‹ MémoiresChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Premières séances de la convention. — La re'publique est proclamée. — Marat, — Effet qu'il produit sur la Montagne. — Conseil exe'cutif. — Accusations re'ciproques des deux partis. — Luttes violentes.

Le 21 septembre 1792, la convention nationale commença sa première séance sous la présidence de l'ancien maire de Paris, Jérôme Pétion. Nous pensions que le moment de clore le gouffre de l'anarchie était enfin venu, et que le règne des lois allait commencer. Nous étions si loin, nous, montagnards des départements , d'entrevoir les ferments de discorde que l'assemblée recelait dans son sein , que nous avions presque tous porté au bureau les membres de l'assemblée législative, qui, sous le nom de girondins , devinrent bientôt nos plus cruels ennemis. Gémissant sur les crimes du 2. septembre et sur le sang versé dans l'interrègne de tout pouvoir légal, nous avions toute confiance en l'avenir, et nous pensions que l'union des conventionnels sauverait la France ; aussi est-ce avec un véritable enthousiasme que nous entendîmes Danton exprimer, dès l'ouverture de la séance^ avec la chaleureuse énergie qui caractérisait son

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éloquence, les sentiments dont nous étions tous animés.

« Qu'il me soit permis, s'écria-t-il, de résigner dans le sein de la convention les fonctions (de ministre de la justice) qui m'ont été déléguées par l'assemblée législative. Je les ai reçues au bruit du canon dont les citoyens de la capitale foudroyèrent le despotisme. Maintenant que la jonction des armées est faite, que la jonction des représentants du peuple est opérée, je ne dois plus reconnaître mes fonctions premières; je ne suis plus que le mandataire du peuple, et c'est en cette qualité que je vais parler

« Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires; voilà ce

que vous devez déclarer au peuple Après cette

déclaration , vous en devez faire une autre qui n'est pas moins importante pour la liberté et pour la tranquillité publique. Jusqu'ici on a agité le péfuple, parce qu'il fallait lui donner l'éveil contre les tyrans. Maintenant il faut que les lois soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte, que le peuple l'a été en foudroyant la tyrannie D'excellents citoyens ont pu présumer

que des amis ardents de la liberté pouvaient nuire à l'ordre social en exagérant leurs principes. Eh bien ! abjurons toute exagération ; déclarons que toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles, seront éternellement maintenues.

Souvenons- nous ensuite que nous avons tout à revoir, tout à créer, et que la déclaration des droits elle-même doit passer à la révision d'un peuple vraiment libre. »

Ce discours, qui excita d'unanimes applaudissements, peut encore être regardé comme un tableau exact de la position de la Montagne aux premiers jours de la convention. On avait agité le peuple ^ parce que les lois ne conféraient aucun moyen de sauver la liberté. On avait entretenu son asitation f parce qu'aucune autre force constituée n'existait; mais cette force populaire, dont la France avait besoin pour repousser la coalition, la convention, si tous ses membres eussent marché vers un but unique, pouvait s'en emparer, et alors l'anarchie devenait inutile, et tous les soins des amis de la liberté auraient dû tendre à rétablir l'ordre et le régne des lois. Yoilà ce que disait Danton, voilà ce que pensaient comme lui tous les montagnards. Pourquoi n'ont-ils pas été secondés?

Les deux premiers décrets de la convention rendus sur la proposition de Danton, étaient conçus en ces termes :

u La convention nationale déclare qu'il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est acceptée par le peuple, j)

« La convention nationale déclare que la sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de la nation. »

L'abolition de la royauté fut ensuite prononcée

à l'unanimité sur la motion dn vertueux Grégoire, et de vifs applaudissements et un délirant enthousiasme terminèrent cette première séance d'une assemblée dont l'aurore promettait tant de bonheur, et qui se traîna de catastrophe en catastrophe , dès que l'union de ses membres devint impossible.

On voit par le tableau fidèle de cette première séance que laMontagne ne désirait rien tant qu'une réconciliation générale dans l'intérêt de l'ordre et de la liberté. Peu de jours se passèrent sans que les girondins prouvassent, en dirigeant contre les membres influents de notre parti de violentes attaques, qu'ils n'étaient pas mus comme nous par un sincère désir de rétablir l'harmonie, mais que le besoin de vengeances violentes les tourmentait. Dès le 24 septembre, trois jours après notre réunion, Kersaint, l'un des plus exaltés d'entre eux, parla des dangers qui menaçaient la convention dans la capitale, et proposa de les faire cesser en appelant autour d'elle une force départementale considérable; le lendemain cette proposition donna lieu à une vive discussion, dans laquelle la physionomie des deux côtés se dessina.

