DIX JOURS A BICYCLETTE
De Nevers au Havre
ous voici, enfin, par une matinée splendide, sur la roule que nous allons suivre, un de mes amis et moi, à bicyclette, de Nevers au Havre par Orléans, Chartres et Ilonfleur.
Ce voyage à deux est projeté depuis longtemps ; nous ne connaissons pas la mer et il a été convenu que nous profiterions de nos vacances pour faire uni» excursion sur les côtes de la Manche,
Il est six heures ; il y a un instant nous avons quitté Challuy, un petit bourg prés de Nevers où nous arrivons, alors que seuls les maraîchers, les laitières, les poissonniers, longent les rues pour se rendre à la Revenderie, le grand marché de la ville.
Nous venons de traverser le pont sur la Loire, tout prés de l'embouchure de la rivière de Nièvre. Plus bas est le gracieux pont du chemin de fer sur lequel, au moment môme de notre arrivée, passe un train tout empanaché de fumée allant sur Moulins.
Aux coups de sifflet qui se succèdent, je réponds par trois sons de trompe : le salut du petit cheval d'acier à son grand frère.
Presque toutes les devantures des magasins, des cafés et des boutiques sont hermétiquement closes ; la porte de Tune d'elles, cependant, située rue du Commerce, (*st grande ouverte et sur le seuil quelqu'un est là qui nous dit un cordial bonjour ; nous sommes attendus comme amis et comme clients. Nos montures ont été achetées on cet endroit, et avant le grand départ elles vont être visitées avec soin, afin de parer, autant que possible, aux éventualités souvent fort ennuyeuses qui peuvent se produire on route.
L'opération est menée vivement : tout va bien.
Quelques acquisitions nous restent à faire pour compléter notre mince bagage ; les magasins sont enfin ouverts ; nous faisons emplette de ce qui nous est nécessaire et nous quittons la ville en passant sur la place Ducale où nous saluons les bustes de
Claude Tillier et d'Adam Billault qui émergent des fleurs tout humides de la rosée du matin. La première messe sonne à la cathédrale dont la haute et très belle tour carrée se dresse à notre gauche ; nous longeons le parc aux arbres magnifiques et nous quittons Nevers par la route de Paris, nous dirigeant sur Pougues-les-Eaux.
Le soleil est déjà haut quand nous arrivons à cette station thermale. Nous ne pouvons passer devant les sources entourées de nombreux buveurs qui absorbent le verre d'eau traditionnel, sans goûter, nous aussi, à cette eau bienfaisante... môme pour des cyclistes à jeun.
Nous visitons le ** Splendid'Hôtel " élevé dans le parc même de l'établissement. Les étrangers y sont nombreux, ainsi que dans les ravissantes villas disséminées un peu partout dans le fouillis des arbres ou étagées sur la côte voisine, à travers les vignes bien malades, hélas ! et où les fruits sont rares.
Nous quittons Fougues et nous roulons vers La Charité, ayant à notre gauche la Loire, puis, plus loin, à l'horizon, les coteaux du Berry. La route est en meilleur état que celle que nous avons suivie il y a un instant, et c'est par une véritable avenue longeant le fleuve que nous faisons notre entrée dans la ville, construite en amphithéâtre sur la rive droite de la Loire, avec un faubourg sur la rive gauche, ou plutôt sur l'île, car le fleuve se divise en deux bras en amont de la ville.
Les rues y sont étroites ; beaucoup de maisons de commerce ou d'industrie ; c'est, ici, une cité active, peuplée de travailleurs, et qui compte parmi les plus commerçantes du département. Ses deux ponts la mettent en facile communication avec le Berry et les transactions y sont nombreuses. Peu ou point de monuments remarquables, si ce n'est l'église ou mieux ce qui reste de l'ancienne église de Sainte-Croix, consacrée en 1107, et quelques vestiges des murs d'enceinte, datant de la fin du XIV* siècle.
De La Charité à Pouilly, puis jusque près de Sancerre, nous traversons les vignobles bien connus d'où sortent les grappes blondes envoyées par wagons entiers à Paris et môme en Angleterre et ce vin blanc si agréable et]tant renommé à juste titre, le Pouilly nivernais. On est maintenant dans le plus fort des expéditions et on commence de faire le vin. De tous les chemins débouchent dos voitures chargées de paniers pleins que Ton conduit à la gare ou de tonneaux de raisin que l'on mène au pressoir. La côte, toute plantée de vignes, est couverte de vendangeurs et de vendangeuses travaillant^ avec ardeur, riant et chantant à qui mieux mieux.
En passant, nous saluons Sancerre, contemporain de La Charité et qui, de l'autre côté du fleuve, domine le val de la Loire. De la route, nous apercevons facilement la vieille tour qui est le point culminant de la ville, puis le château, de construction moderne.
Un peu plus loin, nous sommes tout près du pont jeté sur la Loire et qui a nécessité la construction récente de la ligne stratégique partant de Bourges pour communiquer avec les lignes de l'Est.
Nous voici à Cosne ; nous faisons halte en arrivant à la caserne Binot. Un mouvement inaccoutumé se produit dans la cour ; des sonneries de clairon se font entendre ; les soldats paraissent afliairés ; nous nous informons : le régiment partira cette nuit pour les manœuvres du côté de Langres et il y aura, tout à l'heurç, grande revue.
Assis à Tombre sous les arbres de la route, près do la grille et non loin du poste, nous nous reposons quelques instants, intéressés par ces allées et venues, ces appels, ces commandements.
On vient relever le factionnaire ; à peine celui qui le remplace a-t-il pris la faction qu'un camarade s'approche de lui, et, trouvant probablement que sa tenue laisse à désirer, l'aide charitablement à la mettre en meilleur ordre; le ceinturon est desserré, les courroies du sac sont raccourcies, mais il y a autre chose que le sergent de poste qui vient de s'avancer, l'air bon enfant, voudrait pouvoir rectifier ; il n'en a pas le temps tout d'abord, car là-bas apparaissent plusieurs officiers ; ceux-ci passent et répondent au salut sans rien remarquer d'anormal et le sergent revient, souriant discrètement, puis essaye, mais en vain, de faire descendre le pantalon du soldat sur le soulier droit au môme niveau que le côté gauche : impossible ; il y a une différence d'au moins six ou sept centimètres et malgré les efforts combinés des deux hommes, la jambe droite résiste et l'inégalité reste la môme. De guerre lasse, le sergent, toujours souriant, se relève avec un haussement d'épaules tout particulier, et le petit soldat qui parait fort ennuyé, reprend sa faction.
