniers, les sueurs elles coups de cliahouque de malheureux esclaves!...

Le Colon. — Monsieur le raisonneur, tout cela est sans doute fort beau , mais le malheur est qu'il n'y a pas dans toutes vos déclamations une ombre de vérité. Les nègres mourraient de faim dans leur pays et nous leur donnons du pain j la traite leur est aussi avantageuse qu'à nous.

Levasseur. — Pardon, mon cher oncle, mais je ne puis comprendre un tel raisonnement. Certes , si le mendiant qui nous effraie de ses misères, fait prisonnier par un corsaire algérien , était jeté par lui dans les fers, vous ne vanteriez pas son bonheur; si ce pauvre esclave secouait ses chaînes et réduisait en cendre sa prison, s'il reprenait sa liberté en donnant la mort à ses tyrans, vous l'admireriez comme un héros !...

Le Colon, — Est-ce à dire que vous appelez l'assassinat sur nos têtes?

Levasseur. — Je désire justice pour tous. Je souhaite que vous affranchissiez les hommes que vous appelez vos esclaves. Quant à moi , si j'étais possesseur d'une habitation, je voudrais faire un acte généreux, en rendant à des hommes, à mes frères, le plus grand des biens, le bien sans lequel on ne peut jouir d'aucun autre... la liberté !...

Le Colon. — Mais remarquez donc que, si tout le monde suivait votre exemple, la propriété des colonies perdrait toute sa valeur.

Levasseur. — Périssent toutes les richesses matérielles plutôt qu'un principe philanthropique !

Et avec une chaleur que légitimait la discussion à laquelle il venait de se livrer, le jeune chirurgien débite de mémoire ce passage de Raynal :

« Cette soif insatiable de l'or a donné naissance au plus infâme, au plus atroce de tous les trafics, à celui des esclaves. On parle de crime contre nature , j'ai nommé le plus exécrable, et la plupart des nations de l'Europe s'en sont souillées ! Ainsi un vil intérêt a étouffé dans tous les cœurs le sentiment de ce que l'homme doit à son semblable. — Mais, sans ces bras, des contrées dont l'acquisition a coûté si cher resteraient incultes. — Eh! laissez-les en friche, s'il faut que, pour les mettre en valeur, l'homme soit réduit à la condition de la brute, dans celui qui achète, dans celui qui vend, et dans celui qui est vendu ! » Édit. in-S*», tom. 4, P^'^g- 107.

On pense bien que cette vigoureuse sortie indisposa outre mesure M. David. Il quitta peu de jours après le logement qu'il avait pris chez son neveu et la ville du Mans. Il conserva dans la suite un vif ressentiment contre Levasseur, et au moment de sa mort, il partagea sa fortune, qui se montait à 700,000 livres, entre ses autres héritiers, laissant seulement à notre jeune républicain i5,ooo livres pour prix de mémoire et en récompense de sa philanthropie. Cette cruelle raillerie fut reçue avec calme de Levasseur. Il avait toujours dû hériter de la fortune de M. David , à charge de faire de modiques pensions à ses cohéritiers. Ses espérances furent donc tout d'un coup renversées. Mais

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il s'applaudit d'avoir professé hautement les vrais principes au prix même de tout son avenir, et trouva, dans la satisfaction que procure l'accomplissement d'un généreux sacrifice , un ample dédommagement de la fortune qu'il avait perdue. Nous verrons dans ses Mémoires que la liberté des noirs a été votée sur sa proposition dans la convention nationale , et nous aimerons à nous rappeler que sa motion de 1793 n'était pas fondée sur des convictions de circonstance, mais sur des principes qui, avant la révolution même, étaient à ses yeux chose sacrée.

Lorsque le grand mouvement national de 1789 éclata, Levasseur fut au comble de la joie-, il voyait dans cette glorieuse crise la régénération de sa pairie et le triomphe de ses principes chéris : aussi mérita-t-il au milieu de ses concitoyens la réputation de zélé patriote. A la formation des municipalités il reçut une première marque de leur confiance par sa promotion aux fonctions d'oflicier municipal. L'année suivante, ayant quitté sa place par la voie du sort, il fut réélu à la presque unanimité. Il accepta avec reconnaissance un em])loi gratuit et obscur, dans lequel on ne pouvait obtenir d'autre récompense que le plaisir de faire le bien; et il consacra la plus grande partie de son temps à la chose publique, quoiqu'il n'eût aucun autre moyen d'existence que sa profession , et qu'il fût déjà chargé d'une nombreuse famille.