La députation de Paris était composée des plus énergiques patriotes; ses membres avaient, presque tous, avant la réunion de la convention, fait partie de cette commune du lo août, qui, en s'emparant de tous les pouvoirs lorsque l'assemblée législative les avait laissés échapper de ses mains, s'était asso-

ciée à la fois à l'élan national, qui poussa spontanément le peuple à la frontière et aux sanglantes tragédies qui accompagnèrent ce beau mouvement. Les girondins, membres de l'assemblée législative qui avaient été annihilés par l'action de la commune , et par la domination qu'exerça dans le conseil exécutif l'audace de Danton, tournèrent donc toute leur colère contre cette redoutable commune, et particulièrement contre la députation de Paris. Ce fut une première déclaration de guerre de leur part que le choix des bancs du côté droit; mais bientôt ces sentiments de haine éclatèrent ouvertement , et les hostilités commencèrent.

Il faut le dire, la députation de Paris et la Montagne avaient dans leur sein deux hommes qui prêtaient aux calomnies de la Gironde. Ces deux hommes étaient Joseph Egalité, singulier sobriquet de l'ancien duc d'Orléans, et Jean- Paul Marat, l'ami du peuple. Le premier, autour duquel se groupaient quelques êtres corrompus qui espéraient s'élever avec lui en le portant au trône, attirait sur la tête de ses collègues des accusations de royalisme et de vénalité dont l'injustice fut bientôt démontrée, mais qui ne laissèrent pas de produire quelque effet sur les masses. Le second, républicain atrabilaire, possédé par quelques idées fixes, compromettait la cause de la liberté par ses exagérations. Il ne craignait pas de .proclamer que ses principes ne pouvaient triompher qu'en faisant

couler des flots de sang, et dans sa sombre monomanie, il demandait le sacrifice de deux cent soixantedix mille tètes. Un tel homme était un funeste drapeau pour le parti au milieu duquel il vint siéger; aussiles girondins profitèrent-ils de sa fatale réputation pour diriger contre nous d'odieuses imputations qui avaient d'autant moins de vraisemblance, que les députés des départements virent Marat pour la première fois, dans le sein même de la convention. Bien plus ! ce fanatique énergumène nous inspirait à nous-mêmes une sorte de répugnance et de stupeur. Lorsqu'on me le montra pour la première fois, s'agitant avec violence au sommet de la Montagne, je le considérai avec cette curiosité inquiète qu'on éprouve en contemplant certains insectes hideux. Ses vêtements en désordre, sa figure livide, ses yeux hagards, avaient je ne sais quoi de rebutant et d'épouvantable qui contristait l'âme. Tous les collègues avec lesquels je me liai d'amitié le jugèrent comme moi. Un tel homme n'eût jamais exercé la moindre influence, si les girondins, en poursuivant dans sa personne le principe même de l'énergie, n'eussent accru son importance, et ne lui eussent fourni l'occasion de montrer au moins le calme, la constance , le sang-froid et le mépris des injures qui caractérisent la véritable conviction et le dévouement.

Après cette digression nécessaire, je reviens à la séance du 25 septembre. Dans la séance de la veille, on avait indirectement inculpé la commune I. 5

(le Paris de tendre à la tyrannie, et plusieurs députés de vouloir organiser la dictature. Les montagnards demandèrent une explication franche et entière, et ce fut alors que les accusateurs désignèrent explicitement la députation de la capitale, et que Barbaroux et Rebecqui nommèrent Robespierre. Leur dénonciation était vague et insigniliante. Elle se bornait en substance à déclarer qu'avant le 10 août Panis leur avait dit que l'insurrection généralement désirée avait besoin d'un chef, et qu'il était impossible de choisir un homme plus vertueux que Robespierre. Ce qui doit au reste prouver le vide de ces accusations, c'est le discours même de Barbaroux.... « Je déclare, disait-il, que j'aimais Robespierre, que je l'estimais; qu'il reconnaisse sa faute, et j'abandonne mon accusation. S'il a servi la cause de la liberté, nous l'avons servie aussi. )) Certes, ce n'est pas ainsi qu'on parle d'un homme qu'on regarde comme convaincu de conspiration et de trahison, et dans lequel on voit un aspirant à la tyrannie.

