‹ Mémoires secrets de BachaumontChapitre 32 sur 123 · On répand, dans le public une estampe, gravée il y · texte numérisé non relu

On répand, dans le public une estampe, gravée il y

a plusieurs années, mais qui était restée dans le plus grand secret : elle a été faite à l’occasion de la démolition qu’on vom lait faire de la Colonne Médicis L Elle représente l’extérieur

1 Celle colonne fui ainsi nonriméc du nom de Calherine de Médicis qui la fit eonslruirc dans l’angle d’une cour latérale de Vllôtt ldc Za depuis llôlct de

Soissons. l e prince de Carignan, dernier propriétaire de ce monument, étant inort chargé de dettes, scs créanciers obtinrent la permission de le taire déinolm pour en vendre les matér iaux. Celte démolition s’opéi'a pendant les années 1748 et 1749- et la colonne allait y être comprise, lorsque Bachaumont se pi'ésenta pour l’acquérir dans l’intention de la donner à la Vil e, a la condition qu elle se-

SFJ'TIvMlUiK 17Ga

de cet ouvrage, et la coupe intérieure et perpendi(uiluir('. Dans un coin du tableau, on voit rignorain^e en bonind. d’àne, fjui amène à sa suite des pionniers et antres ouvriers i)rèts à démolir. Au pied de la Colonne se trouvent des sauvages ({iii se disposent à la défendre. Ils supportent les armes de M. lîignon, alors prévôt des marchands. On sait que ce fut M. de Bacliaumont qui s'opposa pour lors à cette ]3arl)arie, ayant acheté le monument. Cette gravare, conséquemment trés-injurieuse au prévôt des marchands, avait été supprimée : elle réparait depuis peu, à Toccasion des travaux qu’on fait dans rhôtel de Soissons.

30. — Le discours de M. Thomas continue à faire grand bruit. On assure qu’on avait supprimé déjà plusieurs phrases avant la lecture : on trouve qu’on n'a pas tout retranché On cite la devise qu’il avait donnée : Ouiinam! On n’a pas voulu la laisser imprimer.

Septembre. — 1. — La littérature essuie des modes, ainsi que tout le reste. Depuis quelque temps les génies se sont tendus vers la finance et la politique. Les calamités de l’Ltat ont fait naître des écrits vigoureux, presque dignes des beaux jours des républi(|ues d’Athènes et de Rome. On y voit la liberté palpitante rendre ses derniers soupirs avec la plus grande énergie. On sent bien que nous voulons parler des belles Remontrances que nos divers parlements ne cessent de faire en ces temps orageux. Celles de Bordeaux ne sont point inférieures à celles de Paris et de Rouen; elles enchérissent meme et n’approchent point encore, à ce qu’on assure, de celles de Grenoble.

2. — L’ouvrage de M. Thomas fait un bruit du diable, à la cour; les fermiers-généraux surtout s’en plaignent, àlalgré les retranchements qu’on assure y avoir été faits par l’Académie, on y trouve encore des choses trop fortes pour des temps où 1 adulation et la mollesse ont enerve toute la vigueur des âmes. On est surpris qu’un homme attaché au ministre ait

rail conservée. On la lui adjugea pour 1500 livres. L’emplacement de riiôtel fui acfpiis par les magistrats de la Ville, (pii y firent commencer, en 1762, la construction d’une Halle aux bU's terminée en 1772. La t olonne de Médicis fut conservée, suivant 1 intention de Racliaurnont, et on la voit eucijre adossée au mur extérieur de la Halle. — R.

parlé avec tant d’amertume de l’administration moderne. Ce langage ferait honneur au maître, s’il l’avait entendu.

3. — On crie plusieurs arrêts du Conseil, qui suppriment les beaux écrits dont on a parlé II semble qu’on veuille interdire aux parlements la liberté de faire imprimer ces grands morceaux d’éloquence, propres à transmettre dans les mains des particuliers les sentiments mâles et généreux des vrais patriotes. Celui contre Bordeaux est adroit, en ce qu’il donne cet écrit et les autres comme propres à décourager les peuples; et c’est sur ce motif qu’il est fait une défense générale aux imprimeurs de France de dévoiler ainsi les secrets de la cour et des parlements, sans son approbation. Cet écrit, comme littéraire, est attribué au sieur Moreau, appelé l’Avocat des finances.

21. Le père Cerutti, Jésuite, âgé de vingt-quatre ans, le fameux auteur de leur Apologie^ est à Paris en abbé. Il part pour Avignon; il travaille à une continuation de son ouvrage. Ses premières visites ont été chez MM. d’Alembert et Duclos ; ce qui a fait dire plaisamment à ce dernier, qu’on n’avait rien à craindre de ce Jésuite ; que cette double visite valait une abjuration.

