UN VOLONTAIRE DE
Jean Légaré, de Magny (Nièvre)
Jean Légaré, fils de Marin Lêgaré, aubergiste « h la Croix- Blanclie », et de Marguerite Bondon, naquit à Magny (Nièvre), le 2 août 1775 (2).
Il avait dix-huit ans lorsque, imitant son frère aîné Michel, qui s'était enrôlé le 23 août 1791 (3), il entra au service comme volontaire à la 3'-' demi-brigade d'infanterie. C'était, dit son signalement, un grand garçon de cinq pieds deux pouces, aux cheveux et sourcils châtains, aux yeux gris, au nezépalé, avec une grande bouche dans un visage long marque de petite vérole (4).
Lorsqu'il rejoignit son corps, le 14 mai 1793, celui-ci faisait partie de Tarmée des Vosges et venait de subir à Risheira une importante défaite. Journellement des recrues arrivaient. Mais l'apprentissage de la guerre, alors, se faisait sur les champs de bataille. Le 28 juin, la 3= demi-brigade rentrait dans les lignes ennemies à Wisscmhourg ; en novembre, placée à l'avanl-garde de l'armée, sous les ordres de Desaix, elle contribuait à débloquer
(1) J'ïi élé piii-lJculitrciBcnt aidc^ dans mes recherches p«r notre collègue M. GiiujoDr, inslilulpur i Magny, qui ;i l)ii*n voulu dt^pouîlliT pour uioi les roKisLn's de l'Ebt civU et des OiHiliéritlions iiiiinitripalcï di; la commune, et à fjui j'iidressa tous mes niuiprck uii'iits.
J'ai utilisé not;iniiiicnt ; Mambchits : Arun^e d'Orieiil, Registre cotden^tnl les noms des lioinin«s morts peiidjud lu campagne d'Egypte (.It'c/i. adm. Guerre), — K. .Sage, flistoriitue du R5< régiineiil d'intiiulcrie ^Arch. histor. Guerre). -— Aiuiol, Hisloriiiue du 21* rigiuicul d'inCinierie (lltid.). — Contrôles des 3', ô", 21' et 85" deuii-lirigiidts (Archifts mim.j, -~ Iki'iiimrs . Ui /onf)iiiéro, U r.niijwgniî de r,\rHiée d'Egypte ; Paris, IflO'.l ; W vol. in-S' — Ij' M, Boiirgup, Historiijwe du 3"^ réfiiiieut d'iuf mterie ; P;irLs, 1894; iu-S". — Detiiaii, Ilistoriqup du 5" régiuiiHit il'iiifiuilrrie de ligne ; Cairn, 1890 ; iu-8». — C Aniiot, Hiiloriijue du Î4» rigioienl d'infanterie; Paris, 1893; in-8", — Colonel tioberl, tli5torii|oe du 85' ri^giinrot d'iD&nterie; P»ris, 1809; in-lC.
(2) neg, Et:it civ il de Magny.
(3) Itcg. Oéliljém lions inatiicip:de5 de Mogny.
(4) Coalrûles de In 3* dctni-brigïide.
Landau el peu après prenait ses canlonnements d'hiver â Klein el h SchilTerstadl.
Les opérations recommencèrent en mai et furent poussées jusqu'en juillet. A cette date, l'ennemi ayant été rejeté au-delà du Rhin, l'armée fut réorganisée. A partir du 10 juillet 1794, le l" hatalllon de la 31' demi-brigade — celui de Légaré — [nissa à la 5* demi-brigade de bataille. Celle-ci, le 20 septembre, subit à Eselsfurth de telles pertes qu'elle dut se rendre et fut reléguée en arriére de la division du Bas-Rhin.