A ce moment arrive, toute boitante, une femme vieille déjà ; elle s'adresse d'un air presque craintif au sergent qui est resté là vers la grille, et nous comprenons qu'elle demande quelqu'un. Le sergent fait signe à l'un de ses hommes auquel il dit quelques mots et qui part vivement pour revenir bientôt accompagné d'un camarade ; celui-ci apercevant la bonne vieille qui lui sourit et lui tend les bras, vient à elle et l'embrasse avec effusion ; c'est son fils pensons-nous. Ils causent tous les deux, tout près l'un de l'autre paraissant bien heureux ; nous entendons le sergent dire : c Allons, pressezvous ! » Le soldat doit être de corvée, car il est vôtu du pantalon et de la blouse de treillis et coiffé du béret des travailleurs ; il embrasse de nouveau la visiteuse qui, bien vite lui glisse quelque chose dans la main ; le jeune homme parait vouloir refuser, mais la brave femme insiste, et comme il va partir, elle tire de sa poche quelques poires qu'elle lui donne ; puis, comme hésitante, elle lui présente un melon qui était dans son panier. Le soldat a alors un bon gros rire tandis que le sergent qui rit, lui aussi, toujours de son môme air bienveillant, les presse de nouveau de terminer leur entretien, car d'autres officiers sont là-bas qui arrivent.
Le melon disparait sous la blouse du soldat ; une dernière étreinte et voilà la bonne vieille qui dit adieu au sergent et s'en va ; nous la suivons, et, en passant devant le sous-officier, nous le saluons, nous aussi, car son air affable, sa complaisance pour le factionnaire et pour la bonne maman, nous a vraiment touchés et nous devinons en lui un brave cœur que ses hommes doivent bien aimer.
Nous rejoignons celle que nous croyons être la mère du soldat et qui marche péniblement :
— C'est votre fils, que vous venez d'embrassef ?
— C'est mon petit-fils, répond-elle ; je n'ai plus que lui et il n'a plus que moi ; il finit son an ; demain il va partir aux manœuvres, bien loin, parait-il, je suis venue le voir avant son départ ; j'ai bien peur qu'il lui arrive quelque chose par là ; il a si peu de chance !
Bonne vieille mère ! Nous cherchons quelques réconfortantes paroles pour la tranquilliser un peu, et après lui avoir souhaité le bonsoir, nous entrons dans Cosne.
La ville est bien ouverte ; sa principale place, la place d*Amies, est assez vaste ; ses rues sont larges ; mais nous remarquons peu de mouvement : c'est qu*en ofTet, Cosne. bien que chef-lieu d'arrondissement, possède peu ou point d'industrie, sauf des ateliers où Ton fabrique des limes ; le commerce y est moins important qu'à La Charité, et c*est ici une population bourgeoise plutôt qu'ouvrière. < Sans la troupe, nous dit un aimable voisin de table, Cosne serait bien peu gaie; voici les manœuvres ; nos soldats vont partir et la ville va être d'un calme absolu jusqu'aux fêtes de Saint-Michel qui nous amènent un assez grand nombre de visiteurs chaque année. »
Comme nous nous inquiétons des curiosités à voir aux environs, on nous nommo Saint- Verain, un petit bourg à 14 kilomètres.
Ce qu'on nous en dit nous décide à quitter la route nationale, et nous voilà partis, traversant des collines couvertes de vignes d'un aspect lamentable ; toutes sont phylloxérées ; la désolation est générale ; non seulement la récolte sera des plus médiocres, mais encore ce sera, pour beaucoup, la dernière.
Tout à coup, à un détour du chemin, nous apparaît une tour en ruines : nous sommes à Saint-Verain.
A l'auberge où nous descendons, nous demandons quelqu'un pour nous guider. Vn monsieur est là qui s'offre obligeamment à nous accompagner. Nous acceptons aver empressement et ensemble nous allons directement au donjon près duquel nous sommes passés il y a un instant.
Chemin faisant notre aimable guide nous raconte que Saint-Verain était anciennoment une des importantes baronnies du duché de Nivernais et qu'après dos vicissitudes diverses, la ville, qui était une place forte, fut prise et brûlée par dos réitrcs allemands au XVI* siècle.
L'aspect des ruines est encore très imposant. Le donjon, do forme cylindrique, domine le pays qui est à ses pieds, et les trois enceintes qui entouraient la ville sont en partie conservées, ainsi que quelques-unes des tours qui commandaient les portes. I^s fossés existent encore ; nous y descendons et faisons le tour du pays.
Par endroits le mur s'est écroulé en blocs énormes que recouvrent les lierres et les ronces.
II y a là des sites admirables.
Dans l'intérieur du bourg nous visitons la porte où était la herse qui fermait l'entrée de la seconde enceinte. Cette porte est la partie la mieux conservée de toute la masse de constructions que nous venons de voir. La façade est presque intacte ; la place de la herse est encore parfaitement visible, et les rainures qui la guidaient sont à peu près entières.
Après une visite à l'église paroissiale qui fut commencée au XII* siècle, nous rentrons et nous nous entretenons encore avec notre aimable cicérone ; c'est ainsi que nous apprenons que deux des barons de Saint-Verain furent tués, l'un à Bouvines. l'autre à Crécy.
Nous ne savons vraiment comment remercier notre obligeant interlocuteur qui met
le comble à noire confusion en nous offrant plusieurs photographies de diverses vues de Sainl-Verain.
Le lendemain, de bon matin, nous remontons sur nos machines et nous suivons la route qui descend et s'enfonce dans la Puisaye.
Il fait toujours un très beau temps ; un petit air frais se fait sentir dans la vallée (jue suit la rivière la Vrille.
A notre droite et à notre gauche des poteries où Ton fabrique les ustensiles de grès que de nombreuses charrettes emmènent à Neuvy d'où ils seront dirigés principalement sur Nantes. Nous traversons le petit bourg, encore endormi d'Arquian, (jui nous rappelle la charmante figure de Marie-Casimire de La Grange d'Arquian, reine de Pologne, puis Ncuvy-sur-Loire qui, à la fin du XVP siècle, appartenait à la famille de Courtenay, et, quelques kilomètres plus loin, nous pénétrons dans le département du Loiret par une route magnifique, plantée par endroits d'une double rangée d'arbres.
Un cantonnier est là qui balaie la poussière et la met en petits tas sur le côté de la chaussée. Nous lui crions : « Très bien ! » en passant, car les voies de la Nièvre, qui laissent généralement beaucoup à désirer, nous avaient fait appréhender ces mille petits ennuis qui arrivent d'ordinaire aux bicyclistes sur les mauvaises routes. Il n'en sera rien, heureusement, et à part une exception tout à fait accidentelle et dont je reparlerai, les routes que nous allons suivre dans dix départements sont toutes très bonnes, sauf.... aux environs de Paris.