24. — M. de Lauraguais ayant écrit à M. de Voltaire pour lui faire part de son séjour à la citadelle de Metz, cet auteur a pris la chose en plaisantant. Il paraît ignorer dans sa réponse ^ les motifs de la détention de ce seigneur; il le suppose en ce poste comme honoré de la confiance du roi; il le félicite, et ne doute pas que S. M. n’ài reconnu ses talents, en les récompensant aussi honorablement. C’est un persiflage aussi indécent que facile à faire.

Octobre. — 1. — Garrick, ce fameux acteur et directeur d’un des théâtres de Londres, est à Paris depuis quelque temps. Il est venu à nos spectacles, il a fait connaissance avec nos acteurs, sur lesquels il ne s’explique que vaguement et avec des louanges qui indiquent des restrictions. On prétend que mademoiselle Clairon avait pris des leçons de lui pour la pièce

Apologie générale dii l’institni des Jésuites, 1762, 111-4°, in-S^ etin-i2.

2 Celte réponse que Wagnière reconnaît avoir été adressée au comte de Lauraguais par Voltaire, manque dans soutes les éditions de ses (fEiivres. — R.

OCTOIsHK 170;^. NO

de i\r. Sauriii. auquel cas e11('. ii’a î)oiui lait liouruuir sou maître. Cette tragédie est, sans contredit, celle où elle a le plus mal joué depuis longtemps.

5. — M. de IMaleslierbes quitte la présidence de la librairie, au moyen de l’exil de M. le chancelier ; on ne sait encore (jui le remplacera. Il paraît que la littérature mî pleurera pas ce Mécène; on lui rend pourtant la justice d’avoir laissé un cours plus facile que par le passé à la liberté de la presse, sauf les persécutions ultérieures, quand une fois les ouvrages étaient répandus à un certain point.

9. — Il commence à se répandre unin-I2 en billot, intitulé : rAr.HinK II a pour épigraphe : Varve^nec invideo sme 7ne^ liber ^ ihls in ignem^. On peut sur cette étiquette juger de ce qu’il contient. C’est un ouvrage dans le goût de Rabelais, un amphigouri où il se trouve des choses excellentes; il indique beaucoup de connaissances et meme d’érudition de la part de son auteur. En général, c’est un homme qui en veut beaucoup à l’Ecriture sainte, et qui parodie les différentes histoires des Livres sacrés, d’une façon à les tourner en ridicule aux yeux de ceux qui ne connaîtraient pas le poison. Aussi, prétend-on que ce livre est d’un ex-Mathurin. On l’avait attribué à M. de Voltaire.

J — On fait un conte assez plaisant pour donner matière à une comédie : en conséquence, nous allons en donner l’extrait. On rapporte qu’à Roye le lieutenant-général faisait la cour à une demoiselle qui paraissait agréer son hommage, ün officier se mit sur les rangs, il ne put effacer le robin. Dans un accès de rage, il le tire à part, lui déclare qu’il faut cesser ses assiduités auprès de la demoiselle, ou se déterminer a se battre. Le magistrat, homme de cœur, lui répond (pie rien n’est capable de l’intimider : il accepte le dé h. Tous deux rendus au champ de bataille, le robin annonce (ju’il ne sait pointse battre à l’épée, maïs qu’il a apporté des pistolets. Il en lait voir deux, donne à choisir au militaire, lui présente ensuite de quoi charger le sien. La préparation faite, il con-

^ Rome, aux dépens de la Congrégation de l’Index, 1763. Cet ouvrage est de l’abbé Dulaurens, auteur du Compère Maltliieu. — R.

2 Ovide.

Ml-:MOmES SECRETS DE BACfïAUMONT

tiniie d’offrir généreusement à son rival de tirer le premier : celui-ci tire, l’autre tombe; il le croit mort, va prendre la poste et part. Quelque temps après, il rencontre quelqu’un de l’endroit, qui lui demande ce qu’il était devenu, pourquoi il était parti sans dire mot. «Vous ne savez pas mon affaire, réplique l’officier surpris: c’est moi qui ai tué votre lieutenantgénéral. — Vous n’j pensez pas, repart en riant le quidam : il est plein de vie ; il vient d’épouser mademoiselle une telle... » Coup de foudre poiir le militaire : il voit d’un coup d’œil toute la supercherie; il reconnaît combien il a été dupe, il finit par en rire, et par avouer son étourderie. Le fait est que le magistrat lui avait présenté des balles artificielles, au moyen de quoi le pistolet n’était que chargé à poudre. Il avait fait le mort, se doutant bien de l’évasion de f autre, etc.

Page 1