Les fonctions d'ollicier municipal n'étaient pas alors comme aujourd'hui un titre honorifique sans peines et sans dangers. Quelque modéré que l'on fût , on aurait en vain essayé d'échapper à la haine des aristo-

crates ♦, quelque patriote que l'on fût, on aurait en vain essayé d'être au niveau de tous les ultra- patriotes. Des deux côtés il y avait des aversions et des injustices à subir, des deux côtés il y avait des dangers à affronter. Levasseur surtout fut, par la nature de l'emploi spécial dont il se chargea, en butte à plus d'un inique ressentiment. Il dirigea pendant ses deux années d'exercice des charges municipales la police de la ville du Mans. Le désir de maintenir l'ordre et de servir en même temps la cause de la liberté le compromit souvent, soit avec les ennemis de la révolution, soit avec ses plus ardents amis. Nous en citerons quelques exemples.

La ville du Mans eut, dès 1790, à souffrir plus d'une fois de la disette, et l'on sait ce que devient une population nombreuse lorsque les subsistances commencent à manquer. Des mutineries se renouvelèrent à chaque marché, et l'esprit de révolte finit par se manifester entièrement. Les propriétaires furent ouvertement attaqués. Les classes pauvres voulurent faire la loi en empêchant la sortie des grains apportés au marché et en taxant arbitrairement les céréales. Les propriétaires opposèrent une grande résistance à cette espèce de spoliation déguisée. Levasseur se hâta de leur prêter son appui, car il était, avant tout, ami de la justice^ sa popularité, son patriotisme, les insignes de la magistrature nationale qu'il remplissait, ne parvinrent pas à calmer l'effervescence de la populace. K C'est un traître, criait-on de toutes parts, c'est un traître, c'est un aristocrate ! A la lanterne le traître I à la lanterne le municipal ! » Et un ouvrier d'une

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hante stature , qu une figure aussi dure que repoussante rendait encore plus effroyable, agitait dans ses mains la corde destinée à donner la mort au fonctionnaire que ses concitoyens avaient deux fois , depuis quelques mois, honoré d'unanimes suffrages.

Dans une semblable crise la moindre faiblesse ou la moindre imprudence pouvait perdre notre jeune municipal. Il pouvait se briser également contre deux écueils contraires. Son sang-froid et sa fermeté le sauvèrent. Sans paraître s'apercevoir des menaces dont il était l'objet , Levasseur monta sur un monceau de pierres et se mit à haranguer la multitude. Il fit sentir les funestes suites de la taxe des grains , défendit énergiquement la liberté du commerce, et démontra aux amis de la liberté qu'ils devaient, pour assurer leurs droits , savoir respecter ceux des autres. On applaudit, et les menaces cessèrent. La foule se retira en chantant ies louanges de celui qu'un instant avant elle voulait sacrifier à ses vengeances.

Une autre fois, l'assemblée primaire ayant voté la vente des cloches de la ville du Mans , une espèce de sédition se manifesta : « Nous voulons garder nos cloches ! » criaient les insurgés -, et les officiers municipaux, qui se rendaient à leurs sections, furent insultés et frappés. Levasseur essaya encore de faire revenir la multitude à la raison par une harangue. « Le produit de la vente des cloches, s'écria-t-il, sera employé à des travaux publics qui feront vivre les pauvres ouvriers. Cette mesure vous est donc favorable, vous ne pouvez pas vivre de son »

« — L'entendez-vous ? s'écria avecperfidie l'un des

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meneurs de la populace ; il veut nous faire vivre de son comme des bestiaux!... »

Et ce misérable jeu de mots provoqua le redoutable cri à la la/iteiiie ! Voussé , pressé par la foule, Levasseur est conduit contre un mur où la corde fatale est déjà attachée-, clans ce mouvement un furieux lui brise sur le pied la boucle de son soulier. Il n'y avait aucun moyen d'échapper. Notre officier municipal essaya de faire bonne mine à mauvais jeu , et gardant un front serein, feignit de prendre pour une plaisanterie les menaces dont il était l'objet 5 il se mit à chanter à haute voix un couplet grivois sur la nécessité des cloches. Ce couplet fit rire la multitude, et l'on commença à parlementer. Les gens sages eurent le temps de secourir le courageux patient, cjui en fut encore une fois quitte pour la peur.

