RÉPONSE DE M. DE VOLTAIRE
Vous ne parlez que d'un moineau, Et vous avez une volière :
U est chez vous plus d*un oiseau, Dont la voix tendre et printanière Plaît par un ramage nouveau.
Celui qui n'a plumes qu'aux ailes, Et qui fait son nid dans les cœurs, Répandit sur vous ses faveurs :
Il vous fait trouver des lecteurs, Comme il vous a soumis des belles.
24. — M. le prince héréditaire de Brunswick s'est rendu aujourd'hui à l'Académie Française^ où il a été admis au rang des
(1) Aline, reine de GoUnnde^ contCt par le chevalier de BoufAers.
(2) Dumouriez (Antoine-François) père du général, né 'en 1707, mnrt en 1769.
membres. M. Marmontel a commencé la séance par la lectm*e d'un roman intitulé : Bélisaire. M. de Nivernois a lu ensuite cinq fables de sa façon^ et enfin M. Tabbé de Voisenon a adressé au prince son compliment, consistant en une pièce de vers, où, après avoir félicité l'Académie du bonheur de posséder ce héros, il s'est rejeté sur les fêtes qu'on lui donne, en a fait voir le ridicule, en ce qu'elles sont toutes dans un genre qui ne lui convient pas. 11 s'est moqué de lui, de nous et de tout le public. MM. Duclos et d'Alembert ont ensuite reconduit ce prince à son carrosse. On lui a donné deux jetons, comme aux autres Académiciens. Il a d'abord fait quelque difGculté, c'est-à-dire témoigné sa surprise. Le présentant lui a déclaré qu'ils lui convenaient d'autant mieux qu'ils contenaient sa devise au revers, s'il voulait la lire. Il les a retournés, et il a trouvé ces mots : A l'immortalité.
30. — On parle d'un bon mot du roi à M. le comte de Lauraguais. Ce seigneur, de retour d'Angleterre depuis peu, est allé, sui?ant Tusage, faire sa com* à Versailles. Le roi ne faisait pas d'abord grande attention à lui : il s'est si fort avancé, que Sa Majesté l'a remarqué, et lui a demandé d'où il venait : « De l'Angleterre, Sire. — Et qu'avez- vous été faire là? — Apprendre à penser. — Des chevaux? » a repris le roi. Cette allusion a d'autant plus de force, que M. de Lauraguais se pique d'être grand connaisseur en chevaux.
juw. — 13. — Madame Pitrot, ci-devant mademoiselle Rei, cette célèbre danseuse qui brillait à la Comédie Italienne et en partageait la gloire avec son mari, a perdu, vendredi dernier, son singulier procès dont nous avons parlé (1), où elle prétendait n'être point mariée avec lui, et s'être débarrassée de toute formalité en jetant au feu son contrat de mariage. Elle est reconnue femme véritable et légitime dudit Pitrot^ obligée de retourner avec lui, déclaré le chef de la communauté. Pour se soustraire à l'autorité conjugale, elle est entrée depuis quelque temps à l'Opéra (2).
(1) Voy. 1er et 14 septembre 1765.
(2) C*était un des privilèges de l'Opéra, que toute Bile ou femme, qui 3*7 faisait recevoir comme sujet se dérobait ainsi au pouvoir paternel ou c(njui;al. — R.
174 ]tf£MOIR£S SECRETS D£ BACHAUMONT.
29. — H. l'abbé Ameilhon {\), censeur royal et sous-bibliothécaire de la Ville, vient d'être reçu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Letti'es, où il a remporté trois prix.
Juillet. — i . — Malgré les espérances que le public avait de voir jouer La Partie de chasse de Henri /F, il est à craindre que la représentation de ce drame n'ait pas lieu. Il s*est tenu, ces jours derniers, un grand conseil à Versailles sur cette matière. M. le duc de Choiseul, M. le prince de Soubise, étaient pour la permettre; M. de L'AverdY> IL le duc de Praslin, s*y opposaient. Enfin la pluralité a été pour qu'on ne traduisit point indécemment sur la scène ce grand roi.
4. — 11 n*est question que des fêtes que madame Geoffrin a reçues dans tous les lieux où elle a passé. L'Empereur a voulu voir cette femme singulière, et s'est trouvé à sa rencontre incognito. Presque toute la noblesse polonaise est allée au-devant d'elle. L'impératrice-reine a dîné avec elle.
6. — Le roi a nommé une Commission pour examiner les instituts des différents ordres religieux et y faire la réforme nécessaire. Cinq archevêques sont à la tête de ce tribunal : ce sont M. de La Roche-Aymon, archevêque de Reims ; M. Phelypeaux, archevêque de Bourges ; M. Dillon, archevêque de Narbonne; M. de Brienne, archevêque de Toulouse ; enfin M. de Jumilhac, archevêque d'Arles. Voici l'épigramme qu'on a faite en conséquence :
On a choisi cinq évéques paillards,
Tous cinq rongés de v et de ch ,
Pour réformer des moines trop gaillards : i*eut-on blanchir l'ébène avec de Tencre?