Nous traversons Bonny, puis plus loin nous voilà à Briare ; nous remarquons la nouvelle église avec son étrange façade toute couverte de mosaïques, puis nous longeons la cité ouvrière qu'occupent les nombreuses familles employées à la fabrication des perles et des boutons, et enfin nous visitons l'hospice très bien situé et très vaste.
Nous nous sommes arrêtés à la bifurcation des routes de Paris et d'Orléans; nous trouvons là le premier monument qui nous rappelle les jours sombres de la défaite :
a Aux soldats français morts à Sriare pour la défense de la pairie ^
La ville reconnaissante. »
« Combats des 8-3 1 décembre, i«r et i4 janvier. »
Telle est l'inscription que nous lisons sur la colonne qu'entoure une grille et à laquelle sont accrochées des couronnes placées là par les jeunes gens de différentes classes qui ont tiré au sort, soldats d'hier, soldats de demain et qui continuent ainsi la tradition si touchante du souvenir aux morts pour la Patrie.
Nous saluons et nous reprenons notre route par Gien pour Orléans où notre intention est de coucher; l'étape sera longue, mais notre temps est limité et notre but est là-bas, le Havre, la mer.
La chaleur est accablante ; heureusement les arbres de la route nous donnent un peu d'ombre, mais la poussière nous aveugle par instants ; j'éprouve une irrésistible envie de me rafraîchir ; mon camarade, plus endurant que moi, a beau m'expliquer que le meilleur, pour un cycliste, est de ne boire que le moins souvent possible. J'ai lu cela, moi aussi, mais je sens bien que le meilleur est encore de se désaltérer quand on en éprouve le besoin. Où est le plaisir s'il faut s'imposer une véritable privation qui
serait pour moi en ce moment aussi grande que le supplice de Tantale î J'ai terriblement soif, je bois! et, comme nous passons justement devant une petite auberge de proprette apparence, j'entre et je demande un verre de vin blanc que je vide d'un trait. Je rejoins mon ami, mais je me garde bien de lui dire que le vin était tiède, que je no me sens pas désaltéré du tout et en même temps il me vient une idée que me suggère le peu d'eau qui coule dans la Loire et que je mettrai à exécution en arrivant à Gien dont le pont à onze arches se profile là-bas à notre gauche.
Nous ralentissons notre train à notre entrée dans la ville, puis nous descendons do machine en apercevant à travers la verdure des arbres d'un petit bosquet une statue faisant face à la Loire. Nous approchons : cette statue est celle de Vercingétorix.
Sur le socle où nous lisons : Vercingétorix, souscription nationale, le brave défenseur de la Gaule est debout, le corps en avant, tenant une lance de la main droite et la gauche étendue. Sous le casque à deux ailes, la figure m&le et fîôre du héros gaulois se montre, énergique.
Cette statue est très belle.
Nous entrons dans la ville aux rues étroites et mal pavées. Nous achetons quelques provisions ; nos gourdes sont pleines de vin ; il est convenu que nous irons un peu plus loin et que nous ferons un léger repas sur l'herbe.
Après nous être concertés, il est décidé que nous traverserons la Loire dont nous suivrons la rive gauche et non la rive droite pour aller à Orléans. De cette façon nous passerons en Sologne, et la route, nous assure-t-on, sera plus facile pour nos bicyclettes.
Une halte nous permet de nous reposer et de nous restaurer un peu, à deux kilomètres de Gien, puis nous filons dans la direction de Jargeau, en passant sous l'une des soixante-dix arches d'un viaduc de chemin de fer à voie simple, et bientôt, à Saint- Gondon, nous pénétrons en Sologne.
Les récoltes sont rentrées, le chaume, long d'environ vingt centimètres, reste seul et l'on procède à l'arrachage des pommes de terre.
Partout dans la campagne, à perte de vue, des meules de grain ou de fourrage dans les champs. Le terrain paraît sec, sableux ; par endroits quelques touffes de genêts puis de grandes étendues couvertes de petits sapins d'où nous arrive une bonne odeur de résine. Les récoltes encore en terre sentie sarrasin, les choux et quelques topinambours.
Les villages sont assez près les uns des autres ; les moulins à vent sont nombreux et nous entendons le tic-tac de plusieurs près desquels nous passons, puis d'autres, là-bas à l'horizon, tournent lentement, tandis que quelques-uns ont leurs grandes ailes repliées, en croix, immobiles.
Nous voilà à Tigy, sur les confins de la Sologne, près du Val de la Loire. Nous allons faire halte pendant quelques heures.
Il est midi. Nous déjeunons, et notre hôtesse, à qui nous parlons de la Sologne, nous assure que les terres, faciles à travailler, rapportent beaucoup, malgré leur peu de fonds, car la plupart étaient restées longtemps sans culture et les engrais aidant < nous faisons plus d'argent que dans le Val » affirme la digne femme, non sans un sentiment de fierté très visible.
En route pour Orléans : 28 kilomètres. Nous passons à Jargeau, rive gauche de la Loire, nous traversons le fleuve et nous sommes à Saint-Denis-de-rH6tel» sur la rive droite. J*ai passé le pont à pied ; mon camarade n'est pas descendu de machine et a un peu d'avance sur moi. Je suis sa trace dans la poussière de la route quand je m'aperçois que l'empreinte de son caoutchouc a pris des proportions inusitées ; au bas de la descente je suis hxé : le pneumatique est percé. En un instant le mal est réparé et nous continuons par Pont-aux-Moines.
Nous arrivons à une croix de Jeanne Darc. Je copie l'inscription suivante :
Le a8 avril i4^g, Jeanne DarCf envoyée de Dieu poar délivrer Orléans
passa la Loire à Chécy^ pais vint à Reuilly,
Le ag avrils avec les capitaines et habitants venus à sa rencontre^ elle partit de Reuilly
pour entrer dans la ville assiégée.
Là-bas au loin, devant nous, apparaissent les deux tours et le clocher de la cathédrale d'Orléans.
Décidément la roue arrière de la bicyclette de mon camarade tient à protester contre la course échevelée qu'elle fournit depuis le matin, et de nouveau le caoutchouc s'aplatit lamentablement sur la route qui s'allonge au loin sans une maison où nous trouverions l'eau nécessaire à un second pansement.