Vers le milieu de 1790, il s'établit au Mans deux sociétés populaires affiliées aux clubs de la capitale^ Levasseur fit partie de toutes les deux : c'était un moyen de popularité; mais , comme nous l'avons vu , la popularité avait alors ses dangers. Tel acte que l'on n'eût pas remarqué venant d'un aristocrate, était signalé comme une trahison chez un patriote, et le mettait aussitôt en péril de la vie. C'est ainsi que Levasseur vit mettre sa tête à prix pour avoir blâmé les mauvais traitements exercés par la^populace contre un régiment tle dragons qui tenait garnison au Mans. On ne pouvait cependant pas le supposer ami des aristocrates en général, et encore moins des chefs du régiment dont il s'agit, puisqu'il avait eu un duel avec deux de ses principaux officiers, pour avoir, malgré

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leur opposition, fait jouer l'air ça ira sur le théâtre de la ville : mais l'esprit de parti est aveugle 5 aussi l'homme qui s'était le plus énergiquement opposé au joug militaire, fut-il accusé de l'avoir soutenu, et on le condamna sans avoir voulu l'entendre. Dix-huit francs avaient été otferts à celui qui promènerait sa tête au bout d'une pique. On avait proposé en même temps à la société de l'exclure de son sein. Ses amis l'avertirent du danger qu'il courait, et l'engagèrent à se cacher pendant quelques jours, lui promettant de le défendre dans le sein de la société. « Comment, répondit- il, ils n'offrent que dix -huit francs de ma tête ! c'est trop peu. Je vais la leur porter cette tête qu'ils demandent, et ils n'oseront pas y toucher. «

Il se rendit en effet dans le sein de la société; un murmure d'étonnement se fit entendre; alors s'élançant à la tribune , il s'écria : « Ma vie est, dit -on, menacée , mais mon cœur ne connaît pas le sentiment de la crainte-, faites de moi ce que vous voudrez ! Cependant, que me reprochez -vous? les services que je vous ai rendus peut-être ?... J'ai blâmé votre conduite envers les troupes delà garnison ; je le devais. Les officiers sont presque tous, je l'avoue, d'odieux aristocrates ; mais ce n'est pas une raison pour indisposer les soldats, et les tourner contre la révolution, qu'ils auraient peutêtre servie. Votre conduite tend à faire des ennemis à la liberté. Vos excès perdront notre cause, la cause sacrée de la patrie !.. » Ce discours, écouté en silence, ne fut suivi d'aucun murmure. Les amis de Levasseur s'empressèrent de le défendre, et sa cause fut gagnée. S'il fût resté chez lui, il était perdu : son audace le sauva.

En 179 1 , un grand nombre de prêtres rt^fractaires étaient détenus dans les prisons du Mans^ îe conseil municipal décida qu'ils seraient conduits à Nantes j mais la haine du peuple contre ces infortunés faisait craindre qu'ils ne fussent massacrés en chemin. Levasseur se chargea de les conduire jusqu'à la Flèche. On lui donna pour escorte quelques gardes nationaux au milieu desquels se trouvait un nommé Delion , homme sanguinaire , du nombre de ceux qui ont souillé la révolution par des. excès de tout genre. Ce Delion avait quelque influence sur ses camarades -, il passait d'ailleurs pour un homme déterminé et pour un ardent patriote. Levasseur l'observait avec inquiétude, se promettant bien de s'opposer aux sinistres projets qu'il nourrissait probablement contre les prisonniers. Quand le convoi fut arrivé près de Pontlieu, dans un endroit où la route est bordée des deux côtés par un bois de sapins, Delion s'arrêta tout à coup, et s'écria, en proférant un juron horrible : « Camarades, il n'est pas nécessaire d'aller plus loin ! c'est ici qu'il faut nous défaire de ces calotins. — Camarades, répondit Levasseur avec feu, vous êtes de bons citoyens et non des assassins-, je me fie à vous. Vous n'écouterez pas les infâmes provocations de ce misérable ! Au reste, s'il était possible que je me trompasse sur votre compte, disposez-vous à m' assassiner le premier. J'ai promis de conduire ces prisonniers à la Flèche, je tiendrai parole au péril de ma vie.. » Ce peu de mots, prononcés avec véhémence, et surtout la fermeté bien connue de l'orateur, en imposèrent aux hommes de l'escorte. ï-.es prêtres réfractaires furent

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conduits il la Flèche sans avoir d'autres périls à courir.