Aussi Robespierre, que du reste on n'écouta qu'avec la plus grande impatience, n'eut-il pas de peine à démontrer que cette accusation n'avait rien de sérieux. Danton, de son côté, chercha à justifier la commune de Paris, et profita de l'occasion qu'on lui fournissait pour prêcher de nouveau la réconciliation et la bonne harmonie. Il ne dissimula pas qu'un pouvoir exlra-légal avait été nécessaire sous la faible gestion de la dernière assemblée ; mais il

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annonça hautement le désir de voir rentrer dans l'ordre tout ce qui s'en était écarté, et jusqu'aux hommes poussés par une exaltation révolntionnaire.

Certes, un pareil langage de la part de l'impétueux Danton aurait dû faire réfléchir sérieusement nos adversaires ; ils eussent dû voir que ce chef audacieux demandait à se dépouiller du pouvoir populaire dont il s'était emparé dans un moment de crise, et dans leur intérêt même, comme dans celui de la république, ils eussent dû s'unir à lui pour fonder dans l'avenir un gouvernement légal, au lieu de revenir sur le passé pour y chercher d'éternels sujets de récriminations, et de contraindre ainsi des adversaires qui voulaient signer la paix à tirer de nouveau du fourreau l'instrument lerrible qui avait renversé le trône, et qui pouvait aussi les mettre en poudre. Mais il n'en fut point ainsi ; le cours des dénonciations continua. L'éloquent Vergniaux porta l'oubli de ses propres principes, jusqu'à reprocher à Marat les poursuites dont il avait été l'objet sous le gouvernement royal. Boileau lut un pamphlet de cet énerguméne, dans lequel des doutes étaient émis sur le patriotisme des principaux membres de la convention. A cette lecture, des cris de fureur éclatèrent à droite et au centre. Les uns demandèrent que Maral fût conduit à VAbbaje ! D'autres provoquèrent un décret d'arrestation.

Pendant ce temps Marat descendait tranquille-

ment les degrés du côté gauche, et se dirigeait vers la tribune avec le plus grand calme. Qu'il demeure à la barre ! crièrent une foule de voix.

Boîleau, — Je demande le décret d'accusation contre ce monstre.

Larivière. — Je demande que cet homme soit interpellé purement et simplement d'avouer ou de désavouer l'écrit.

La Montagne gardait le silence. Je l'ai déjà dit, il n'était pas un de nous qui sentit pour Marat quelque sympathie; il n'était pas un de nous qui ne regardât ses exagérations comme fatales à la cause de la liberté. Cependant il était impossible de supposer qu'il eût été dirigé par des vues intéressées ; sa longue persévérance, les souffrances qu'il avait eues à subir, la réprobation que l'on jetait sur lui, et les fureurs que son nom seul avait excitées faisaient même porter un intérêt involontaire à sa justification; et il faut l'avouer, quoique dépourvu de tout avantage physique, de toute éloquence, il avait dans ce moment fatal, par son impassible contenance, une véritable supériorité sur ses brillants adversaires.

« Je n'ai pas besoin d'interpellation, dit-il en commençant son discours ; on a osé m'inculper à cette tribune et me donner pour titre de proscription les décrets provoqués contre moi dans les précédentes assemblées. Eh bien! ces décrets, le peuple les a anéantis en m'appelant parmi vous. Les titres de réprobation qu'on a invoqués contre

moi, je m'en fais gloire , j'en suis fier. Les décrets qui m'ont frappé, je m'en étais rendu digne pour avoir démasqué les traîtres , déjoué les conspirateurs. »