Tant pis ; essayons ! La bicyclette est vivement retournée ; l'enveloppe est rapidement enlevée, mais nous cherchons vainement la blessure.
Nous voilà bien perplexes et il y a deux grandes lieues d'ici à Orléans.
A ce moment, passe une voiture dont le conducteur retourne en ville après avoir lait une livraison à la campagne. Notre décision est vite prise, mais nous sommes prévenus et, sur l'invite cordiale du jeune homme qui a deviné notre embarras, mon camarade hisse sa machine dans la voiture et grimpe à côté du cocher, tandis que, bien d'aplomb sur ma selle, j'échappe à cette contrainte, si pénible pour un cycliste, de faire mon entrée on ville remorqué par un cheval !
Nous voici do nouveau ensemble ; les machines sont remisées à l'hôtel où nous passerons la nuit après avoir remis la bicyclette sur roues, et nous parcourons la longue rue Bourgogne, puis quelques autres ; l'aspect en est assez triste, peut-être est-ce parce que le soir approche. Les constructions sont peu régulières, le pavage mauvais ; pourtant voici une voie assez large sur laquelle roulent les tramways et qui présente une certaine animation ; en la suivant nous arrivons à la statue équestre de Jeanne Darc. Cette statue, que la gravure a vulgarisée, est très belle ; les sculptures des bas-reliefs, qui sont très intéressantes, reproduisent les principaux épisodes de la vie de la bonne Lorraine ; nous les examinons longuement, puis nous nous dirigeons vers la cathédrale; l'aspect général, l'ensemble plaît beaucoup par ses vastes proportions. Nous ne pouvons visiter l'intérieur, car il se fait tard. Nous avons pédalé ferme depuis ce matin et nous allons, après avoir assisté à l'audition de deux morceaux joués parla musique des pompiers, prendre un repos bien gagné.
Au petit jour, nous nous mettons en route pour Chartres. Nous sommes accompagnés d'un troisième cycliste qui va jusqu'à Patay.
Presque en quittant la ville, sur notre droite, près du Stand militaire, notre nouveau
compagnon nous fait remarquer là-bas sur la plaine une sorte de petit monument de peu d'apparence, vu d'où nous sommes : « Le Petit Chasseur ! » nous dit-il. Et comme nous Tinterrogeons du regard, voici ce qu'il nous conte :
c C'était en 1870, pendant l'un des nombreux combats qui eurent lieu aux environs d'Orléans. Nos malheureux soldats avaient dû reculer, laissant à travers la plaine, comme preuve de leur héroïque bravoure, bon nombre de leurs ennemis. Seul un chasseur à pied n'avait pas obéi à l'ordre de ralliement et continuait le coup de feu sur les Allemands qui s'avançaient nombreux.
« On le voyait tirant, chargeant sans relâche, tirant encore, et à chaque coup un homme tombait dans les rangs ennemis.
« Les Prussiens, la rage au cœur, tiraient à coups pressés sur le petit soldat qu'aucune balle ne paraissait pouvoir atteindre et qui, se faisant un rempart du corps de ses compagnons morts, fouillant dans leurs cartouchières béantes, ne reculait point.
a Et cette lutte d'un contre mille, sans autre issue que la mort, continua jusqu'à l'instant où un chef allemand s'abattait sur son cheval, la poitrine trouée parla dernière balle de l'héroïque petit soldat qui maintenant gisait lui-môme au milieu des siens, frappé au front, tombé sur le dos, face au ciel
€ Les ennemis, pris d'un délire furieux, en arrivant devant le cadavre de ce héros, le criblèrent de leurs balles. »
« Et le turco de la forêt d'Orléans, là-bas, plus à droite ?
c II combattit vaillamment lui aussi, l'intrépide enfant d'Afrique. Il ne recula pas non plus, et quand il fut tombé, mais non vaincu, et que ses sauvages ennemis vinrent pour le mutiler, il se releva à moitié dans un dernier effort, et de son bras resté valide il enfonça jusqu'à la poignée sa baïonnette dans le corps du Prussien qui déjà levait sur lui la crosse de son arme, puis il s'écroula sur lui-môme, sa pauvre face noire toute sanglante
Quand on releva le corps, ce n'était plus qu'une plaie ; on renonça à compter les blessures, d
Notre compagnon avait fini; nous nous taisions et nous pensions : Brave petit chasseur ! brave turco ! Combien d'autres, héros obscurs et inconnus, luttèrent avec votre énergie ! Combien dont le sang arrosa cette plaine que nous traversons en ce moment et où rien ne rappelle plus ces épisodes sanglants de l'année maudite ! Combien de dévouements ignorés avez-vous accomplis, martyrs sublimes ! Combien vive était en votre cœur cette affection sans borne, et comme il était profond et ardent cet amour, ce culte de la Patrie malheureuse !
Nous revenions par la pensée à ces jours funèbres de notre glorieuse défaite, et nous songions qu'en ces jours mômes la grande Allemagne célébrait les anniversaires de l'année terrible, terrible pour nous, mais terrible aussi pour elle, ainsi qu'en témoignèrent ses régiments décimés et dont plus d'un manqua à l'appel.
Ce n'est pas sans un sentiment de très grande fierté que je me dis des vaincus, et si quelqu'un chez vous, do l'autre côt6 du Rhin, a un reste de pudeur, il doit combien rougir à la vue des manifestations bruyantes et indignes par lesquelles vous célébrez notre défaite à nous, mais surtout vos hontes, vos lâchetés et vos crimes que proclament encore, après vingt-cinq ans, les champs de bataille où votre haine féroce s'est partout et toujours montrée, les villes que vous avez pillées, les villages que vous avez incendiés, les malheureux que vous avez assassinés!
Oui, 1870 rappelle une honte, mais cette honte vous reste tout entière, Prussiens !
« Adieu, messieurs ! » C'est notre compagnon de route qui nous quitte ; il ne nous en voudra pas de n'avoir point cause beaucoup depuis quelque temps, car lui aussi est ému. Nous serrons cordialement la main qui nous est tendue, et nous nous séparons à Patay, puis nous continuons à rouler vers Chartres. La chaleur est la même que les jours précédents ; pas un nuage au ciel ; point d'ombre sur les routes de la Beauce où nous sommes maintenant et où nous voyons à perte de vue d'immenses étendues de terrain presque sans haies, des meules de fourrages et do céréales, des moulins à vent qui nous rappellent un peu la Sologne.