Dans sa courte carrière municipale , Levasseur a constamment déployé la même énergie et conservé la même modération. Ses concitoyens doivent se rappeler avec quelque reconnaissance les soins qu'il prit pour veiller à leur sûreté et à leur liberté. Nous citerons encore un de ses actes qui, quoique purement local, montre ce que valait un homme qu'on a peint depuis comme un Vandale et un féroce révolutionnaire.

Au commencement de la révolution , les agitations de la place publique interrompirent la plupart des travaux particuliers, et une grande quantité d'ouvriers restèrent sans ouvrage. Il en résulta pour la classe des artisans un malaise extraordinaire qui se fit ressentir dans toute la France. La ville du Mans ne fut pas la dernière à souffrir de cet état général de gêne. Des ouvriers sans ouvrage parcouraient la ville par bandes nombreuses, et mendiaient ouvertement, quelquefois même en employant la menace. Tout le monde sentait le mal et désirait le voir cesser, mais personne ne songeait à y porter remède, parce qu'une telle entreprise paraissait impossible. Levasseur seul trouva un moyen de cicatriser cette hideuse plaie, et quoique son plan présentât de grandes difficultés , il mit un si grand zèle à remplir sa noble tache, qu'il parvint à la voir récompensée par le plus heureux succès. 11 y avait non loin de la ville , dans un lieu nommé le Greffier , situé sur les bords de la Sarthe , à peu de distance de l'hôpital civil, une côte assez étendue et tout- à -fait inculte. Il conçut le projet de la transformer en une

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promenade publique, projet dans lequel il voyait le double avantage de procurer pour long- temps de l'ouvrage aux malheureux ouvriers , et de concourir à rembellissement de sa ville natale. Il confia son projet à M. Bruyère, ingénieur des ponts et chaussées, qui s'y associa avec ardeur, et traça le plan de la promenade, esplanade magnifique, descendant en amphithéâtre jusqu'à la rivière, et que lesManceaux admirent encore aujourd'hui. Levasseur soumit ensuite son idée et le plan de M. Bruyère au conseil municipal. Au premier mot de son discours on lui cria de toutes parts : « Nous manquons d'argent ! le trésor de la ville est à sec. — Je le sais, répondit-il , aussi n'ai-je point l'intention de vous en demander. Ce que je vous prie de m'accoider, c'est votre assentiment pour mon plan, et l'autorisation de le mettre à exécution avec les dons volontaires que je pourrai recueillir... » On pense bien c[ue la proposition fut accueillie : aussitôt Levasseur redoubla d'activité^ il fit des quêtes chez tous les particuliers, et eut le bonheur d'amener à bien son généreux projet. Presque tous les habitants du Mans se montrèrent jaloux de faire réussir une entreprise avantageuse sous tant de rapports. Cependant que ne peut pas l'esprit de parti ! Les aristocrates répudièrent un plan non moins utile pour eux que pour les autres citoyens. Ainsi M. de Gonsans , évéque du Mans, refusa d'abord de participer à cette œuvre philanthropique, en disant : « Il ne faut pas craindre le peuple! — Non, monseigneur; mais la charité ordonne de donner du pain à ceux qui n'en ont pas. Et puis, remarquez bien , monseigneur, qu'ils sont grands, forts,

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et qu'ils ont de grands bras ! » L'évêque, sans répliquer, tira un écu de six livres tic sa poche, et le déposa dans la bourse de la souscription. Cette mesquine libéralité de la part d'un prélat opulent était une sorte de protestation. Heureusement les autres habitants du Mans n'envisagèrent pas U souscription du même œil , et les travaux commencés furent achevés en peu de mois. Ainsi la ville du Mans doit à Levasseur un de ses plus beaux ornements, qui, sans grever . les contribuables, a contribué par sa construction à donner du pain aux classes pauvres.