8. — On doit se rappeler que le fameux J.-J. Rousseau est passé en Angleterre sous les auspices de M. Hume, auteur célèbre de la Grande-Bretagne, et qui y jouit de la réputation la plus fiatteuse pour un homme de lettres. On avait imaginé d'abord que l'arrivée de l'ex-citoyen de Genève à Londres y ferait sensation, et tout le monde a été trompé dans cette attente. Rousseau
(1) Hubert-Pascal Ameilhon, né à Paris, le 5 avril 1730, y est mort le 13 novembre 1811.
iVlLUST 1766. 175
s'est retiré à la campagne, où il menait une vie fort ignorée; mais ce à quoi l'on ne s'attendait pas, c'est à la lettre qui vient d'être écrite par M. Hume à un homme de ses amis à Paris, M. le baron d'Holbach. Il n'entre dans aucun détail sur les motifs qui lui donnent lieu de se plaindre du philosophe genevois; mais il marque que c'est un serpent qu'il a porté dans son sein et un monstre indigne de l'estime des honnêtes gens. On attend avec bien de l'impatience le détail de cette querelle.
i4. — Les détails qu'on a reçus jusqu'à présent sur les plaintes que forme M. Hume contre J.*J. Rousseau, ne sont pas assez clairs pour qu'on puisse en inférer l'opinion que les antagonistes du ci-devant citoyen de Genève veulent faire prendre sur son compte, et l'.on doit suspendre son jugement sur cet homme singulier, jusqu'à ce que cette discussion soit éclaircie. La cabale encyclopédique jette les hauts cris et met tout le tort du côté de M. Hume. Cependant on rappelle une anecdote sur le compte de M. Rousseau, qui rendrait tout croyable de sa part. On prétend qu'il a été autrefois colporteur de dentelles en Flandre, et que madame 3oiyin, fameuse marchande en ce genre, fut chargée, il y a déjà longtemps, d'une lettre de change et d'une contrainte par corps contre lui. Il avait enlevé la marchandise et l'argent. M. Rousseau demeurait alors dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré. G'étsdt dans le temps où son Discours, couronné par l'Académie de Dijon, commençait à le rendre célèbre. Madame Boivin, s'en étant informée, et ayant appris sa célébrité et la médiocrité de sa fortune, ne voulut point se charger de mettre à exécution contre lui les pouvoirs qu'elle avait, et renvoya le tout à ses correspondants (1).
i 8. — Un curé de campagne, d'Ëpinay, nommé l'abbé Dubault, s'est avisé de mettre en vers français le Télémaque de M. de Fénelon. On sent combien il est ridicule d'entreprendre une pareille tâché. Ce laborieux auteur en est pourtant venu à bout. Il a enrichi le tout de notes, de préfaces, de dlBsertations et d'avertissements. 11 est parvenu à en former cinq volumes^ qu'il a copiés de sa main. 11 a fait relier le tout très-richement, et s'étantrenduàLouvres, au passage des Enfants de France, l'année
(1) Cet article est remarx{uablc par son inexactitude, comme l'a fait- observer Musset-Pathay.
dernière^ il a présenté ce singulier mélange au duc de Berry. Comme cette anecdote n'a été consignée nulle part^ du moins à notre connaissance, nous en faisons mention ici pour la rareté du fait. Ce manuscrit se trouvera quelque jour peut-être dans la bibliothèque des princes, sans qu'on en sache Tauteur ni l'origine.
25. — Si l'on en croit les nouvelles de Londres sur la personne du célèbre Genevois, ses torts tiennent à la nature de son caractère, dont l'orgueil et Tamour-propre font la base. M. Hume^ qui Ta conduit en Angleterre, ayant cherché à lui être utile, avait obtenu une pension qui lui assurait un bien-être pour sa vie. M. Hume prétend n'avoir fait des démarches pour obtenir cette grâce, que de l'aveu de M. Rousseau, qui, loin d'en convenir, s'est répandu en invectives sur ce qu'on cherchait à le déshonorer, en lui prêtant une avidité qu'il n'avait pas^ et a prétendu qu'il n'avait besoin des bienfaits de personne ; qu'il n'avait jamais été à charge à qui que ce fût ,* qu'il ne prétendait pas qu'on mendiât sous son nom des grâces qu'il dédaignait. M. Hume, justement piqué de ces reproches, a rendu publiques des lettres qui démontrent la fausseté de Rousseau, ce cynique personnage lui témoignant sa reconnaissance des soins qu'il voulait bien se donner pour lui ménager une pension du i*oi d'Angleterre. Voilà, d'après les lettres venues de la Grande- Bretagne, le fond assez bienéclairci de la querelle qui divise ces auteurs.
28. — Le Journal de Trév(mx passe en de nouvelles mains. Ce n'est plus M. Mercier, le bibliothécaire de Sainte-Geneviève, qui en aura la direction ; c'est M. Tabbé Aubcrt, connu par des ouvrages d'agrément, mais dont les talents, dans le genre de la critique, ne sont pas encore développés. Son ouvrage commence de ce mois-ci.
