NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. LXXI
OU fierté , il ne livrait guère au vulgaire que la surface de son âme. 11 en réservait le fond pour un petit nombre d*amîs« On chercherait vainement dans la plupart de ses ouvrages cette espèce d'autobiographie intime que certains écrivains esquissent volontiers et même parfois à leur insu, jusque dans leurs pages les plus indiflTérentes. Mais il avait été Tami de Paul Delasalle. Ils avaient agité les mêmes problèmes , nourri les mêmes projets, formé les mêmes rêves. On était d'ailleurs en 18/i6, époque singulière entre toutes, où les aspii*ations les plus généreuses gonflaient les coeurs jeunes et même beaucoup de ceux qui commençaient à ne Têtre plus, où les mots de réformes sociales attiraient beaucoup des esprits qu'ils devaient eflTrayer quelques années plus tard. On ne peut donc s^étonner d'entendre le biographe convier , comme Teût fait son ami luimême , le poète « à s'adresser au peuple qui souffre , à demander pour •t lui du travail et du pain » ; et l'adjurer de « s'oublier devant les autres , « de revenir aux malheureux et au peuple , pour appliquer à chacune de « leurs douleurs les douces et touchantes paroles de La Mennais : Espérez « et aimez : l'espérance adoucit tout et l'amour rend toutes choses post sîbles» (pensée qui, pour le dire en passant, n'est qu'une traduction de V Imitation) (1). Mais sa nature délicate et douce l'éloignait de toute violence : • Avant même de détruire le mal t , ajoutait-il, t il faut orga-
< niser le bien. » Peut-être faisait-il un retour sur lui-même en louant
son ami a d'avoir senti de bonne heure qu'il avait une place à conquérir
t dans le monde , mais que le travail et la volonté ferme la lui feraient
€ seuls obtenir... de s^être mis bravement à la poursuite de l'aisance,
< souvent meilleure que la richesse proprement dite, cette divinité des
< temps modernes sans laquelle on ne peut presque rien... d'avoir désiré t avoir assez , non pour la considération que donne la fortune , mais pour c l'indépendance qui l'accompagne » ; et quand il ajoute : « Il n'essaya e jamais, comme la plupart des débutants , quelque grand travail. Il sem- ^ blait qu'il sentait que sa vie serait courte , et il effleurait tous les sujets» , ce souvenir douloureux ne ressemble-t-il pas à un pressentiment?...
Il devait , lui aussi , « effleurer beaucoup de sujets > sans arriver à résumer ses recherches , son activité , son intelligence , dans -un ouvrage de longue haleine. Je ne sais si nous devons l'en ^ plaindre ; mais , à coup
(1) Lit. III, ch. 6.