Après cet exorde, il prouva que l'écrit incriminé était d'une date antérieure à la réunion de la convention, et lut un autre écrit daté du 25 septembre même, dont la modération frappa vivement l'assemblée. Enfin il termina en disant au côté droit : « Je resterai parmi vous pour braver vos fureurs. )) Malgré les préventions que j'avais apportées contre cet bomme , je fus vivement ému, et cette altitude vraiment noble et fière , m'inspira une sorte d'admiration. Après le discours de Marat , l'assemblée passa à l'ordre du jour sur toutes les accusations dont on l'avait trop longtemps entretenue. Ainsi une trêve fut signée, mais désormais la paix était impossible. Les hostilités étaient commencées, et cbaque parti avait reconnu le terrain sur lequel il devait combattre à l'avenir. Ces malheureuses altercations continuèrent donc, et prirent de plus en plus un caractère d'aigreur et de violence. Chaque jour la guerre se ranimait avec acharnement, chaque jour les récriminations violentes se croisaient entre les divers côtés. On escarmouchait en attendant une action décisive, et la division entre les ministres Roland et Danton, les torts imputés à la commune de Paris, les placards de Marat, étaient les prétextes de ces inutiles combats. Presque toujours la

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victoire paraissait pencher du côté des girondins. Cependant, lors de ces premières luttes, la majorité n'étant pas systématiquement organisée, flottait souvent incertaine. Ainsi un grand nombre de républicains énergiques votèrent long-temps avec le côté droit; de ce nombre étaient Phelippeaux, Cambon, Cambacérès, etc.

Dans la séance du 29 septembre, s'agita une importante question qui ne semblait présenter au fond aucune difficulté , mais que les dispositions hostiles des deux extrémités envenimèrent. Roland, élu député par le département de la Somme, annonça à la convention qu'il devait quitter ses fonctions de ministre de l'intérieur. Aussitôt le côté droit témoigna hautement ses regrets; Buzot demanda que le ministre fût prié de rester à son poste; tous les girondins l'appuyèrent. Plielippeaux proposa d'étendre l'invitation à Danton; mais celui-ci s'élança à la tribune, et protesta contre un tel oubli de la dignité nationale : « Je déclare, s'écria-t-il, que je me refuse à une invitation, parce qu'une invitation n'est pas de la dignité de la convention; la seule manière possible de retenir Roland à son poste, est de prononcer l'invalidité de son élection. » En effet, l'élection du ministre présentait une irrégularité qui a été dans la suite reconnue. Les girondins n'insisièrent pas moins pour l'invitation. Valazé déclara que le nom de Roland était sacré pour lui. Louvet, Barbaroux, l'accablèrent d'éloges outrés; mais cette fois, les

hommes du centre, qui donnaient souvent la majorité au côté droit sans lui appartenir, Barrère, Lacroix, Tureau, s'élevèrent avec chaleur contre la motion de Buzot, qui fut rejetée à une immense majorité. Le lendemain, Roland renonçant à son premier projet, et un peu confus de n'avoir pas pu faire descendre devant lui les représentants du peuple à la prière, se décida lui-même à garder ses fonctions ministérielles. Il écrivit à ce sujet à la convention une lettre emphatique dans laquelle il se louait beaucoup et admonestait vivement ses adversaires. Un passage de cette lettre, qui inculpe indirectement Danton, me paraît propre à confirmer ce que j'ai dit de l'état des esprits à cette époque, et des vues du parti de la Gironde : « Des hommes ardents, peut-être égarés, disait le ministre, prenant leurs passions pour des vertus, et croyant que la république ne peut être sauvée que par eux ; en voulant s'en réserver les premiers avantages, sèment les défiances entre toutes les autorités qu'ils n'ont pas créées, dénoncent toutes les personnes qui ne sont pas de leur choix, ne parlent que de trahisons, ne veulent que des mouvements, paralysent le glaive de la loi, pour lui substituer le poignard des proscriptions; ils se font un droit de leur audace, un rempart de la terreur qu'ils essaient d'inspirer; ils veulent de l'autorité, du pouvoir, dont ils se croient seuls capables de bien user; ils traîneraient à l'anarchie, à la dissolution l'empire assez malheureux

pour n'avoir pas des citoyens qui sachent les arrêter.