30. — On parle beaucoup d'une Lettre du docteur Maty, médecin très-renommé de Londres, à M. de La Condamine, en date du 18 juin, pour la communiquer à l'Académie des Sciences. Il y assure que l'équipage entier d'un des vaisseaux de' guerre anglais qui viennent de faire le tour du monde, a vu et examiné cinq ou six mille Patagons de neuf à dix pieds de haut. Il en conclut l'existence des géants en corps de peuple, et que ce ne sont
point des variétés rares^ individuelles et accidentelles dans l'espèce humaine, comme Vont soutenu nos plus célèbres naturalistes (f).
Août. — I . — C'est très-clandestinement qu'il parait dans le public la brochure in- 12 de qualre-vingts pages d'impression, petit caractère, porlant pour titre : Mémoires de M. de la Chah tais, procureur général au parlement de Bretagne, Le prcmici contient trente-neuf pages, et ne paraît avoir été fait que sur des imputations vagues; le prisonnier ignorait alors sur quels chefs précis d*accusation on voulait asseoir la procédure. Le second continue jusqu'à la page 68. Tous deux sont datés du château de Saint-Jtfalo, savoir : le premier du 13 janvier 1766, et le second du 17 février suivant. Celui-ci est plus direct, et paraît embrasser tous les griefs dont on charge cet illustre criminel. A la suite est une Addition, de même format, jusqu'à la page 80. C'est une petite défense particulière, dirigée contre un magistrat, M. deCalonne, que Taccusé semble regarder comme son ennemi personnel. 11 y est peint sous des couleurs très-flétrissantes. On lit, entre autres choses, dans ces Mémoires, qu'ils ont été écrits avec une plume faite d'un cure-dent, de Fencre composée d'eau, de suie de cheminée, de vinaigre et de sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de chocolat. L'auteur débute ainsi : « Je suis dans les fers; je trouve le moyen de former un Mémoire. Je l'abandonne à la Providence. S'il peut tomber entre les mains de quelque honnête citoyen, je le prie de le faire passer au roi, s'il est possible, et même de le rendre public pour ma justification et celle de mon fils. »
6. — Il court trois lettres manuscrites, datées du 6 juillet, sur l'afTaire et l'exécution de M. de La Barre, gentilhomme brûlé à Abbeville pour sacrilège. On attribue ces trois lettres à M. de Voltaire : elles en sont dignes par ce cri de l'humanité qu'il fait entendre partout, et par ce sarcasme fin dont il assaisonne tout ce qu'il dit. Il cite, entre autres choses, dans ces lettres, l'histoire d'un M. Le Camus qui, étant jeune prêtre, communia un cochon avec une hostie, et ne fut qu'exilé. Ce même Le Camus, parent
(0 L'abbé Coyer publia, à cette occasion, sa Lettre au docteur Ataty, sur les géants Patagwu. firuxeUes (Paris), 1767, in- 12. — R.
17 s MEMOIRES SECHETS DE BACHAUMONT.
de M. de LaBarre^ fut depuis cardinal. Le parlement est furieux contre ces Lettres^ et Ton assure que le premier président en a porté des plaintes au roi. On y semble rendre compte de tout ce qui s'est passé à Abbeville^ ainsi que de la fermeté avec laquelle M. de La Barre a souffert son supplice.
S. — M. de Boufflers, offlcier, amateur plein de goût et de talents^ a dessiné tout nouvellement^ au château de Femey, le portrait de M. de Voltaire, et l'a gravé en profil dans un ovale de huit pouces de hauteur sur sept de largeur. Cette gravure paraît faite à Teau forte et terminée à la pointe, dans la manière de Rembrandt, avec beaucoup d'art et d*esprit. L*amateur habile a saisi en quelque sorte Tâme et le feu de son modèle. 11 l'a représenté d'un air pensif, mais animé, devant son bureau, ayant une main posée sur un papier, et tenant de l'autre une plume, et prêt à écrire ce qu'il médite. La tête est coiffée d'un bonnet, sur une grande chevelure .Une ressemblance parfaite, une attitude facile et intéressante, une exécution nette et brillante, un vrai qui se fait sentir, rendent cette estampe très-précieuse (1).
H. — Le bruit se confirme de plus en plus des plaintes portées au roi par le parlement contre M. de Voltaire et sa licence à critiquer ses arrêts (2), ainsi qu'à écrire sur des matières dangereuses et propres à répandreFathéisme partout. On prétend que, pour en empêcher les suites fâcheuses, ses amis l'ont engagé à solliciter une retraite auprès du roi de Prusse.
Il est question d*une nouvelle lettre sur le jugement de M. de Lally, qu'on attribue à M. de Voltaire, où il fronde encore le jugement du parlement. Il voudrait le faire réhabiliter comme les Calas (3).