Çà et là, dans les champs, nous remarquons de petites cabanes peu élevées, montées sur roues et quantité de poules picorant loin des maisons d'habitation. On nous apprend que les cabanes sont des poulaillers roulants, facilement transportables et où les poules ([ue nous voyons pondent leurs œufs et se retirent la nuit. Chaque soir les ménagères viennent renouveler l'eau des abreuvoirs et enlever les œufs. Les poulaillers, conduits de champ en champ, sont rentrés pendant la mauvaise saison et sortis de nouveau après l'enlèvement des récoltes.
Le paysage, jusqu'aux environs do Chartres, est sensiblement le môme; çà et là des moutons dans leurs parcs et des troupeaux d'oies.
Nous approchons du chef-lieu d'Eure-et-Loir que dominent les deux clochers de la cathédrale ; nous contournons l'Eure et nous entrons par la partie basse de la ville, puis par des rues tortueuses, étroites et escarpées, nous arrivons sur le plateau où est construite la cathédrale, magnifique édifice dont les flèches élancées dominent de toute leur svclto hauteur les constructions voisines. L'un des deux clochers, un peu plus élevé que l'autre, est à jour et sculpté ; le second est plein.
L'ensemble de l'édifice est d'un style tout à fait imposant.
Les sculptures extérieures sont nombreuses, mais nous admirons surtout celles de la galerie qui entoure le chœur et que la lumière, tamisée par les vitraux de couleur sombre, éclaire d'un demi-jour, puis enfin le superbe groupe, tout en marbre blanc, dans le chœur môme qui représente l'Assomption de la Vierge.
Nous visitons ensuite la ville en nous dirigeant du côté où se trouve la gare. Nous voici sur la place Marceau où est une pyramide élevée à la mémoire du jeune général. Plus nous avançons, plus les rues s'élargissent et deviennent animées.
Nous arrivons à la place des Epars, toute garnie de baraques, de voitures, de manèges et de cirques ; nous sommes à la veille de la foire de septembre qui dure huit jours, pendant lesquels les fôtes se succèdent.
Une statue est là-bas sar la place Chàtelet; c*est celle érigée à Marceav, le 21 sep* tembre 1851.
Fièrement campé, debout, tète nue, ses longs cheveux flottants, Marceau, en costume de hussard, appuie sa main droite sur une carte, tandis que la gauche repose sur la poignée de son sabre recourbé ; derrière lui son shako et à ses pieds une roue de canon brisée.
Ici, comme au monument de Briare, nous retrouvons des couronnes et des bouquets attachés au socle de la statue par des jeunes conscrits et par diverses sociétés.
Notre passage rapide à travers les plaines de la Beauce nous a permis d'arriver à Chartres assez tôt pour que nous ayons pu parcourir la ville et disposer encore do quelques heures.
Après une visite à la préfecture sur la toute petite place Colin-d*Harleville, et à la gare construite à Topposé de la vieille ville, nous nous disposons à repartir.
Tout en déjeunant, il a été convenu que nous abandonnerions la vallée de TEuro et que, nous écartant un peu de notre chemin, nous irions au monastère de la Grande- Trappe où se rendent depuis quelques jours de nombreux touristes.
Vérification faite sur la carte, la distance à parcourir pour arriver à Hon&eur est sensiblement la même.
Marchons pour la Trappe !
Nous voilà, toujours dispos, sur la route de Nogent-le-Rotrou ; nous remontons TEure et nous arrivons au bourg de Courville assez tard pour désespérer un moment de trouver un gîte ; nous découvrons enfin, grâce à Tobligeance d'un Courvillois, un endroit où il y a place pour nous et nos montures.
Après le dîner et l'absorption d'un carafon de cidre, nous allons dormir.
Dès le matin le lendemain, nous sommes sur nos bicyclettes, pédalant ferme pour arriver assez tôt à la Trappe, car il est convenu que nous irons coucher à Laigle où mon compagnon de route a un ami.
Nous remontons de nouveau l'Eure jusqu'au-dessus de Pontgoin ; les arbres fruitiers sont de plus en plus nombreux, puis nous traversons quelques étendues de bois, et si ce n'était le manque absolu de noyers, les maisons pour la plupart faites de pisé et couvertes de chaume, nous nous croirions dans la Nièvre.
Toujours la même chaleur I mais je peux apaiser ma soif ; les sources no manquent pas; ma gourde, depuis Tigy, est toujours pleine d'eau et j'ai fait emplette, à Gien, d'une poudre pour boisson qui me rend grand service ; mon ami lui-môme donne de fréquentes accolades à la gourde et s'en trouve bien.
Nous avons quelques provisions et nous nous arrêtons à l'entrée d'un pré plein d'ombre entouré de bois et où nous nous étendons avec grand plaisir. Dos vaches sont là qui nous regardent curieusement de leurs gros yeux ronds, puis continuent de paitre.
La gourde de mon camarade est pleine de cidre qu'il s'est procuré à Courville ; nous déjeunons gaiement et, après quelques instants de repos, nous continuons notre route.
Nous sommes dans les collines du Perche et les côtes que nous avons à gravir no nous permettent pas d'aller aussi vite que les jours précédents. Néanmoins il est à
peino midi quand, du sommet d'un plateau d'où nous avons une vue très belle, nous apercevons dans le lointain, un peu sur notre gauche, quelques-uns des toits couverts d'ardoises de la ville de Mortagne.
Là nous demandons notre route à un jeune garçon, occupé à charger des gerbes d'avoine sur sa brouette. Nous roulons depuis quelque temps sur un chemin très un i et nous ne regrettons pas la route défoncée que nous avons suivie pendant 200 mètres environ et que nous avons quittée il y a une demi-heure quand, sur une nouvelle demande, on nous répond, et que nous nous sommes fourvoyés, et que nous sommes près de Lignerol, ayant Soligny et la Trappe à notre droite ; la route défoncée était la bonne et cette route no devait d'être mauvaise qu'au passage des nombreux véhicules transportant les visiteurs au monastère.
Heureusement Soligny est là tout près et au lieu d'arriver à la Trappe par la route du bas, nous allons nous y rendre par le côté opposé, celui où se trouve la voie ferrée établie par les moines et dont le point terminus est à côté de la station de Soligny.
Un train est là qui attend sans doute les voyageurs de la ligne de Mortagne ; ce train est composé de voitures avec impériale; pour y arriver on passe sous un portique orné de drapeaux et de banderoles au fronton duquel nous lisons : La Grande Trappe. La casquette des employés qui appartiennent, ainsi que le matériel, à la compagnie de l'Ouest, est recouverte d'une coiffe blanche avec ces mômes mots : La Grande Trappe, en lettres noires.