(( Combien serait coupable l'individu supérieur, par sa force et ses talents, à cette horde insensée, qui voudrait la faire servira ses desseins ambitieux! qui tantôt, avec l'air d'une indulgence magnanime, excuserait ses torts, adoucirait ses excès; tantôt, avecune apparente sévérité, s'élèverait adroitement contre elle pour lui porter des coups plus funestes; mais toujours la protégerait en secret, caressant ses erreurs, animant sa colère, et dirigeant ses pas!

u Telle a été la marche des usurpateurs, depuis Sj-lla iu^qu'k Rienzi »

Sous ces phrases arrondies , sous cette rhétorique ampoulée, il était facile de voir la haine personnelle d'un parti vaincu contre les vainqueurs ; car, qu'on veuille bien le remarquer, tous ces reproches, qui avaient en vue Danton et la commune de Paris, sont relatifs à des faits antérieurs à la réunion de la convention et à l'établissement du gouvernement légal. Dans ces moments de trouble, je crois l'avoir prouvé, l'anarchie et la dissolution dont parle Roland auraient été inévitables, s'il ne se fût pas trouvé d'hommes çui se fissent un droit de leur audace pour le salut de la patrie, et un individu supérieur par sa force et par ses talents pour diriger leurs pas. Je n'ajouterai aucune réflexion; ce passage se coordonne assez avec ce que j'ai dit plus haut, pour que le lecteur en reconnaisse lui-même la liaison.

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Chaque jour les membres du côté droit poursuivaient de leurs attaques la commune du lO août, que défendaient les députés de Paris. Enfin la dissolution de cette autorité révolutionnaire fut ordonnée, et elle fut sommée de rendre ses comptes ; mais un nouveau sujet de haines et un prétexte de querelles animées se présenta. Le comité de surveillance de la commune annonça à la convention qu'il avait saisi des papiers fort importants qui jetteraient un grand jour sur les trahisons de la cour, et dans lesquels plusieurs députés se trouvaient compromis. Il demandait à ne point se dessaisir de ce dépôt et à rester en fonction jusqu'au moment favorable pour en faire usage. On pense bien que dans ce moment de vertige et de défiance, chacun des deux côtés jugea différemment la question. Les girondins aperçurent dans cette déclaration l'intention manifeste de la part du comité de se perpétuer dans ses fonctions; les montagnards de leur côté ne doutèrent pas que les députés intéressés à étouffer la vérité ne fussent au nombre de leurs adversaires. La discussion ne servit qu'à entretenir chaque parti dans ses préventions. Louvet s'écria que les pièces n'appartenaient pas à la commune de Paris, mais à la France tout entière, et demanda qu'elles fussent remises à la convention. Marat vit dans celle proposition le désir de détruire les pièces qui prouvaient la trahison du côté droit, u Si l'on transporte ici ce dépôt.

ajouta Panis (i), je demande à en être déchargé; car je ne pourrai plus répondre de rien, et bientôt les scélérats auront gain de cause. Cela est arrivé à la mairie ; quand je tournais la tête on en enlevait une partie ; je fus contraint d'y mettre le scellé, et de tenir ma plume d'une main et le sabre de l'autre. » Toute cette affaire se termina par le renvoi des pièces à une commission de vingt-cinq représentants, dans laquelle, par une sorte de transaction entre les opinions extrêmes, ne dut entrer aucun membre de la commune ou de la députation de Paris, ni des assemblées constituante et législative. Du reste, la commission reçut ordre de procéder à la levée des scellés en présence du comité de surveillance. L'examen ne produisit pas les résultats que l'un et l'autre parti en avaient attendu. Plusieurs pièces importantes furent trouvées , qui figurèrent plus tard dans le procès de Louis XVI, et qui accusaient des constituants reconnus depuis longtemps comme aristocrates; c'en était assez pour mettre la commune à l'abri de tout soupçon ; mais aucune preuve n'apparut contre les girondins. Aussi chaque parti fit-il entendre à la fois des cris de victoire, qui, comme il n'arrive que trop souvent, n'étaient justifiés ni de l'un ni de

(i) Montagnard obscur, iutime ami de Robespierre, et membre de la commune avant et après le lo août.

(Wote de l'Editeur.)

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l'autre côté. Je ne puis résister, avant d'en Gnir avec ces luttes sans objet, au désir de citer quelques passages du rapport du girondin Joseph Delaunay, sur la commune parisienne. On y verra que, malgré l'intention formelle d'accuser des ennemis, il fut obligé de reconnaitre que cette autorité révolutionnaire avait fait beaucoup de bien (i), et que les fautes nées de son influence ont été l'ouvrage du temps, des circonstances, et non des intentions préméditées des républicains qui la composaient (2).

