CONCLUSION
La lecture des inscriptions que nous venons de transcrire laisse, au premier abord, une impression vague, mal définie, qui tient évidemment à la méthode analytique que nous avons crû devoir employer. Il est donc nécessaire que nous fassions la synthèse, ou plutôt que nous suggérions la synthèse des enseignements que comporte notre recueil.
Au point de vue de l'histoire générale, les inscriptions du comté de Montbéliard n'ont pas une importance capitale ; cependant, elles ont une réelle utilité, parce qu'elles servent à préciser quelques faits qui dépassent le cadre étroit de l'histoire locale.
Ainsi, les inscriptions gallo-romaines de Mandeure nous permettent d'affirmer c\u' Epomanduodurum a été, au II® siècle de l'ère chrétienne, une agglomération très étendue, se plaçant immédiatement après les grandes cités : qu'il s'agisse du commerce, de l'armée ou de la religion, nous trouvons ici des détails qui, rapprochés des éléments d'information fournis par d'autres ruines de la même époque, peuvent éclairer l'his torien sur la conquête et la colonisation de la Gaule par les Romains.
Le manque d'inscriptions relatives à la première partie du moyen âge est un fait non moins intéressant à noter : le comté de Montbéliard a été de tout temps le passage naturel des armées et des invasions ; aussi les ruines y ont elles été nombreuses et les races les plus diverses s'y sont-elles mélangées, ce dont l'observateur attentif s'aperçoit aisément aujourd'hui.
Au milieu du va-et-vient incessant des peuples, des villages, des villes se fondèrent, et, malgré la proximité de TAllemagne, malgré l'influence allemande qui s'est exercée dans Tancien comté de Montbéliard, la civilisation française a fini par remporter.
Ici, comme dans toute l'Europe, une petite noblesse fit son apparition de très bonne heure, cherchant à se grouper suivant ses affinités, ou suivant les nécessités du moment. De cette noblesse militaire sortit rapidement une autre noblesse, qui, plus avisée, se partagea peu à peu d'immenses territoires, forçant roturiers et seigneurs à l'obéissance, et ne craignant pas d'entrer en lutte avec l'Empereur lui-même. Elle conserva longtemps une liberté d'action remarquable ; et cela s'explique par le flottement des frontières, par l'éloignement du centre de l'Empire, par l'enchevêtrement inextricable des suzerainetés et des vassalités. Deux exemples le montrent bien : l'histoire de la seigneurie de Neufchâtel-Bourgogne, et, plus près de nous, la situation créée dans notre pays parla conquête de la Franche- Comté : le prince de Montbéliard restait vassal de l'Empire pour le comté proprement dit, et devenait vassal du roi de France pour les quatre terres d'Héricourt, Clémont, Blamont et Chàtelot.
11 y aurait lieu d'étudier en détail l'action profonde exercée sur les populations indigènes par la conquête de Louis XIV. La manière forte, employée par le roi de France faisant abattre les forteresses et les châteaux, faisant plier des seigneurs qui avaient toujours crû être indépendants, a certainement affaibli le respect séculaire porté aux familles nobles; elle a fait germer des idées de liberté et grandir l'influence française.
Il est visible que, jusqu'à Louis XIV, malgré la netteté appa rente des frontières, notre pays était un véritable chaos politique. Le grand roi y a ramené une unité qui trouvera son achèvement dans l'œuvre de la Convention nationale. Ici, plus qu'ailleurs, l'enfantement politique a été laborieux et long. Et cela n'a rien d'étonnant quand on songe à l'incertitude des frontières et à l'indépendance des vassaux de l'Empire germanique.
On pourrait aussi examiner les conséquences, pour le comté de Montbéliard, des traités passés entre les grandes puissances voisines. Il serait facile de montrer qu'ils n'ont jamais été observés à la lettre, pas plus du côté de la France que du côté
du Wurtemberg. Les gouvernements avaient d'excellentes intentions ; mais leurs sous-ordres subissaient des influences occultes ou locales qui allaient presque toujours à rencontre du but poursuivi en haut lieu.