Trois kilomètres à peine nous séparent du monastère; nous nous y rendons par la route qui y descend et le long de laquelle sont édifiées des constructions en planches servant de remises, cafés, restaurants, etc.
Brusquement, au sortir du bois nous apparaît le monastère avec ses dépendances ; le clocher de la nouvelle chapelle, tout en pierre blanche, se détache vivement sur le fond vert sombre des collines qui sont plus loin à l'horizon.
Vu d'où nous sommes, le monastère présente un très beau coup d'oeil, car nous l'embrassons dans toute son étendue.
En avant de l'abbaye, dans un vaste champ planté de pommiers et divisé en rectangles indiqués par des poteaux numérotés, on a installé les restaurants, bars, buvettes, remises, manèges de chevaux de bois, salons de coiffure, dortoirs pour deux cents lits, attractions de toute sorte.
Nous remisons nos bicyclettes et nous nous dirigeons vers l'entrée du monastère. On se bouscule, on se pousse, on manque d'être écrasé par les voitures dont les conducteurs vous appellent et vous feraient volontiers grimper de force dans leurs véhicules.
A la porte d'entrée, des deux côtés de laquelle sont les statues de saint Bernard et de saint Benoît, nous trouvons le frère portier qui ne semble pas du tout étonné au milieu des allées et venues do cette foule et de tout ce bruit. Nous descendons directement à la chapelle dont l'inauguration motive ces fêtes extraordinaires et où se célèbre un office. Malgré la sainteté du lieu, les bancs sont pris d'assaut, on s'y tient debout pour mieux voir; des jumelles sont braquées sur les religieux assis dans leurs stalles ,
Avant la fin de l'office, nous sortons de la chapelle pour visiter l'intérieur du menas-
tore; nous traversons le cloître et en avant du réfectoire nous trouvons le lavabo avec son large bassin entourant une colonne où sont posés les robinets qui laissent écouler l'eau. Le réfectoire dont la double voûte s'appuie sur d'élégantes colonnes élevées au milieu de la salle, est très bien éclairé, ainsi d'ailleurs que toutes les salles ; il y a là trois rangées de tables de marbre noir avec le couvert de chaque religieux : assiette, vase, couteau, fourchette et cuiller de bois, puis, de deux en deux places, un pot de grès rempli d'eau et de chaque côté de ce pot une bouteille de cidre.
Dans l'intérieur du mur de droite, est l'ascenseur avec son panier chargé de vaisselle.
Nous remontons ensuite l'escalier qui conduit au dortoir que nous indique complaisamment un religieux vôtu de brun, car tous ne sont pas vêtus de blanc, si ce n'est pour les cérémonies religieuses, et encore un ample manteau blanc à capuchon suffitil pour recouvrir indistinctement robes brunes ou blanches ; ceux-là seuls portent la robe blanche qui sont ordonnés prêtres, paraît-il.
Le dortoir est composé de petites cellules donnant toutes sur un couloir commun et fermées seulement par un rideau ; dans chaque cellule un lit avec matelas de paille très serrée et très raide, un oreiller, deux couvertures, puis, accroché à la cloison un crucifix. C'est là que les moines reposent, de huit heures du soir à deux heures du matin.
Je m'entretiens assez longuement avec l'un d'eux qui veut bien me donner très obligeamment une foule de détails concernant la vie du couvent.
Nous quittons le dortoir et nous traversons de nouveau le cloître, puis nous sortons après avoir passé devant le tombeau des abbés qui de leur vivant ont titre d'évôque en même temps que chefs de l'abbaye.
Au dehors, la foule est toujours la même ; on se presse devant les étalages de toute sorte installés dans les dépendances du monastère et où l'on achète, assez cher, du chocolat, des liqueurs, des verres, des médailles, des paniers, des albums, etc., etc.
Vite une emplette ; nous retournons à la remise où sont nos bicyclettes, et en route pour Laigle : 16 kilomètres.
Le temps est lourd ; la route est couverte d'une épaisse couche de poussière, les cailloux roulent sous les pieds. Cette partie du chemin est certainement la plus mauvaise de notre long voyage.
Il est convenu que mon compagnon ira en avant et que je le rejoindrai à Laigle chez l'ami qui doit nous héberger.
Resté seul, je songe à ce que je viens de voir et je me dis que je n'emporte pas du tout l'impression que je m'étais figuré devoir ressentir à la vue du monastère et de ses religieux.
Ces baraques nombreuses devant l'abbaye, ces réjouissances de toute espèce, cette foule du milieu de laquelle montent les cris des camelots, tout ce tralala ne cadre pas du tout avec la sainteté du lieu, et les religieux, en quelque sorte noyés dans la cohue des visiteurs, passeraient inaperçus si ce n'étaient eux surtout que l'on vient visiter.
Enfin, l'important est, paraît-il, la recette au profit de l'orphelinat : je la souhaite fructueuse.
Tout en me faisant ces réflexions à moi-môme» j*arriYe à Notre-Dame puis à Saint- Martin-d^Âspres. Je m*arrète un instant chez Tinstituteur» mon collègue, un pomologiste distingué dont Taccueii est des plus affables et avec qui je serai très heureux de continuer, au moins par correspondance, des relations que je voudrais plus suivies, mais que Téloignement rendra forcément un peu rares. Nous parlons cidre tout en en buvant un carafon et, après m'ètre reposé, je continue ma route sur Laigle où j'arrive quelque peu las, cette fois ; aussi le lit qui nous est préparé chez notre hôte est-il le bienvenu, et c'est avec une satisfaction profonde que je m'y étends et m'endors après notre retour d'une promenade à travers la ville, assez bien éclairée par endroits, tandis que dans d'autres elle ne l'est que médiocrement.
Nous voici à Pont-l'Evôque où nous sommes arrivés ce matin venant do Lisieux où nous avons couché.
Nous sommes partis hier de Laigle pour Lisieux par Bernay en suivant la vallée de la Rille qui est admirable. Près de Beaumont-le-Roger, surtout, nous suivons une route très belle, bordée de fabriques empruntant l'eau de la rivière ; à notre droite, sur le flanc de la colline, les ruines d'une église, puis un peu plus loin l'église nouvelle, tout cela d'un aspect très pittoresque.
De nombreuses vaches paissent dans les prés, les pommiers sont abondants et couverts de fruits, sauf sur un espace peu large mais très étendu en longueur aux environs de Bernay que la grôle a entièrement dévasté il y a quelques jours et où il no reste plus rien.
La route, avant d'arriver à la ville, côtoie une colline boisée et nous apercevons à mi-côte, enfouis dans la verdure, trois châteaux dont les ardoises des toits brillent au soleil.