(i) Il ne faut pas oublier que cette commune , organise'e le jour même de rinsuirection du 10 août, et dissoute en octobre 1792, n'a aucun rapport avec la commune du 3i mai que domina plus tard la faction de Tétranger et qu'organisèrent des hommes corrompus, tels que Chaumette, Hébert, etc. {I\''ote de l'Editeur.)

(2) On doit remarquer ici que notre auteur ne peut être soupçonne' d'aucune partialité' en faveur de la commune du 10 août. Les hommes qui y commandaient en maîtres devinrent pour la plupart ses ennemis les plus acharnés. Tallien, Legendre, se placèrent à la tête des thermidoriens , et prirent la part la plus active à la proscription du 12 germinal dont Levasseur fut victime. L'intérêt de la vérité lui fait donc seul défendre les opérations de ce pouvoir formidable, dont la conduite fut toujours illégale sans doute, mais dont l'audace était nécessaire au salut du peuple. La question qui s'agitait dans le sein de la convention, au sujet de la commune du 10 août, est facile à résoudre telle que Levasseur l'a posée. Fallait -il laisser périr la république en s'associant à la léthargie de l'assemblée législative, ou user de la force révolutionnaire qui était alors en mouvement pour donner de la vie au corps social? La réponse ne saurait être douteuse. Il faut le dire cependant, l'usage d'une force brutale, et non réglée par les lois, entraînait à sa suite assez de crimes et de malheurs, pour qu'on doive tenir compte aux girondins des sentiments qui les ont empêchés de s'en emparer. (D'otc de l' Editeur.)

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Delaunay avait été chargé de rendre compte de l'examen des mandats d'arrêt lancés par la commune. Nous verrons dans son discours l'expression du dédain contre ce corps célèbre; mais nous verrons aussi que si le langage est accusateur, les faits et les raisonnements forment au contraire une justification analogue à celle que j'ai essayé de tracer plus haut. « C'est encore de la commune de Paris que je viens vous entretenir, dit en commençant l'orateur, quelque étrange qu'il soit qu'une section de la république appelle chaque jour l'attention des représentants d'un grand peuple; cependant telle a été son influence dans la révolution, qu'elle a communiqué un mouvement presque général, que sa marche a été suivie dans les départements

« Vos comités ont cru qu'ils devaient moins examiner si dans le droit les communes et les sections ont pu lancer des mandats d'arrêt, qu'examiner si les faits et les délits , qui en sont la base, sont de nature à y donner lieu. D'ailleurs, dans ces temps de révolution, il faut juger les hommes et les moyens autrement que dans les temps ordinaires. Souvent on est réduit à céder, par prudence, et à conduire le désordre pour le prévenir; et dans ces moments de troubles et de terreur, au milieu des crises, des dangers, des menaces, à la suite d'une révolution qui bouleverse les anciens rapports, on est obligé d'employer des mesures fortes et extraordinaires qui ne son t pas dans la loi, mais que la nécessité des conjonctures commande, et sur lesquelles il

faut ensuite, par prudence, jeter un voile épais. Je ne parle ioi que des hommes qui ont fait la révolution du 10 août; je ne leur fais pas l'injure de les confondre avec les lâches brigands du 2 septembre, qui l'auraient déshonorée, si toutefois la cause de la liberté pouvait être souillée par les crimes de quelques vils scélérats

« Par rapport aux détenus, les uns ont été arrêtés comme prévenus de délits ordinaires, tels qu'excès, vols et escroqueries; et les autres, en petit nombre , sont accusés de délits relatifs à la révolution. La commission ne pense pas qu'il y ait lieu à prononcer leur liberté provisoire

« Cependant il faut concilier ce que recommandent et la sûreté générale et les droits des citoyens. Un Français ne peut être tenu de faire le sacrifice, même momentané, de la liberté que lorsque le salut public l'exige impérieusement; en conséquence nous proposons le prompt examen du procès des détenus pour cause d'incivisme.