A propos de ces traités, il est bon de relever le rôle politique joué au XVII® siècle par Vessaux et par Christophe de Forstner : leur œuvre touche directement à Thistoire générale
Enfin, il n*est pas jusqu*à certains détails qui n'offrent un réel intérêt : ainsi, on n*a pas prêté, que je sache, une attention assez grande aux dates qui figurent sur les anciennes bornes. Ces dates nous apprennent, entre autres, qu'il a fallu parfois plusieurs années avant que de célèbres traités devinssent effectifs.
Nous ne nous étendrons pas sur la valeur des inscriptions au point de vue de l'histoire locale : l'importance d'un recueil comme celui que nous avons composé, réside là surtout. Combien de vieilles tombes nous révèlent des détails inédits, ou viennent jeter de la lumière sur des événements obscurs ! La tombe de Léopoldine-Eberhardine de Coligny, que nous avons retrouvée à Beutal, confirme, par la brièveté même de son épitaphe, ce qui a été écrit sur la légèreté du duc Léopold-Eberhard. Les tombes si nombreuses de l'église de Saint-Hippolyte deviennent de précieux auxiliaires pour l'histoire locale. La tombe de Claude de Bout nous renseigne sur le sort d'une famille noble de village ; elle nous montre l'absorption progressive de cette petite noblesse rurale par les gouvernements et sa fusion rapide avec la bourgeoisie des villes.
Et que dire de toutes ces dates qu'on lit encore sur des portes et des fenêtres anciennes? de toutes ces inscriptions qui rappellent de grands souvenirs, ou qui, plus simplement, nous conservent le nom de vieilles familles et évoquent des états d'âme disparus ? L'historien ne dédaigne aucun fait, si menu soit-il, car, rapprochés, tous ces détails s'éclairent mutuellement et nous permettent de mieux discerner les mobiles obscurs qui ont poussé nos ancêtres à agir.
L'étude des dates relevées sur les anciennes maisons offre un grand intérêt ; ces dates, peu nombreuses, sont généralement du commencement et de la fin du XVIIe siècle ; très rares sont celles qui remontent au milieu du XV1« siècle; c'est donc que nos villages ont été profondément ruinés par les troupes des Guises et parla guerre de Trente ans. Seuls, quelques bâtiments
solidement construits ont échappé à la rage des envahisseurs, aux incendies qu'ils allumaient sur leur passage. Les maisons de nos ancêtres étaient, pour la plupart, construites en bois et couvertes de chaume ; de là, leur peu de solidité, leur peu de résistance.
Si nous comparons entre elles les maisons anciennes qui subsistent, nous arrivons à des résultats non moins instructifs : nous suivons de Tceil une évolution architecturale intéressante.
Anciennement, aux XV® et XVI* siècles, toute maison construite en pierre possédait une cuisine voûtée, appelée cheminée^ et soutenue par des arceaux et des piliers plus ou moins travaillés. Cette cheminée allait en se rétrécissant jusqu'au toit et servait à sécher et à conserver d'immenses quartiers de viande. L'âtre présentait toujours le même aspect : contre le mur, la plaque de cheminée en fonte, décorée d'armoiries souvent fantaisistes, de scènes bibliques, d'ornements parfois très bien exécutés et de dates correspondant à l'érection ou à une restauration de la maison; le foyer, formé de grandes dalles sur lesquelles de puissants chenets limitaient le feu, et au-dessus desquelles était suspendue par une crémaillère une vaste marmite. A côté de la cuisine se trouvait la chambre principale, le poêle où couchaient le père et la mère de famille.
A l'extérieur, les anciennes maisous se reconnaissent à la forme particulière des fenêtres et des portes. Les fenêtres sont souvent partagées par un ou deux meneaux de pierre, et surmontées d'une ou plusieurs accolades, dérivation évidente du style gothique. L'accolade médiane est plus élevée que les deux autres. Au XVII* siècle, cette disposition disparaît. Lechanfrein des fenêtres et des portes présente presque toujours une moulure rentrante, qui est aussi une survivance du style gothique. Parfois les portes sont en plein cintre. L'appui des fenêtres est généralement saillant. Quand il est en bois, il peut être percé d'une série de trous dont nous nous expliquons mal la destination. Beaucoup de maisons, même construites entièrement en pierre, avaient un toit de chaume; d'autres étaient couvertes de pierres plates.