12. — Pièces posthumes de V auteur des Cinq Années Lïttérai- RES (4). Cet auteur, comme l'on sait, est M. Clément, de Genève. Il y a peu d'ouvrages périodiques écrits avec autant de feu, avec
(1) Il n*est pas certain que'cette estampe soit de BoufDers. On lit au bas: Detsine à Femeyi et gravé par M. S... 1765. — R.
(2) Voy 6 août 1766.
(3) Voltaire, au lit de mort, eut la consolation d*apprendre la cassation de Tarrét qui avait condamné Lally. On peut voir, dans sa Correspondance^ le billet touchant qu'il adressa au fils du général. — R.
(4) A Amsterdam, et se distribuent chez le défunt, place Saint-Michel, n^i in-8o. Cet article est emprunté au Journal encyclopédique, août 176«, p. 136. — R-
autant d'esprit^ de véhémence^ que cette Année Littéraire, Cet ouvrage^ où l'auteur avait dit peut-être sa pensée avec trop de liberté, lui occasionna quelques chagrins. Une longue maladie lui fit discontinuer ses travaux littéraires. M. Clément donna une tragédie de Méropcy dans des circonstances qui en empêchèrent la représentation^ mais dont la publication fut reçue avec plaisir. Les pièces qu'on donne aujourd'hui au public respirent encore le feu de ses premières annéçs. 11 y a plusieurs lettres en vers; quelques-unes sontécritesde Gharenton^oùrauteur avait été mis. Elles ne se ressentent point des accès de folie qui firent renfermer en pareil lieu ce nouveau Tasse.
13.— Un arrêt du Conseil^ du 18 juin dernier, et qui n'avait été connu jusqu'ici que par la voie de la Gazette de Hollande, vient d'être rendu public aujoiird'huiet vendu dans les mes de Paris. Cet arrêt supprime un Mémoire attribué à M. de La Chalotais, sans désignation de format, ni citation de la première et dernière phrase. Il y est seulement dit qu'il est imprimé sans noni d'imprimeur, ni permission ; qu'il est répréhensible, comme contenant des faits calomnieux et injurieux à des personnes chargées d'exécuter les ordres de Sa Majesté. De sorte qu'on ignore si cet arrêt regarde le Mémoire imputé à M. de La Chalotais, dont on a parlé (l).Ge Mémoire fait un bruit du diable ; il est recherché de
tous les curieux et forme une pièce de bibliothèque très-précieuse.
17. — Une rixe élevée entre deux hommes qui se piquent de bel esprit et qui tiennent un rang dans la littérature, et comme auteurs et comme Mécènes, fait beaucoup de bruit : elle intéresse MM. de Lauraguais et de Villette. Elle a donné lieu à des épîtres de part et d'autre, peu dignes d'être rapportées. Elle est née à l'occasion d'un pari prétendu fait entre les deux adversaires, et que M. de Villette avait perdu. 11 était question d*une course à exécuter par les chevaux et coureurs de ces messieurs. Le dernier n'a pas voulu donner le tableau en jeu, soutenant qu'il n'avait point parié. Ces deux champions, étant sur le point d'entrer en lice, se sont trouvés arrêtés par les gardes des Ha- « réchaux de France, et l'affaire est au tribunal. Elle occupe
(I) Voy. le'aoûtlTW.
180 MEMOIRES SECRETS D£ BACHACMONT.
beaucoup les gens de lettres^ qui prennent parti pour ou contre.
18. — Nous avons oublie de faire mention de la mort de M. Bonneval^ auteur lyrique, mort il y a quelques mois, l^n acte (I) de lui qu'on va donner, en rappelle la mémoire. Il avait été intendant des Menus ; il était trésorier de la reine, et est mort, à soixante ans environ, de chagrins domestiques. Tous ses ouvrages n'ont eu aucun succès.
21 . -- Voici des détails plus exacts sur la rixe dont on a parlé. La course d'un cheval de M. de Lauraguais, monté d'un postillon, avait occasionné plusieurs paris. Par un malentendu entre M. le marquis de Villette et M. le comte de Lauraguais, ce dernier a prétendu avoir gagné un tableau de prix au nouveau marquis (2), qui s*en est défendu. M de Lauraguais, piqué de la négative, a écrit à M. de Yjllette une lettre qui n'était pas faite pour flatter son amour-propre. Blessé de l'épltre, il y a répondu par des épigrammes, et s'est rendu chez mademoiselle Arnould, pour y rejoindre, soi-disant, M. de Lauraguais. Mais, comme cette histoire avait déjà fait bruit, à peine y était-il que, suivant de près, des gardes des Maréchaux de France se sont attaches à leurs personnes. Comme l'un et l'autre ont réellement beaucoup d'esprit, ils en ont fait usage pour s'expliquer avec plus de sang-froid, et se sont réconciliés de façon qu'ils sont devenusles meilleurs amis, ne se quittant presque plus, à la promenade, aux spectacles, etc. M. de Villette a acquitté le pari; en revanche, M. de Lauraguais lui a fait présent d'une jolie voiture. Tout cela allait le mieux du monde; malheureusement, il a fallu comparaître au tribunal de MM. les Maréchaux de France , et s'y expliquer sur le fond de l'affaire. Ce respectable aréopage, après les avoir ouïs et pris connaissance de beaucoup de détails dans lesquels il n'est pas possible d'entrer, a cru devoir prononcer un jugement ; mais il doit être confirmé par le roi, avant qu'il s'exécute. Cette aventure a fait ici beaucoup de bruit et n'a
(1) Lindor et Ismène.