La ville est claire et gaie et ses manufactures, ses fllatures, ses teintureries lui donnent un grand mouvement, une grande animation.
Lisieux a sensiblement les mômes industries que Bernay ; la rivière de Touque traverse la ville construite en briques avec couvertures d'ardoise; nous passons dans un dédale de vieilles rues dont le faite des maisons surplombe au-dessus de vous des deux côtés, comme dans la rue aux Fèves et la rue de Paradis, par exemple.
Nous sommes maintenant dans la fertile vallée d'Auge et nous venons de convenir (jue nous suivrions la Touque jusqu'à Trouville ; nous abandonnerons Honfleur» un peu plus éloigné. Depuis longtemps nous entendons conter merveilles de la plage de Trouville; puisque nous en sommes tout près, profltons-en pour nous y rendre, et nous voilà partis, filant bon train sous les pommiers chargés de fruits, à travers les prairies où les laitières, suivies d'un àne dont le bat est chargé de pots de fer blanc, traient les petites vaches blanches tachées de brun.
Trouville ! Nous arrivons au moment de la pleine mer. Cette vaste étendue d'eau qui reflète, en les multipliant à l'infini, les rayons d'un chaud soleil d'été, nous cause une sensation que je définirais mal, quant à moi, si je devais la bien expliquer.
Dans les bassins, des bateaux de pèche, des barques au repos.
Notre première visite est pour la plage où les baigneurs sont moins nombreux que nous le pensions. Trouville a vu cette année moins d'étrangers ; la foule se porte, paraît-il, vers un petit port plein d'avenir, Cabourg, plus bas sur la côte.
La plage est légèrement inclinée et est toute de sable très fin, très doux aux pieds; nous y ramassons quelques coquillages et, abrités sous une tente, nous promenons nos regards sur la mer que sillonnent les bateaux, et là-bas, plus loin dans la brume, les navires arrivant au Havre dont les maisons blanches nous apparaissent sur la rive opposée.
Nous assistons, sur le quai Joinville, à l'arrivée du bateau du Havre, VAugusiin- Normand, qui nous emmènera toutàTheure, puis nous allons visiter les jetées, Téglise Notre-Dame-de-Bon-Secours et la gare qui se trouve entre Trouville et Deauville.
Le temps de déjeuner et nous voilà sur le bateau, amarrant nous-mêmes nos bicyclettes. Le signal du départ est donné, V Augustin-Normand tourne sur lui-môme, son hélice bat les flots qu'elle fait bouillonner et nous nous dirigeons sur le Havre.
La mer est très belle et très calme, le balancement du bateau est excessivement doux et j'éprouve une sensation délicieuse à me sentir emporté ainsi mollement et à respirer cet air frais qui nous a tant manqué ces jours-ci. Il n'en est pas de même pour une jeune dame qui est près de moi, affreusement pâle et qui, d'un coup, paie son tribut à la mer.
Un passager me désigne Honfleur. Nous voici près du Havre. Au loin sur la rive droite de la Seine, dont le courant se fait à peine sentir, nous apercevons une masse allongée d'un rouge vif : c'est le croiseur le Pothuau qui repose sur son ber, échoué sur les galets lors de son lancement à la mer, lancement que l'on tentera de nouveau ces jours-ci.
A 2 h. 20, exactement après quarante minutes de traversée, V Augustin-Normand est amarré dans l'avant-port et nous débarquons tout près du musée, presque en face la rue de Paris que nous suivons dans toute sa longueur pour nous rendre boulevard de Strasbourg, où nous remisons nos bicyclettes au dépôt que possède là la maison d'où elles sortent.
Nous nous mettons en quête d'un logement, nous y transportons nos valises et nous voilà revenus au port.
Nous pensions assister au départ du transatlantique la Gascogne, mais ce départ s'est effectué ce matin, alors que nous étions en route pour Trouville. En revanche on nous dit que demain dimanche doit arriver la Champagne, de la môme Compagnie.
Nous visitons alors les bassins, en commençant par le bassin du Commerce; c'est pour nous un spectacle nouveau dont nous ne nous étions pas fait la moindre idée. Nous nous amusons à lire les noms de tous ces navires, vapeurs, voiliers, trois-mèts : Tita, Jason, Labrador, Sureouf, que sais-je !
Ces vergues en croix, ces milliers de cordages, ces mâts énormes, ces divers pavillons qu'agite faiblement la brise, nous offrent un spectacle magnifique.
Un croiseur américain, le San-Franeisco est arrivé ; on peut le visiter : vite nous y allons. A ma demande, qu'il devine plutôt qu'il ne la comprend, l'homme de garde qui est au bas de la passerelle me répond : « Yès ! » et nous voilà parcourant le vaisseau qui est d'une propreté admirable, passant au milieu des matelots, allant du pont à la cale, visitant tout, émerveillés de tout, des canons, de la roue du gouvernail, des embarcations suspendues au-dessus des bastingages du vaisseau, et peintes à blanc comme la coque du croiseur elle-même, puis la dunette, le banc de quart, la hauteur des mâts,
etc. Seule la partie réservée au capitaine est interdite, et un homme de garde est là, qui vous fait signe de ne pas avancer.
Nous sortons enchantés ; il est Theure d'aller dîner.
A la nuit tombante, quand les rues et les quais du Havre sont illuminés, pendant que les tramways électriques continuent de filer rapidement sur leurs rails, nous revenons à la jetée du Nord où se trouve le sémaphore, et assis à l'extrémité du parapet nous assistons à ce spectacle ravissant d'une belle soirée au bord de la mer.
C'est l'instant de la grande marée ; la mer bat les galets de la côte et les remue avec un fracas tout particulier; on entend le bruit de la vague qui court, vient avec un petit grondement de plus en plus rapproché, arrive, se heurte, suivie d'une autre qui monte un peu plus haut et envahit un peu plus la plage.
Tout près de nous, à l'extrémité de la jetée sud, le phare à feu rouge indiquant l'entrée de l'avant-port; et là-bas, au sommet du cap de la Hève, le phare électrique à feu blanc dont le rayon tournant passe au-dessus de la ville puis sur la mer où on l'aperçoit à plusieurs milles.
La lune éclaire doucement la surface de l'eau qui ne monte plus et clapote le long de la plage et des jetées : c'est la pleine mer; les lumières électriques brillent alors au sommet des mâts et leurs réflecteurs les renvoient illuminant l'avant-port; une flamme rouge monte au sémaphore et, venant de la haute mer, plusieurs navires entrent précédés de leur remorqueur, tandis que d'autres partent, s'éloignent avec leurs feux allumés qui ne semblent bientôt plus que des étoiles à l'horizon noir. Silencieusement les barques suivent avec les bateaux pécheurs pour la poche de nuit. L'air fraîchit, nous rentrons.
