I.c lundi 16 mai
Nota. Cette lettre est signée par les acteurs et actrices de la Comédie.
On laisse réfléchir le lecteur sur le ridicule de la lettre et de la réponse.
13. — Les Comédiens français ont joué aujourd’hui pour la première fois Manco-Capac , premier Inca du Pérou, tragédie nouvelle des plus mal faites. 11 y a un rôle de sauvage qui pourrait être très-beau: il débite en vers tout ce que nous avons lu épars sur les rois, sur la liberté, sur les droits de l’homme, dans le Discours sur l'Inégalité des conditions, dans Émile, dans le Contrat social. Le tissu ne répond pas aux sublimes idées que suggère un tel personnage. On découvre aisément que l'auteur a fait un drame pour enchâsser les scènes où il traite ces grandes questions, et non les scènes pour le drame. Au moyen de cela, elles ne sont point fondues avec le reste de la pièce; point d'unité, point d’assemblage régulier; des discordances, des coutures qui paraissaient de tous côtés : quatre intérêts. Tel est le ** monstre dramatique dont nous parlons.
Cette tragédie, généralement proscrite, était sur le point d’expirer de sa belle mort, quand un seul malheureux vers, applaudi d’abord pour son ridicule, ensuite exalté par les sots, a relevé ce drame écrasé , et en a fait la fortune :
Voilà l’homme civil, et voilà le sauvage (I) ! »
dit un sauvage qui vient d’arracher un poignard qu’un grand prêtre levait contre le (ils du roi. Tel a été le ressort qui a remonté cette pièce détestable.
(I) On lit ainsi ce vers dans la pièee imprimée :
Vdili l’homme civil : reconnais le sauvage 1
L'auteur a fait disparaître à l’impression cet autre vers <[ue sa bizarrerie a grave dans toutes les mémoires :
Crois-tu d’un tel forfait Maiico-Uapae capable ? — R.
Un courrier est allé sur-le-champ annoncer à la cour le succès de cette tragédie, désignée pour être jouée à Choisy.
14. — Il passe pour constant que quatre auteurs ont mis la main à la tragédie de Manco. On les nomme tous. 11 n’est plus étonnant qu'il y ait quatre intérêts, chacun y a mis le sien.
15. — Manco a été joué à la cour aujourd’hui avec des changements, entre autres une suppression de quatre à cinq cents vers. Comme cette pièce contient des choses très-fortes contre la
• royauté, l’auteur a cru devoir adoucir cela par le quatrain suivant adressé au roi :
J’ai peint un roi juste, clément, * •
Digne par ses vertus d’une gloire immortelle :
Pouvais-je faire autrement?
J’avais mon maitre pour modèle !
Le rôle de Manco a plu beaucoup au roi.
20. — On a fait aujourd’hui la cérémonie de l’inauguration, qui consiste à découvrir la statue équestre de Louis XV et tout l'accompagnement de ce monument. Les quatre figures ne sont encore qu’en plâtre doré. Ce sont quatre vertus : la Force , la Paix, la Prudence, la Justice, en forme de cariatides, qui soutiennent l’entablement du piédestal. Deux bas-reliefs, l’un représentant le roi dans un char, couronné par la Victoire, et conduit par la Renommée à des peuples qui se prosternent : dans l’autre, le roi, assis sur un trophée, donne la paix à3es peuples.
Une Renommée la publie avec une trompette de la main gauche; elle tient une palme de la main droite. On voit dans le fond un homme et un cheval morts. On critique fort cette inauguration des quatre Vertus. Est-il dans la nature, qu’on emploie de ces figures pour supporter un groupe équestre? D’ailleurs, leur attitude molle et délicate rend mal la vigueur dont il aurait fallut les animer. Les bas-reliefs sont simples. On voit, d’un autre côté, cette inscription : Ludovico XV, optimo principi, qui ad Scaldim, Mosam, Rhenum victor, pacem armis, pace et suorum et Europœ felicitatem quœsivit. Et de l'autre, celle-ci : Hoc pietatis publicce monumentum Præfectus et Ædiles decreverunt anno 1748, posuerunt anno 1763. On critique la crinière du cheval, trop
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lourde, et son encolure forcée : on trouve sa croupe bjen. On admire la figure, quoique peu ressemblante; on prétend qu'il faut l’envisager de profil.
Du reste, des’pasquinades sans fin. On dit, à propos des quatre sœurs qui présentent leur derrière : « Baise mon cul, la paix sera faite. »
21. — Les Comédiens français ont donné aujourd’hui la comédie gratis : ils ont joué le Mercure galant et les Trois Cousines. Mademoiselle Clairon et mademoiselle Dubois se sont présentées sur le théâtre entre les deux pièces, et ont fait voler de l’argent vers le peuple, en lui criant : Viveleroi! — Vivent le roi et made- » moiselle Clairon! lèvent le roi et mademoiselle Dubois! a répondu cette pauvre populace enchantée. On trouve l’action des deux reines comiques, de la dernière insolence.
24. — L’inoculation, sur laquelle on a tant écrit, est à la veille d’être proscrite. Le 8 de ce mois le parlement a rendu un arrêt provisoire , qui , sans suivre à la lettre les conclusions des gens du roi , ordonne les précautions les plus sévères pour employer cette pratique. 11 est question d’avoir l’avis des Facultés de médecine et de théologie, avant de statuer définitivement. On regarde cette marche comme tendant, d’une façon sure, quoique plus éloignée, à la destruction du système des inoculateurs. On prétend que les médecins ont excité le parlement en cette occasion; ainsi il n’est aucun doute que leur avis sera très-contraire à l’introduction de la nouvelle méthode. Quant à la Faculté de théologie, il suffit que ce soit une nouveauté pour être réputée condamnable. « Où êtes-vous, illustre La Condamine , pour opposer votre bouclier à une conjuration générale? » Ce grand défenseur de l’inoculation est malheureusement en Angleterre.
■ 25. — M. de Bougainville , ancien secrétaire perpétuel de l’Académie des Belles-Lettres et de l’Académie Française , est mort asthmatique. Cette perte peu importante sera facilement réparée.
Colas vivait, Colas est mort.
28. — Le sieur Grandval, ayant soupé ces jours-ci avec mademoiselle Dangeville, lui a adressé les vers suivans, au nom d’un jardinier :
Je voudrais bien ici vous traiter, entre nous,
De la même façon que je traite mes choux.
Le publie, j’en suis sûr, me ferait bonne mine.
Pour lui plaire voici comment je m’y prendrais :
Au Théâtre Français je vous arroserais
Tant de fois, qu’à la fin vous y prendriez racine.