(2) Le père de Villette avait acheté, peu de temps avant «a mort, le titre de mif quis. La bravoure du fils lui attira Tépigramme suivante :
Villette a tout inlerTcrti :
Soit qu'il se balte ou qu'il caresse,
It ne voit point son ennemi.
Et n'est pas tu de sa niiiUresse. — R.
AOUT nce. iSi
point surpris de la part des auteurs. M. le comte de Lauraguais n'est pas un homme ordinaire^ et M. de Villette a fait ses preuves. 11 est fils de l'ancien trésorier-général de l'extraordinaire ties guerres, et est aujourd'hui chevalier de Saint-Louis. U était, tlans la dernière guerre, aide- major-général des logis de Tarn^ée. 22. — Par jugement du tribunal des Maréchaux de France, MM. de Lauraguais et de Villette ont été condamnés à une prison de six semaines. Le roi a bien voulu accorder la Bastille au premier : le second est à l'Abbaye. Cet événement continue à occasionner beaucoup d'écrits en vers et en prose dans la littérature.
27. — M. de Belloy, cet auteur du Siège de Calais, dont la renommée s'était accrue si prodigieusement et s'est éclipsée encore plus vite, est depuis quelque temps dans l'état le plus déplorai)le. Il est attaqué de vapeurs et d'obstixictions, qu'on prétend être la suite de ses débauches avec mademoiselle Clairon. Quoi qu'il en soit, elle l'a mis entre les mains de Tronchin, sans succès; il se plaint beaucoup de l'art des médecins, et paraît se résoudre à ne rien faire. Cet accident a bien éteint sa soif de gloire: il montre peu d'activité pour faire jouer la pièce Gahrielle de Vergy,
Septembre. — 1 — M. de La Condamine , de TAcadémie des Sciences et de l'Académie Française, digne émule de feu M. de Maupei*tuis, vient 4e faire ériger aux mânes de ce physicien célèbre un monument qui honore l'un et l'autre : il est placé dans l'église de Saint-Roch, Le fond est une pyramide en marbre, de couleur lugubre. Sur cette pyramide est adossé le médaillon de M. de Maupertuis ; au-dessous d^ ce médaillon est une épitaphe très-détaillée. La table est surmontée du Génie de l'astronomie, désigné par une flamme qui lui sort du front et par une couronne d'étoiles qu'il tient à la main. A l'autre côté de la table est un autre Génie, qui montre d'une main le globe de la Terre, aplati vers ses pôles. Deux volumes placés à côté du globe, désignent deux des principaux ouvrages de M. de Maupertuis. La composition de ce monument est noble et simple, et l'exécution fait honneur aux talents.de M. d'Huez. Le médaillon est fort ressemblant, quoique M. d'Huez n'ait jamais vu le personnage : il l'a copié d'après un buste de M. Le Moine.
3. — Extrait d'une lettre de M. de Voltaire, « J'ai reçu et lu le Mémoire de Tinfortuné M. de La Ghalotais. Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en le li^ sant ! Son cure-dent grave pour l'immortalité. . . Les Parisiens sont lâches^ gémissent, soupent et oublient tout (1). »
6. — VERS ADRESSÉS A M. DE VOLTAIRE, PAR M. FRANÇOIS DE NEUF- CHATEAU EN LORRAINE, ÂGÉ DE QUARTORZB ANS, ASSOCIÉ DES ACADE- MIES DE DWON, MARSEILLE, LYON ET NANCY, EN LUI ENVOYANT i> EXEMPLAIRE DE SES OUVRAGES (2).
. A NeHfchiteau, le ift jiiUlet t7««.
Rival d'Anacréon, de Sophocle et d'Homère, 0 toi, dont le génie a franchi tour à tour i>e tous les arts l'épineuse carrière.
Toi qui chantes les dieux, les héros et TAmour, Pardonne à mon audace, ô sublime Voltaire, Et permets qu'aujourd'hui ma muse téméraire
T*ose offrir ses simples accords ; Daigne accepter cette offrande légère.
Daigne sourire à mes premiers transports* Je sais que c'est un faible hommage:
Mais si ton indulgence approuve mes efforts. Un succès si flatteur, excitant mon courage.
M'inspirera de plus dignes accents ; Il saura m'élever au-dessus de mon ège..« Un coup d'œll de Voltaire enfante les talekits.
1 i . — VERS A M. LE CHEVALIER DE ***, SUR UNE INDIGESTION
DE l'auteur (m. dorât).
Vous avez tout, grâces, talents ; Vous buvez des eaux d'Hippocrène:
(1) n partît que cet extrait (8t tiré d'une tettfe à d'Alembert^ du 7 âiigM»«
(2) Voyez, dans les Œuvres de Voltaire, sa réponse commençant par ces vers .