A notre réveil nous courons sur la plage ; c'est le moment de la marée basse ; les galets sont à découvert; nous en choisissons quelques-uns et nous capturons plusieurs crabes qui ne se laissent point prendre sans essayer d'une défense très vive au moyen de leurs grosses pinces.
La plage se termine, au-dessous des galets, par du sable moins propre qu'à Trouville et môme un peu boueux par endroits.
Des blocs énormes, de forme régulière et que la mer recouvre complètement à marée haute, attirent notre attention; ces blocs sont couverts de végétations maritimes. Une jeune pêcheuse qui est là nous dit que ce sont des rocs artificiels; les pierres qui les composent sont noyées dans une sorte de ciment sur la résistance duquel on compte beaucoup. Si les résultats sont ceux qu'on espère, cette maçonnerie sera employée pour certaines constructions maritimes.
Nous remontons à l'extrémité du boulevard qui longe la plage, et, par un sentier qui escalade la falaise, nous arrivons à Sainte-Adresse, près de l'église Notre-Damedes-Flots.
Nous descendons par le chemin en lacet qui rejoint le boulevard jusqu'au monument connu sous le nom du Pain-de-Sucre, élevé là en face de la mer, pour en signaler les écueils, par la veuve du général Lefebvre des Noéttes, mort dans un naufrage sur les côtes d'Irlande en 1822, puis nous repassons de nouveau près de Notre-Dame-des- Flots et nous allons jusqu'à l'extrémité du cap de la Hève, au pied des phares d'où nous dominons la Manche. Malheureusement une sorte de buée qui s'épaissit à quelques
milles en mer limite beaucoup notre horizon et nous revenons au Havre en suivant les falaises, passant près d*une batterie de canons, allongés sur leurs affûts.
A onze heures, nous sommes de nouveau sur Tavant-port. La Champagne est signalée, le remorqueur est allé à sa rencontre.
La brume est toujours épaisse mais parait à demi-lumineuse; la sirène de la jetée ne cesse de se faire entendre avec un bruit formidable ; bientôt la Champagne lui répond et au moment môme où le soleil perce enfin le voile gris et le disperse, le fier transport apparaît tout à coup dominant le remorqueur de sa masse énorme.
Les passagers sont sur le pont, agitant mouchoirs, ombrelles et chapeaux ; nous répondons par des applaudissements ; des vivats partent de la foule qui, parait-il, s'intéresse vivement à ces transports depuis Tincrdent de la Gascogne, en route maintenant pour New-York.
Le transatlantique est remorqué directement jusqu'au bassin de TEure, et sur le quai un train de chemin de fer es^ tout prêt à emmener sur Paris les passagers qui ne s'arrêtent pas au Havre.
A une heure, nous sommes admis à visiter le transport au repos dans le bassin ; nous pouvons contempler tout à notre aise ses admirables proportions.
Nous grimpons l'escalier qui nous conduit à bord du vaisseau long de 150 mètres, large de près de 16 mètres, avec un creux de 11 m. 70.
Sous la conduite du boucher du bord, blessé à la main, nous visitons complètement le superbe transatlantique.
Je n'essaierai pas d'en donner la description ; tout nous a émerveillés : le double escalier, le salon des premières avec son luxueux aménagement, la salle à manger, le fumoir, les cabines de luxe, la machinerie, les appareils de chauffage, d'éclairagci d'aération, tout en un mot.
Rentrés au Havre, nous allons à l'établissement Frascati prendre un bain dont le grand besoin se fait sentir, puis nous parcourons la ville déjà vue la veille et le matin, visitant successivement, mais un peu à la hôte, les édifices principaux : le Musée, la Bourse, le Palais de Justice, l'église Notre-Dame, puis l'Hôtel de Ville, avec son agréable jardin.
Une ascension que facilite le wagon du funiculaire nous conduit au sommet d'Ingouville, non loin de la demeure présidentielle, et comme il se fait tard nous redescendons par la même voie et nous restons quelques instants à la fête de la Place Thiers, puis nous rentrons.
Demain, nous partirons ; nos préparatifs sont faits. Nous emporterons du Havre, de la mer surtout, un inoubliable souvenir.
Nous allons nous diriger sur Paris, mais j'arrêterai là la relation de mon voyage, non pas que mes notes ne suffiraient point pour compléter ma narration, mais pour rester dans les limites exactes des conditions imposées par le règlement du concours do tourisme du journal VEclair, concours auquel j'ai pris part.
Une blessure à la jambe, excitée par les fatigues de tous ces jours-ci, menace de se rouvrir et m'oblige de gagner Paris, toujours avec mon compagnon de route, tantôt à bicyclette, tantôt en chemin de fer, et ce dernier moyen de loco motion m'est interdit ; aussi les dernières cases de ma feuille de contrôle resteront-elles vierges
J'ajouterai que, partis du Havre le lundi matin, nous arrivions le mercredi, après des étapes diverses, à Poissy d'où nous nous dirigions sur Paris par la forêt de Saint- Germain et Bezons.
Avant d'arriver à Paris, nous rencontrons un pavage qui laisse loin derrière lui les routes de la Nièvre et sur lequel nous roulons par saccades.
Un cantonnier auquel nous demandons s'il y a long de chemin semblable nous répond en riant : c Jusqu'au bout ! » Et c'est avec cette perspective que nous continuons cahin-caha, arrivant quand même au superbe monument de la Défense, puis à la Porte-Maillot, et enfin Avenue de la Grande-Armée, où nous remisons nos machines qui ne semblent pas du tout avoir souffert du long trajet qu'elles viennent de faire avec une charge cependant peu ordinaire.
Après deux jours passés à sillonner Paris en tous sens, gr&ce aux tramways, omnibus, bateaux et fiacres, et sous la direction d'un vieil ami que j'ai retrouvé avec grand plaisir; après une course de 24 kilomètres au Bois de Boulogne, en compagnie de notre aimable fabricant de machines, nous songeons à regagner le département de la Nièvre où nous arrivons, enchantés de notre voyage, après être passés par Melun, Fontainebleau dont la forêt, la partie artistique surtout, m'a bien intéressé, puis Nemours, Souppe et Montargis, nous promettant, si rien ne vient contrecarrer notre projet, d'aller l'année prochaine sur les côtes de l'Océan.