Au commencement de l'année suivante, elle fut agglomérée avec la 20" demi-brigade pour constituer la 24' demi-brigade d'infanleric de ligne cl fit partie de l'armée de Rhin et Moselle. Jean Légaré suivit son sort : il appartenait, depuis le 17 février I7iX>, fi la 1" compagnie du 3" bataillon et put, à ce titre, prendre part aux affaires de Frankenlal (13 juin), du passage du Lcch (24 août), de MindelUeim et Memniingen (septembre) et peutêtre à la célèbre défense d'IIuningue. Des combats se livraient encore autour de Diersheim quand, le 18 août, l'armistice de Lcoben vint suspendre les h os l il i lés (I).
La 24"" demi-brigade avait jvris ses cantonnements à Rheinau ; à la lin de seplendjre, elle reçut l'ordre de se transporter en Italie où Bonaparte achevait une célèbre campagne. Le 30 octobre, elle entrait à Milan. C'est de cette ville que, quinze jours après, Jean Légaré écrivait à ses parents la lettre suivante (2) ;
«Aux citoyen Mité, demevranl â Ma g nie. près de Ne vers, département de la Nièure, pour remettre an citoyen Marin Légaré, ù Magnie et à Ma g nie.
« Italie, Milan, ce 25 Brumaire l'an 6™ de la République frâo* caisse et l'an 1 797 [15 novembre].
« Mon très cher père et ma très cher mère, « Je vous écris celte présante pour avoir le plaisir de recevoir
(I) CoiiliViIis Je h il* dt'iiii-hriitiide.
(â) J'ni trouvù tvUc letlrt> parmi les pa[iiu'rs r|ui conslitoeot les arcWvcs de ma faiiiillr maternelle. A la On do l'anck'n régime, Ii's Li'jpiri!. i-taient conslitoés en commuomilA agrirol*. i SSII 0 de lu communs iilè jilus sncienne des Mourathons; ics documenis i|ui let, romr.nirnt renionlcat jusqa'i la fln du XV' siècle. J'tspère en lirer parti un jour pour retracer Dibloir»
de vos cher nouvelles et corarae vat Tétai de vottre santé ; pour ce qui aist de la miene, clic aist ast- bonne pour se présant; je souliailte de tous mon cœur que la prcsatile vous Irouvc de mcine. Je vous dire (cher père) que après une marche considcrable, nous souintc arrivé à Milan en ItaUie; nous faissons le service de ceUc place, qui est considérable; Milan aist une très grande ville, asé jolie ; dans celle ville, siège le gouvernement de la République cisalpine ; elle ast sest troupe qui font le service avec nous et en oultre une légion de polonais, qu'éle ast à son service.
Nian pas longtemps que cette république a eus lieux ; ce n'est que depuis que Uonaparte avec son armée c'est rendus mailtre de l'Italie, llie paraisse fort contans d'avoir une république, llle onl plantée des arbres de libertée, avec des bonet au dessus; leur cocarde aist à peu près comme lai notlre, ci ce n'est que au lieux dessus c'est du vertqu'ille ont dans leurs cocarde; leurs soldas! porte l'habit vert; leur hussard sonl richement parée, car seur leurs mantaux ille porte un galon en argent qui aist de la largeur de quatre doit ; pour entrer dans ce corps, tUe faut avoir au moins 7 livre a dépanscr pai- jour.
« Vous n'ignoré pas que la paix ais difinitivemen faille avec l'empereur; ille ne nous reste plus d'enemi que TAngletère ; je croit que ci l'Anglois ne fais pas la paix que l'on va embarquer trois cent mille homme pour faire une descente en Angleterre.
« VoUas ce que je vous puis marquer de nouveaux. Je vous prie de mi faire réponse tous de suitte et mi donner dais nouvelle de mest frère qui son à l'armée. Vous mi feré plaisir ; je vous présente, cher père, mest très humble hommage. Recevé lais je vous prie, et lais présenté en pour moi, à ma cher mère, frère et sœur, parain et ami, particulièrement à tous ceux qui
de critc EimiUe é- paysans. M te docteur Tui'pin rient de publier dins h BulUlin lUt Sciencex économuiue^ «t v,i dtendri; (lour ti; OuUelin de la Société Ntvermite une cictl- Icatc t^tude bur Ic^s cotiiuiuniiut('s accoles de Magny.