« Il faut que nous périssions ici , ou que le

règne des lois renaisse. Sajis doute un moment d' anarchie fut nécessaire pour consommer la ruine de vos ennemis ; mais ce qui assure le triomphe de la plus belle cause qui fut jamais peut la perdre sans retour, s'il se prolonge au-delà de la limite assignée par la nécessité des conjonctures; et il est très -évident, pour quiconque a étudié la marche des choses et le caractère des hommes, que vos dé-

terminations doivent principalemenf. porter sur le

rétablissement de l'ordre (i) »

Je ne pousserai pas plus loin le récit de ces inutiles débats; qu'il me suffise de rappeler que chaque jour les accusations réciproques se reproduisaient avec une nouvelle fureur : le côté droit commençait toujours l'attaque en s'appuyant de faits antérieurs à la réunion de la convention , et il se servait constamment de l'espèce de répugnance que Marat inspirait à toute l'assemblée pour incriminer toute la Montagne. Sans cesse la liberté des opinions était méconnue quand un membre du côté gauche voulait parler; Robespierre était repoussé de la tribune par des clameurs et des injures; Marat ne parvenait à répondre à ses accusateurs qu'en bravant les fureurs, les menaces, les cris de vengeance et de proscription , et en lassant , à force de ténacité, la constance de la majorité. Certes, je le répèle, nul de nous ne voyait avec plaisir sur nos bancs un homme tel que Marat, nul de nous ne désirait que sa présence à la tribune troublât le cours de nos discussions; mais quand cet homme, après avoir eu à subir, de la part des girondins , les épithètes de monstre, de scélérat, de brigand, réclamait

(i) Cest précisément ce que disait Danton et à peu près dans les mêmes termes. Cest ce que nous ne cessions de répéter. Pourquoi donc nous combattre si Ton était d'accord avec nous sur les principes et sur les faits ?

{Note de l'Auteur.)

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la parole; quand, accueilli à la tribune par des cris tels que ceux-ci : Qu'il descende à la barre! qu'on le chasse au lieu de l'entendre ! débarrassons-nous de sa présence par un décret d'accusation ! quand Biroteau s'écriait : « Il faudra purifier la tribune après qu'il l'aura quittée, pour que nous y puissions monter après lui; » quand, dis -je, ces inconcevables vociférations, de la part des hommes que l'on a appelés les modérés, avaient dû. le porter au dernier degré de l'exaltation, et que nous entendions ce démagogue, regardé non sans justice comme le type du fanatisme, aborder froidement la question en discussion, sans tenir compte du scandale qu'il avait excité et des insultes personnelles qu'on lui prodiguait, nous ne pouvions qu'être portés à lui accorder au moins toute notre commisération, sinon aussi quelque estime.

J'arrive au dernier acte de ces scènes de parti, au milieu desquelles les élus du peuple consumaient un temps précieux, et des forces qu'ils eussent dû diriger tout entières contre les ennemis de la France. On a vu que jusque alors le côté droit avait eu constamment la majorité. On a vu que, lorsqu'il s'agissait de questions de principes, lorsqu'on voulait rétablir l'ordre et assurer l'exécution des lois, la Montagne votait avec ses adversaires. Nous allons voir bientôt les hommes véritablement modérés, les Cambon, les Robert Lindet les Lacroix, quitter des alliés d'un jour, dans lesquels ils ne pouvaient plus voir que des hommes

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poussés par un esprit vindicatif et par le besoin de punir des blessures d'amour -propre.

Roland, très - bonnéte liomme et républicain sincère, mais zélé partisan et ami particulier des cbefs du parti de la Gironde; Roland, que l'ascendant de Danton au conseil avait écrasé, répétait sans cesse dans ses rapports que les crimes de l'interrègne restaient à punir. 11 mêlait à de belles plirases sur la vertu et sur la liberté en général, des inculpations indirectes contre la députation de Paris et en particulier contre Robespierre et Dan-ton. Le lundi, 2g octobre, ce ministre apporta à l'assemblée un rapport dans lequel Robespierre était de nouveau désigné. Robespierre s'élança à la tribune, où il essaya de se défendre au milieu des cris réitérés de la droite et des interruptions continuelles du président Guadet. Il délia ses accusateurs de le dénoncer ouvertement et de signer leurs dénonciations. Danton ajouta à son tour quelques mots sur le vague de ces inculpations captieuses que l'on ne saurait prouver. Il appela avec énergie une explication franche. « Il existe des défiances entre nous, dit-il ; eh bien! si quelqu'un connaît des députés coupables, qu'il apporte contre eux des preuves et qu'on les punisse à l'instant ; mais qu'on cesse des imputations sans preuves qui ne peuvent que nuire à la considération de l'assemblée et à la chose publique. »