Si ▼DOS brillez à Totr« aarore« Qnand j« ttf éleins à non e»aéHiAl ..
S£rTE3IBR£ 17Gt>. 183
Du bon Hurftce et de Turenne,
Vous suives les drapeaux brillants.
Digérez- vous ? Voilà Taffaire ;
L'homme n'a rien, s'il ne digère.
Car, sans cela, plaisirs et jeux ^
S'envolent au pays des fables.
L'esprit fait les mortels aimables.
Mais l'estomac fait les heureux .
12. — M. de Calonne^ se trotivant fortement attaqué dans Yéloquent Mémùèrede M. de La Chalotais, vient d*en présenter un au roi, dans lequel il met sous les yeux de Sa Majesté tout ce qui s'est passé entre lui et M. de La Chalotaîs. Cette réponse fort létaîUée contient treize pages d'impression in-4<*^ qu'il n'est pas possible d'analyser. Oq lit^ à la fin , que le roi a eu la bonté d'écrire de sa main ce qui suit :
iK septembre.
« Je VOUS autorise à faire imprimer ce Mémoire. Vous n'avez pas besoin de justification auprès de moi, je rends justice à vos talents et à la droiture de votre conduite. Comptez sur toute ma protection. »
Sur cette apostille de Sa Majesté, ce Mémoire a été imprimé à l'Imprimerie Royale. On a mis à la suite une Lettre de M. de Calonne, relative à cette discussion. L'ouvrage, comme littéraire, est d'une iQgique très-faible, sans énergie, sans finesse : le style en est médiocre^ et donne une fort petite idée de l'orateur et de son génie.
19 . — Par des nouvelles de Varsovie, du 1 6 août 1766, on écrit que madame Geoffrin, qui est encore en Pologne, ne pouvant se refuser u Tinvitation de l'impératrice de Russie, se dispose à partir pour Pétersbourg.
26. — On mande d'Espagne que le Père Poyant, recteur des Jésuites, ci-devant secrétaire de l'ambassadeur en Russie, a été arrêté par ordre du ministre espagnol ; que l'on a trouvé chez lui l'édition, d'environ trois mille exemplaires, d'une brochure très-séditieuse en faveur des Jésuites de France, où le roi même est très-peu respecté. On ajoute que cette brochure, quoique
i8« MISMOIHKS SECRETS DE BACHAUMONT.
inipiimde à Saragosse , portait le titre de Paris ; que c'est sur la plainte du ministre de France^ que le Père Poyant a été arrêté et mis dans les prisons.
Octobre. — I. — Le jeune Mole, comédien très-agréable au théâtre Français^ a une fluxion de poitrine^ avec la fièvre maligne. Le public témoigne beaucoup d'intérêt à sa santé et demande de ses nouvelles tous les jours à Tacteur qui vient annoncer. C'est un sujet cber à ses plaisirs^ et dont la perte ferait un vide à ce spectacle dans les circonstances actuelles.
3. — M. Hardion , de l'Académie Française et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, garde des livres et antiques an cabinet dii roi^ instituteur de Mesdames, est mort hier (i).
5. — Le public continue de témoigner sa bienveillance à JAolé, et la part qii'il prend à sa maladie. L'espérance renaît sur son compte, mais il est à craindre que sa convalescence ne soit très-longue. Levin lui ayant été conseillé pour ranimer son exis- ' tence, dans Tépuisement total où il est, il en a reçu en un jour plus de deux mille bouteilles de vins de toutes espèces, des différentes dames de la cour. Ce même acteur témoignant à mademoiselle Clairon que sa maladie lui coûtait beaucoup et le ruinerait, si l'on ne faisait quelque chose pour lui, il fut question de demander aux gentilshommes de la Chambre une représentation ou deux gratis pour lui ; mademoiselle Clairon lui dit qu'elle se chargerait volontiers de cette sollicitation, et même de jouer, si cela pouvait attirer plus de monde.
14. — Les Egyptiens ont été les premiers qui ont eu des musées : c'était chez eux un lieu de la ville oîi l'on entretenait, aux dépens du public, un certain nombre de gens de lettres distingués par leur mérite, et dans lequel on rassemblait tout ce qui avait un rapport immédiat aux sciences et aux arts. A l'exemple delà ville d'Oxford, qui a un musée des plus considérables, il y a plusieurs années qu'on en a établi un à Londres, où non-seulement on rassemble tous les trésors des sciences et des arts, mais encore qu'on enrichit des portraits et des bustes de tous ccui qui ont illustré l'Angleterre par leurs écrits ou par leurs décou'
(1) La Biogra^ihie universele donne la date du 18 septembre 176'., eomnc celle delà Biort. — B.
vches. La garde de ce sanctuaire des muses est confiée à M. Maty, secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Londres. Ce savant a demandé permission à madame Du Boccage de placer dans ce Musée le buste de cette illustre Française. Voici des vers qu'il lui a adressés à cette occasion :
D'un Phidias ton buste anime le cisean.