La lïtlre de J«an Léjraré wt (Scrilc sur trois fcuiltes du papier de 1"5">» X âO"», I* qiulrièine rorniant enveloppe et portaal :ivec rndreiïc les trac«s du cachet de dra rouge. L'encre a beaucoup pàli. L'^crjlare est icmadv, irrégtilîère. La situstiao ûea parente de Ima Léi»ti daune i pvnscr qu'il a dû «Ucr 4 l'école et a pur coiuéquenl pu écrira sa lettre laimdme.
— Garnis feront l'hoiincur de s'informer de moi ; je leur soubaitte de tous mon cœur une bonne sontée.
« Rien aulre cliosse à vous marqué pour se présant. Je finis en vous embrassant tous du plus profond de mon cœur et je sui| pour ta vie vostre fils.
Jean Légarhé, Soldat.
«■ Voici mon adresse :
« Au citoyen Legarré, soldasl, à la 7'" compagnie dus S"" bataillon de la 24'""^ 1/2 brigade d'infanterie de ligne, en garnisson à Milan; armée d'Itallic. El à Millan.
« Comme le porl dais lettre aist Fort cher, je vous prie d'afranchir la lellrc que vous voudré bien m'envoyer pour servir de réponse à celle-cy. Adieu ».
Lorsque Légaré écrivait cette lettre, il commençait, à vingt-<ieux ans, sa quatrième campagne. Parli depuis cinq ans de son pays, poussé depuis lors de fron Itère en frontière, de combats en combats, attiré par l'espoir des conquêtes nouvelles et la promesse de fructueuses victoires, il devait avoir perdu tout désir de venir reprendre au village le cours tranquille des travaux champêtres,
Or depuis son arrivée en Italie, la 24' demi-brigade semblait vouée à l'inactivité. Jusqu'en octobre 1798 elle ne participa à aucune alfaire sérieuse. A ce moment les deux premiers bataillons furent placés à la 6' division qui occupait Brescia ; le troisième, dont Légaré avait fait partie, se rendit à Alexandrie. Mais Légaré, depuis le 17 août, était sur les contrôles mentionné comme déserteur.
Il était passé en Egypte. Ébloui sans doute par la gloire de Bonaparte el l'espoir de quelque galou, il s'était engagé à la 85' demi-brigade dont le 3" bataillon (à la 4"= compagnie duquel il fut incorporé) occupait depuis le début du mois la garnison du Caire.
S'il était venu chercher des combats, son attente fui trompée. Durant en effet que les deux premiers bataillons de la 85' participaient à l'expédition de Syrie, le troisième demeura au Caire où ils le retrouvèreut le 14 juin 1799, Mais à peine étaienl-Us
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rentrés qu'une action très vive s'engagea sur le lilloral. Le 11 juillet la (lotte lurqiie dL'banjuanl près d'Alexandrie en occupait rapidt'inenl le fort cl le village. Le 25, Bonaparte rassemblait les portions disponibles de son armée et livrait aux Turcs un assaut terrible, repoussant à la mer ceux qui échappaient au carnage.
La 85' ne prit pas part à cette journée. Installée à Salahieb, elle surveillait les approvisionnements des ports voisins. Seul un petit délacbemcnt du 'à' liataillon — dont précisément la 4'' compagnie — , installé dans une redoute, subit une attaque extrêmement violente. LesTurcsenvaliissaieul déjà la redoute H lorsque le fusilier Légaré, né à Magny, restant seul des défenseurs qui avaient succombe en combattant jusqu'à la dernière extrémité et voyant que la redoute allait tomber au pouvoir de l'ennemi. mit le Icu à la poudrière et se fit sauter, ensevelissant avec lui les Turcs qui s'y étaient précipités ». (1).