La date de la fondation est gravée sur une porte ou sur une fenêtre, quelquefois sur le manteau ou sur un arceau de la cheminée. Cette date est accompagnée des initiales du proprié taire et même d'inscriptions religieuses ou de devises latines.
Bref, les maisons des personnes aisées paraissent .dériver, quant au style, de Téglise elle-même.
Peu à peu ce style disparaît. Au XVir siècle, quelques traces en subsistent ; mais les fenêtres et les portes sont de forme plus simple : les meneaux, les accolades, les cintres n'apparaissent qu'exceptionnellement. Au XVIII® siècle, le linteau droit présente une voussure légère qui se maintiendra jusque sous la Restauration. Les maisons deviennent massives, et, sauf quelques exceptions en ville, n'ont plus aucun caractère spécifique. Toutefois, la coutume de graver sur les portes ou sur les fenêtres la date de la construction, des initiales et des devises, se maintiendra jusqu'à nos jours.
Au point de vue religieux et ecclésiastique, nos inscriptions sont une mine précieuse de renseignements pour la plupart inédits.
D'abord, un fait important à noter : la Réforme a divisé profondément l'ancien pays d'Ajoie. Toutes les terres appartenant aux ducs de Wurtemberg acceptèrent le protestantisme, tandis que les autres seigneuries restèrent attachées au catholicisme. De là des différences très sensibles dans les mœurs et dans les coutumes, à partir du XVI*» siècle. Extérieurement, ces différences se traduisent ainsi : tandis que les villages catholiques présentent au XVII® siècle le même aspect qu'au XV^% avec leurs antiques églises et leurs croix nombreuses, les villages prolestants changent du tout au tout, surtout après le passage des Guises : l'église, incendiée, est reconstruite et devient un temple sans style, aux lignes trop droites; les croix ont été abattues; les tombes et les maisons sont plus iïimples, et le monogramme du Christ, au milieu des initiales du propriétaire, a disparu sans retour.
Mais si Ton pénètre dans la vie religieuse de ces deux populations, les différences s'accusent davantage. Et ici tous les détails des inscriptions sont à retenir. Du cùté catholique, l'attachement aux dogmes romains s'affirme par des fondations pieuses, des missions, des sociétés de propagande, des croix nouvelles, des formules tumulaires où domine une foi ardente aux saints et à la Vierge ; du côté protestant, c'est, au contraire, le retour voulu à une simplicité que l'on croit évangélique : les temples n'ont aucun ornement ; les tombes n'ont plus de croix letleurs épitaphes s'inspirent de la Bible ; les objets servant à la communion ont un style nouveau; les lieux consacrés s'effacent
de la mémoire des fidèles et la tradition aDcienneest remplacée par une tradition nouvelle, empruntée à la Bible.
Et cependant quelques coutumes anciennes subsistent : ainsi, on continue d'enterrer dans les temples les personnages niar quants : les nobles, les pasteurs, certains fonctionnaires.
D'autre part, les inscriptions nous montrent lalliance étroite du pouvoir civil et du pouvoir religieux. Ici encore, sous des formes nouvelles, réapparaissent d'anciennes coutumes. Le prince de Montbéliard est devenu l'évéque de ses sujets; le pasteur est son délégué ; il a des pouvoirs qui confinent au domaine civil: il tient l'état T^ivil; il lit du haut de la chaire les ordonnances qui émanent du prince ou de son conseil ; il punit, de concert avec les membres du consistoire local, certaines infractions; il a des droits étendus sur l'école, etc.
La communauté elle-même n'a pas l'indépendance de la commune actuelle; non seulement elle dépend du pouvoir religieux, mais elle n'a sa raison d'être que par son caractère mi-civil, mi-religieux : la communauté n'est pas l'ensemble des protestants et des catholiques dans un même village ; elle est formée uniquement des familles protestantes. Les inscriptions d'Allenjoie, de Dambenois et d'Etupes, le prouvent clairement. Aussi la connaissance de ce fait est elle d'une très grande importance pour tout ce qui touche aux droits actuels des églises protestantes dans le pays de Montbéliard.
Bien d'autres détails seraient à noter. Nous devons nous borner, avant de terminer, à fixer l'attention du lecteur sur la valeur des inscriptions au point de vue du développement de la langue et des caractères employés en épigraphie au cours des siècles passés.