Ciseau fait pour les Dieux Jes Muses et les Grâces:
Du Boccage, le dieu du beau Au temple d'Albion t'ofTre le choix des places. Entre Locke et Plnton, Chesterfleld et Bolleau, Près de MiKon, que ton pinceau
Fit admirer, en le faisant connaître»
Élève de Minerve, hâte-toi de paraître ;
Et qu'en voyant cet ouvrage nouveau, Nos Anglais étonnes doutent qui tu peux être,
D'Athénais, de Laure ou de Sapho.
2a. — Le fameux Père La Tour, ci-devant soi-disant Jésuite, qui a été longtemps principal du collège de Louis-le-Grand, est mort à Besançon il y a quelque temps. Ce n'était pas un littérateur, mais un des intrigants de la Société, et il y avait une grande prépondérance. Ayant eu l'honneur d'avoir été préfet du prince de Conti , auprès duquel i\ avait beaucoup de crédit, Son Altesse l'avait d'abord retiré au Temple.
Novembre. — 1 . -r- L'Académie Française procédera jeudi prochain, 5 de ce mois, à l'élection du successeur de feu M. Hardion. Il paraît que M. Thomas est le seul/aspirant, à l'exception <i'un président du parlement de Bourgogne.
4. — Aujourd'hui, jour de Saint-Charles Borromée, fête de M. le président Hénault , madame la comtesse de Jonsac , sa nièce , lui ayant présenté un ananas , on a fait le quatrain ' suivant :
Lorsqu'en l'Inde je pris naissance, Je ne me flattais pas qu'un jour, Je dusse être offert par l'Amour A TAnacréon de la France (i).
(y Cet vers, attribués à Boufflers, ont été recueillis pour la première fois dau» ui»e édition des Œuvres complètes de ce pocle, publiée à Paris en 1827, chex Fume, 2 vol. Jn-8o.K.
186 MEMOIRES SEQIETS D£ BAGUAL'MONT.
6. — M. Thomas a été élu aujourd'hui pour successeur de M. Hardion.
16. — Madame Geoffrm^ cette femme rare, dont on aeuoecasion de parler^ lors de son voyage en Pologne, est de retour à Paris depuis quelques jours. En passant par Vienne, elle a reçu de la part de Timpératrice-reine et deTEmpereur toutes les marques de bonté auxquelles des particuliers ne doivent point s'attendre. On y a fait trêve d'étiquette, et eîîe a eu Thonneur de voir ces têtes couronnées, avec les distinctions les plus flatteuses. Quant au roi de Pologne, le motif et l'objet de son voyage, on ne peut rendre jusqu'où ce monarque a porté les attentions et les petits soins.
23. — M. le comte de Lauraguais, qui était par ordre du roi au château de Dijon, s^est sauvé avec son valet de chambre : on le soupçonne retiré en Suisse.
Décembre. — 1 . — M. de VoUaire, dont le zèle infatigable s'est manifesté si utilement en faveur des Calas , ne cesse d'agiter toute l'Europe pour une famille presque aussi infortunée , celle des Sirven. Il se répand une Lettre de ce grand homme à madame Geoffrin , où il la sollicite d'exciter la commisération du roi de Pologne pour ces protestants persécutés : elle est datée du 5 juillet 1766,
« Vous êtes. Madame, avec un roi qui, seul de tous les rois, ne doit sa couronne qu'à son mérite. Votre voyage voua fait honneur à tous deux. Si j'avais de la santé, je me serais présenté sur votre route, et j'aurais voulu paraître à votre suite. Je ne peux mieux faire ma cour à Sa Majesté et à vous. Madame, qu'en vous proposant une bonne action ; daignez lire et faire lire au roi le petit écrit (4) ci-joint.
il Ceux qui secourent les Sirven et qui prennent en main leur cause, ont besoin d'être appuyés par des noms respectés et chéris. Nous ne demandons qu'à voir notre liste honorée par ces noms qui encoiu'agent le public. L'aide la plus légère nous suffira. La gloire de protéger rinnocence vaut le centuple de ce qu'on donne. L'afTaire dont il s'agit intéresse le genre hiunain, et c'est en son nom qu'on s'adresse à vous. Madame. Nous vous
(I) Avis au publie sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven.
(ievnms l'honneur et le plaisir de voirun bon roi secoarir la vertu contre un juge de village, et contiibuer à extirper la plus horrible superstition, n '
5. — Madanoe Geoilrin n'est pofht restée en arrière : elle a répondu à M. deVoUaire par une lettre que nous venons de recouvrer, en date du 25 juillet.
« Dans rinstant même que j'ai reçu votre lettre. Monsieur, je l'ai envoyée au roi, avec les cahiers qui l'accompagnaient Sa Majesté me fit l'honneur de m'écrire sur-le-champ le billet que voici en original (1). Comme c'est à vous. Monsieur, que je le (lois, je vous en fais Thommage et le sacrifice. Sa Majesté me fit dire que nous lirions ensemble la brochure (2). Sa Majesté me la lut : conime le roi lit aussi parfaitement bien que vous éeri^ vcz, Monsieur, le lecteur et l'auteur m*ont fait passer une soirée (lélicîease. Sa Majesté a été très^touchée du sort des malheui^eux pour lesquels vous vous intéressez. Elle m'a donné de sa poche (ieux cents ducats.