Ainsi mourut ce brave garçon. Une note brève et erronée, recueillie par MorcHel au t. Il de l'Album dn Nivernais, (2) cl par M. V. Gueneau dans son Dictionnaire Biographique; une mention sous un nom fautif dans un mauvais petit historique du 85* (3),
{I) E. Sage. Hiftoritiur du S3\ p. â'R. Je n'ai [jas iicteplii co ircil sriH'^ lnisit;ttiOd. Il att siluf ni»! itaas l'action ^(inunitc qui marqua la journi/t! du iô juilivl l't qui con'«i.<'t'.<, lotil au eontnir»', à rJiasscr les Turr..> d'une redouti' iiii'ils avaient coriquliii k« 17. J'ai songe qu'une cmur iLm< In souvenir dfs rc'Jactuurs des rontrillc» de la 8Î>» annil |iu placer à lu date du tô ce qui s« icrait passi! lu I*. Mais l'iTTcur est inadniissilile. La Ri'icistrP ili'» ^oldllls niorti DU EfypU.', étahli d'après ces coutrùles au coiiitMencenieul du xiX" i>Me, mentionne i ta ni^iue d^rle du j,'> juillet h mort de 54 liaiiiiiies appartenant .m 3" liatiNlon do I.) 85' ilemiliripide. (l'arnii eni, comttie on le verra par le laMeau jiulilié en «pjK'ndicc, il j avait 4 Nifcrnaii : Perreau de Neven-, Légan'î de Mapiy. Ilefalin, de Never*. sergent, et l'icaret, de fliâteau-CIiinoii. Gipora!), Le rt'cil du tapitjiiiie E. Sage écrit d'apriis les archives du n^giment, currtipond trop avec ces piices ofliciclles [tour que je puL^sc le mettre en suspicion. Evidemment le fait (l'armeï où s est dt-stingué Jean U-guté a eu pour tlié.ilr« quelqoc redontc l'Iuigniie (tu cuntre de l'action ; n'apnt pa^ trouvé dans l'eicellent OQvrage de M. La Jonqui^rc menliun du 3' lutaillun de In S&' <kiB^ les troupeï utUisfcs à la reprise d'AI)oukir, je D'aï pu liluer avec précision le lieu de ce fait dartne».
(S) Alhum ilu iVieeitiaw, l. Il, p. S40. Moi'ellet donne à h mort de Légaré la date dn 14 (rurlidor an Vil. C'est la dale de la prise de possessiuu par Klélicr du eoinniandetnent de l'orniée d'Orient. 11 avait Aà rci:iieUlir une tradition cniïore vivante à Maguï en IMO, dote de partition de i'Album. Mais lorsque M. V. f.ucneau, en IsaO. voulut ;ijOnler qneli|ue précision à cette nntr, la tradition s'cLiit coniplètemeol éteinte et il ne put que reproduire les deux lignes de \'Mbum.
^')) Le colonel Robert (llmtorique du 85'} mentionne bien le Fuît à 1» dile du 3S joillct lis il le met au compte d'an (u^Uier nommé Legran. C'est évidemment uu« bute ds Itciiuf
rg< nës~sëuls" souvenirs dont il aurait laissé trace si ta re piété de quelqu'un de raes ancêtres — son frère ou sa sœur — n'eût conservé une de ses lettres, la dernière peut-être, parmi les reliques familiales. C'est cette lettre, d'une si conQante jeunesse et d'une si touchante naïveté qui, en m'înspjraot le désir de retrouver quelques renseignements sur son auteur, m'a mis sur le chemin du courageux volontaire de 93.
Paul Cornu.
Appendice
Les recherches que j'ai dû faire dans le Registre contenant les noms des hommes morts dans les corps et administration de l'armée d'Orient depuis le départ d'Europe jusqu'au t" vendémiaire an IX (Arch. adm. du Ministère de b Guerre. Mmiuscrit in-fol. H 9 *), m'ont permis de relever les noms suivants des soldats nïvemais tués pendant la campag;ne d'Egypte (l) :