Aimé et estimé des patriotes, détesté des aristocrates, qu'il avait cependant protégés autant que ses principes pouvaient le lui permettre, Levasseur devait être regardé comme un utile défenseur de la liberté : aussi ne tarda-t-il pas à recevoir la plus haute marque de confiance que pussent lui décerner ses concitoyens. Après cette seconde révolution que l'émigration et les nations rivales suscitèrent, après l'ébranlement du Irône le plus antique de l'Europe , en septembre 1792 enfin , il fut envoyé à la convention nationale par l'as.semblée électorale de son département réunie à Saint- Calais. Simple et vrai dans ses convictions, il ne chercha pas dans sa mission un moyen de faire briller ses talents ou de se procurer des avantages personnels : il ne songea qu'au salut du peuple. En arrivant à Paris, après un premier coup d'œil sur l'état des partis qui se partageaient la nouvelle assemblée, il se détermina à siéger sur la Montagne. Vne lutte terrible avait commencé au 10 août-, devenu acteur dans cette lutte, par l'élection de ses concitoyens, il ne crut pas qu'on pût

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la terminer avec des phrases et des déclarations de principes. C'était du fer qu'il fallait opposer aux ennemis du dehors et aux factieux de l'intérieur. Cette conviction lui parut le nœud qui unissait les diverses fractions de la Montagne , tandis que les brillants orateurs de la Gironde, ayant épuisé toute leur énergie au lo août , proclamaient que pour sauver la patrie il n'y avait plus qu'à adopter la constitution rédigée par leurs soins. Nous ne suivrons pas le député de la Sarthe dans sa carrière législative -, ses mémoires la feront connaître à nos lecteurs dans ses moindres détails. Long- temps en mission auprès des armées, il prouva que son énergie ne se bornait pas aux spéculations de cabinet , et qu'il savait manier le sabre comme la plume. Plusieurs de nos généraux les plus illustres lui ont dû leur avancement, et peut-être sans lui le brave Jourdan n'aurait-il pas acquis la glorieuse réputation qui recommande son nom à la postérité. Dans plus d'une occasion, et surtout à la bataille deHondscoote, où il eut un cheval tué sous lui, il paya de sa personne et s'associa par son courage aux succès de nos drapeaux. Représentant du peuple, il vota constamment pendant le cours de la session avec les plus ardents républicains j mais son enthousiasme révolutionnaire ne s'arrêta pas comme celui de tant d'autres à la première menace d'une réaction. Montagnard obscur avant le g thermidor, il redoubla de courage après cette journée célèbre 5 alors il aborda souvent la tribune pour défendre les patriotes menacés j alors il lutta chaque jour contre la nouvelle majorité conventionnelle, et devint l'un des chefs les plus audacieux des

débris du parti gigantesque qui avait pendant quatorze mois étonné le monde par sa sombre énergie. Proscrit à son tour pour avoir défendu d'autres proscrits , il passa dans la captivité les derniers jours de nos orages, et ne recouvra la liberté que pour reprendre dans la retraite rexercice de sa profession obscure, et pleurer en silence sur la perte de nos libertés.

En i8i5, Levasseur, presque septuagénaire, fut compris sur la liste d'exil dressée par son ex- collègue Fouché de Nantes, pour s'être associé par la signature de l'acte additionnel au gouvernement de Buonaparte. Enlevé par le généralTillman, il fut conduit à Cologne, où on le retint quelque temps prisonnier. Il se retira plus tard à Bruxelles, où il continue d'exercer l'art de la médecine, première occupation de ses jeunes années.

Nous ne terminerons pas celte notice sans rappeler que Levasseur, dans le cours de sa carrière révolutionnaire, n'a pas augmenté son modeste patrimoine. Une trentaine de mille francs , provenant d'héritages , composaient tout son avoir : cette faible somme a décru dans ses mains quand les missions dont il était chargé lui donnaient tant de moyens de fortune. Nous verrons dans ses Mémoires, par les comptes qu'il rendit à la convention, combien la frugalité et le désintéressement républicain étaient dans ses mœurs. Si quelques hommes jeunes et enthousiastes lisent ces pages, ils pourront trouver étranges des éloges donnés à la probité d'un législateur. Nous sentons, comme eux, qu'une vertu si simple ne devrait pas être un sujet de louanges j mais dans un temps d'égoïsmc comme le

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nôtre, où les convictions de tous les partis peuvent à peu (3e choses près s'évaluer en francs et centimes, c'est déjà élever un homme au-dessus de la masse que de lui reconnaître une austère probité.

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