« Le roi a soupiré. Monsieur, en lisant l'endroit de votre let* tre où vous paraissez regretter de n'avoir pu m'accompagner. Vous avez vu des rois : eh bien! Tâme, le cœur, l'esprit et les agréments de celui-ci auraient été pour votre philosophie et votre humanité un spectacle intéressant, touchant, agréable et peutcire nouveau.
« le paierai bien cher le plaisir que j'ai eu de voir un roi, qui était celui de mon cœur, avant d'être celui de la Pologne. Je i^ens que la présence réelle de ses vertus, de sa sensibilité, des charmes de sa société et de sa personne, remue mon cœur bien plus vivement que ne faisait le souvenir que j'en avais conservé, quoiqu'il me fût toujours présent et assez fort pour me faire entreprendre un grand voyage.
« Cette douce nourriture, que je suis venue chercher pour mon sentiment, va se changer en amertume pour le reste de
il) « J*ai cru voir, dans la lettre que Voltaire vous écrit, la Raison qui s'adresse à rAnitié en faveur de la Justice. Quand je ferai une statue de r Amitié, je loi donnerai vos traits. Cette divinité est mère de la Bienfaisance, vous êtes la mienne <lepais longtemps, et votre fils ne vous refuserait pas, quand même ce que Vol' Uire me deaaande ne m'bonorerait pas autant. •
(î) Voy. le titre de cette brochure dans une note de la page précédent*.
188 MÉMOiUCS S£CK£TS DE BACH A UMONT.
ma vie, quand il me faudra, en quittant ces lieux, prononcer le moi jamais,
« Je serai de retour chez moi à la fin d*octobre. Vous aurez lu bonté. Monsieur, de me faire savoir à qui je dois remettre l'aumône du roi. J'y joindrai le denier de la veuve.
« Soyez persuadé que j*ai la même horreur que vous pour le fanatisme et ses effroyables effets, et que votre humanité, votre zèle, m'inspirent une aussi grande vénération, que la beauté de votre esprit, son étendue, et l'immensité de vos connaissances me causent d'admiration.
« La réunion de ces sentiments me rend digne, Monsieur, de vous louer et de vous respecter. Sa Majesté a voulu garder la lettre que vous m'aviez fait Thonneur de m'écrire. Par ce sacrifice que je fais au roi, et par celui que je vous fais de son billet, vous devez connaître mon cœur : vous voyez qu'il préfère à sa propre gloire le plaisir de faire des heureux. »
7. — Quoique la pièce ci-jointe soit ancienne, sa rareté, et son genre qui ne lui permet pas un plus grand jour, nous autorisent à la consigner ici : c'est une lettre de M. de Voltaire à M. le duc de Choiseul, sur ce que, dans le temps de sa querelle avec M. Le Franc de Pompignan, un des frères de ce dernier, qui est au ser\ ice, annonçait qu'il voulait donner des coups de bâton à ce grand poète.
i< Je ne sais, monsieur le duc, ce que j'ai fait à MM. Le Franc : l'un m'écorche tous les jom^s les oreilles, l'autre menace de me les couper. Je me charge du rimailleur, je vous abandonne le spadassin, car j'ai besoin de mes oreilles pour entendre ce que la Renommée publie de vous (i). »
10. — Les lettres d'Angleterre continuent à nous apprendre le profond oubli dans lequel M. Rousseau, de Genève, est plongé malgi'é lui. a Cet homme^ est-il dit, philosophe en France, a fait chez nous tout ce qui a dépendu de lui pour s'attirer les regards du public; mais ni ses efforts philosophiques, ni sa mauvaise humeur, n'ont eu aucun effet. Il vit fort ténébreusement à Somraerset-shire, dans une retraite ignorée et dans Tobscurité.
(1) On trouve daut les Œ"vres de Voltaii^ une version un peu difiërente df !' même lettre.
Sa querelle avec M. Hume a un peu réveillé Tattention sur son compte^ plus encore par rapport à M. Hume que par rapport à lui. M
12. — La protection que l'impératrice de Russie accorde aux letti'es et aux gens qui les cultivent n'est point une protection stérile; elle s'étend jusque sur ceux même qui ne sont pas nés ses sujets. On a vu (t) avec quelle générosité elle saisit^ il y a quelque temps, la circonstance où M. Diderot s'est trouVé forcé, par des raisons domestiques, à faire le sacrîûce de sa bibliothèque. Aujourd'hui, ayant appris qu'on avait négligé de lui payer la pension qu'elle y a attachée, elle aordonnéque, pour prévenir désormais cet obstacle, il lui fût payé cinquante années d'avance, ce qui fait un objet de cinquante mille livres.