‹ Mémoires secrets et témoignages authentiquesChapitre 76 sur 109 · LXI. — A M. E · texte numérisé non relu

LXI. — A M. E

Paris, 10 avril 1848.

Dans ma leltro du 24 août 1847, je vous esquissais le tableau, bien incomplet encore, des misères et des scandales qui s'étaient accumulés sur l'année 1847, comme si elle eût été une année maudite. J'étais loin de penser que le dénoûment fût si voisin et si terrible. Quand on voit des intelligences que l'on croyait si habiles et si fermes (le roi Louis- Philippe, les ministres Guizot et Duchâlel), montrer tout à coup tant d'impuissance pour le gouvernement ; une royauté (1) que l'on croyait si forte par elle-même et par ses rejetons (les quatre fils du roi) s'écrouler en quelques heures sans être même défendue (2), alors qu'elle comptait dix-huit ans

(î) « Et vous me la chassez pour un maigre sujet. » — Les Femmes savatites. (A.) (i) Et sans se défendre! (A.)

LA ROYAUTÉ DE JUILLET. 2'Jl

d'existence; tous les calculs humains sont confondus, et l'on est tenté de se borner à accepter, quels qu'ils soient, les décrets de la Providence.

Vous n'aviez que trop raison de remarquer dans votre réponse combien notre horizon politique et moral s'était rembruni, et de vous demander, à propos des affaires de Suisse et d'Italie et de nos banquets réformistes, ce que tout cela deviendrait. Il semblait que vous eussiez un pressentiment de ce que nous réservait la révolution républicaine du 24 février 1848. Vous me citiez aussi la prédiction de lady Stanhope à M. de Lamartine dans son voyage en Orient, lorsque, de la forme de son coude-pied, elle concluait qu'il agirait puissamment sur les destinées de son pays. Il faut reconnaître que la prédiction s'est bien réalisée. Son livre des Girondins, ou, pour mieux dire, son dithyrambe en l'honneur de 93 , doit être placé en première ligne parmi ceux qui ont enflammé les passions révolutionnaires, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe. Ses derniers discours à la Chambre des députés, celui notamment où il rappelait le serment du Jeu de paume, étaient plus propres encore à pousser les masses à une nouvelle insurrection. Aussi était-il désigné d'avance comme membre du gouvernement provisoire et comme ministre des affaires étrangères. Le voilà maintenant occupé à

endormir la révolution après l'avoir déchaînée, à modérer, autant qu'il le peut, cette effervescence populaire qu'il a tant concouru à exciter. D'incendiaire il s'est fait paratonnerre ^ est un mot par lequel on a résumé cette double phase de sa vie. Espérons qu'avec l'aide de Dieu et de l'Assemblée nationale constituante du 4 mai, il réussira, et qu'après l'affreuse crise financière où nous sommes plongés, un pays aussi puissant, aussi intelligent que la France ne s'éteindra pas dans la ruine et dans le suicide.

Nous étions, dans notre rue de Rivoli, aux premières loges pour voir l'invasion des Tuileries. Cela ne nous a fait courir cependant aucune espèce de danger personnel. Mon père, avec ses yeux de quatre-vingt-douze ans dont j'avais soin d'entretenir les illusions, n'apercevait là qu'une fête, des pétards, des feux de joie. Ma sœur a été, et est encore, plus émue, plus inquiète; mais sa santé n'en a point été atteinte.

Quant à moi je suis resté, grâce à ma philosophie qui ne s'est pas démentie au jour de l'épreuve, calme et gaieomme de coutume. Les événements m'ont surpris dans mon trimestre de présidence des assises. Je n'ai pas cessé môme au milieu des barricades et des hommes armés, de me rendre chaque

matin à mon poste. Pendant quelques audiences, la garde nationale seule faisait la police, et amenait les accusés au pied de la cour. Jamais nous n'avons eu d'auditoire plus respectueux, plus recueilli; j'en étais relevé à mes propres yeux, il me semblait être un pontife officiant à l'autel.

Je viens de finir le trimestre par le jugement de vingt-quatre accusés de dévastations et d'incendies, commis les 25 et 26 février au chemin de fer de Nanterre. Le jury a montré là une sage fermeté, distinguant très-bien les faits que l'entraînement d'une révolution excuse, et ceux qui restent toujours inexcusables, parce qu'ils constituent une atteinte à la propriété particulière. En général, ci pour toutes les natures d'accusations, il s'est montré dans ces derniers temps fort sévère. La majorité, maintenant exigée, de plus de huit voix, n'a fait qu'ajouter à cette sévérité. Il a très-sensément compris que, quand la société était ainsi remuée jusque dans ses fondements, c'était pour les bons citoyens le moment de se porter du côlé de l'ordre et de la répression.

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