Les capitales gothiques sont généralement employées aux Xlll® et XIV« siècles. Quelques sceaux présentent un mélange de capitales romaines et gothiques. LWf latine surtout se maintient. Au XV« siècle, les minuscules gothiques remportent. Au XVI® siècle, elles apparaissent encore; mais les capitales romaines finissent par les supplanter. L'étude des sceaux des comtes de Montbéliard et des épitaphes de l'église de Saint-Uippolyte est très instructive à cet égard, parce qu'elle permet de suivre l'évolution des caractères employés à chaque époque.
Relativement à l'apparition des chiffres arabes dans le pays de Montbéliard, nous sommes tenus à une grande réserve, parce que
nous n avons découvert aucune inscription numérale remontant au-delà du XV^ siècle (M, et surtout parce que les historiens locaux qui ont rapporté de très anciennes inscriptions, disparues à l'heure actuelle, peuvent être sujets à caution. L'abbé Loye cite l'inscription suivante, qu'il aurait lue dans l'ancienne église de Saint-Julien-les-Maiche :
Tes*») EVH — DOFl ^ AIN ^ MA -^ FA •^- 1024
(Ecclesia vici hujus, de oblationibus fidelium^ anno Incarnationis, monasterio Agaunensi facta 1024 (*). Nous ne l'avons pas retrouvée dans l'église actuelle.
L'architecte Morel-Macler a laissé dans ses papiers la transcription d'une épitaphe mutilée, qu'il aurait lue dans la même église. Nous reproduisons cette inscription sans commentaire, puisqu'elle a disparu comme la précédente :
uy
Si nous comparons entre elles les inscriptions que nous avons recueillies, nous remarquons que la langue française l'emporte de beaucoup sur l'allemand. La plupart des épitaphes en langue allemande se rapportent à des personnes étrangères au pays de Montbéliard ; la baronne de Borcke, à Montbéliard ; Hanz Ougli, à Froidefontaine; le comte d'Audlau, à Morvillars.
(1) iA22{Chevenez); 1461 (Montécherouœ),
(2) Histoire de la baronnie de Belvoir. Montbéliard. 1892. p. 33.
D'autre part, l'emploi de la langue française remonte très haut, bien que l'usage de composer des épitaphes en latin se soit conservé jusqu'au XIX^ siècle. La tombe du comte Richard de la Roche, à Saint-Hippolyte, qui est de 1329, porte une inscription en langue latine; mais en 1326 l'inscription funéraire de la chapelle Saint-Symphorien, à Mandeure, est en langue française. Les inscriptions du XIV" siècle sont en si petit nombre dans le pays de Montbéliard qu'elles ne nous permettent pas d'arriver, sur ce point spécial, à des conclusions certaines. Toutefois, si nous rapprochons les données fournies par notre recueil des renseignements que nous obtenons en compulsant les anciennes chartes (M, nous obtenons un résultat fort intéressant : en 1239, une charte est déjà rédigée en allemand (') ; de 1244 à 1259, cinq le sont en français (*). Un sceau de 1266 porte une inscription en langue française (*). L'emploi de la langue courante, dans la rédaction des chartes, apparaît donc vers le milieu du XIII^ siècle, mais sans beaucoup se généraliser dans la suite. II semble que cet emploi ait été un peu plus tardif dans la rédaction des inscriptions funéraires.
Nous arrêtons ici les remarques que nous avons crû devoir formuler à propos des inscriptions contenues dans notre recueil. Le lecteur en appréciera lui-même la valeur et l'importance. Sans vouloir le moins du monde surfaire l'étude que nous livrons au public, nous pouvons affirmer, cependant, qu'elle nous a coûté de longs et pénibles efforts. Aussi espéronsnous de la part des érudils et des historiens de profession quelque indulgence pour les défectuosités ou les erreurs qui ont dû certainement se glisser dans notre travail de rédaction.
(1) V. Tromllal, T. I. II. III.
(2) Trouillat, I, p. 549.
.3) Ibid., p. 565. 588. 591. 644. 657.
(4) Gauthier, Etude sur les sceaux..., p. 855: Mém. Soc. Em. Montbéliard.