Louvet releva le gant que Robespierre et Danton venaient de jeter au côté droit. Ce député était sin-

cére dans ses convictions, éloquent dans ses paroles; mais ses préventions étaient pour lui des règles de conduite certaines dont il ne consentait jamais à se départir, et la plus banale accusation contre ceux dont il s'est fait l'ennemi, valait à ses yeux la preuve la plus complète. C'est lui qui n'a pas craint de nous présenter comme des agents de l'émigration et de l'étranger; c'est lui qui, dans ses mémoires^ que j'aurai l'occasion d'examiner, a poussé l'exagération de l'esprit de parti jusqu'au point de voir, dans une alternative de deux ans de succès et de défaites non les chances delà guerre, mais un plan arrêté d'avance avec Pitt et Cobourg. Ennemi des montagnards par position, il s'était fait un cas de conscience de leur trouver des crimes. Au reste, lui et Barbaroux étaient, sans aucun doute, les seuls hommes d'action de leur parti. Entraînés à partager les préjugés des girondins, ils défendirent leur cause avec courage; mais si quelques hommes de leur énergie avaient siégé dans l'assemblée législative, les patriotes ne se fussent sans doute pas divisés. En voyant le courage avec lequel ils ont lutté contre nous, on conçoit qu'ils étaient faits pour s'entendre avec des hommes bouillant de l'enthousiasme de la liberté. Je reviens à la séance du 2g octobre.

Louvet annonça donc qu'il allait accuser nominativementRobe8pierre;etla convention, surlamotion expresse de Robespierre jeune, décida qu'il serait I. 6

entendu. Sa philippique fut longue et véhémente ; il y révéla un grand talent et une grande ardeur pour sa cause : mais elle ne pouvait néanmoins faire que peu d'effet, car elle était absolument sans base. Il accusait Robespierre de prétendre à la dictature , et pas un fait relatif à ce député, pas une parole sortie de sa bouche, pas une preuve émanée de lui, ne venait justifier cette grave incrimination. L'accusation était divisée en deux parties distinctes : les faits généraux, c'est-à-dire les crimes de l'interrègne que Louvet rattachait sans preuves, et même sans probabilité, à une direction secrète qu'il attribuait à Robespierre; les faits particuliers à l'accusé, et qui consistaient à dire qu'il se croyait le citoyen le plus vertueux, qu'il aimait à l'entendre dire, qu'il savourait la flatterie avec délice, et qu'il trouvait des flatteurs.

Ces allégations vagues, ces dénonciations qui ne s'appuyaient d'aucun document, noyées dans un déluge de phrases sonores contre le despotisme; tel fut le discours de Louvet, telle fut l'argumentation sur laquelle il fonda l'accusation redoutable de tendre à la dictature. L'assemblée ajourna au lundi suivant 5 novembre la réponse de Robespierre. L'éloquence diffuse et bavarde de ce dernier pouvait difficilement lutter avec le clinquant de Louvet; cependant l'accusation était telle-, ment dénuée de faits, qu'il n'eut pas de peine à la réduire au néant. Il produisit sous leur véritable point de vue les malheurs des jours d'orage qui

s'étaient écoulés entre la chute du trône et la réunion du pouvoir populaire. L'assemblée entière fut convaincue du vide des charges portées contre lui, et il eut réellement cette fois, même aux yeux du côté droit, les honneurs de la séance. On réclama de toutes parts l'ordre du jour, etVergniaud, Guadet et Pétion ne furent pas les derniers à l'appuyer. Il ne resta plus autour de Louvet que Salles, Barbaroux, Lanjuinais et Larivière, qui apportaient dans leur discussion non la chaleur d'adversaires qui cherchent à triompher, mais l'âpreté d'ennemis qui veulent avant tout terrasser des hommes qu'ils haïssent.

L'ordre du jour avait été prononcé à la presque unanimité, et Barbaroux réclamait encore la parole pour appuyer l'accusation. Repoussé de la tribune par la décision même des collègues avec lesquels il votait habituellement, il descendit à la barre et voulut parler comme pétitionnaire ou même comme accusé. Cette scène indécente se prolongea long-temps et se termina comme à l'ordinaire, sans que l'assemblée prît aucune résolution.

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