INTRODUCTION
Les monastères , dont j^ai donné le détail à votre prédécesseur y étaient tous habités au commence-^ ment de la révolution ; ils faisaient alors Tome^ ment de la province. Quoique la plupart soient en ruine , il en reste pourtant assez dentiers pour donner nne idée de ce qu'ils furent dans des temps plus heureux.
Je vais aujourd'hui vous parler de ces anciens châteaux forts dont la décadence était alors très-
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avancée , de plusieurs même dont Tobservateor le plus exercé peut à peine retrouver la trace^ et dont les -vieillards ignorent autant Texistence que nos descendants ignoreront dans quelques siècles.
L'histoire de ces châteaux forme une partie si considérable , si essentielle de celle de notre pays; elle se rattache à des époques si importantes, que j'ai cru devoir redoubler de zèle et multiplier mes recherches pour en faire connaître |e nombre, pour en faire apprécier Tintérêt , pour fournir des matériaux et des indications sur lesquelles puissent compter ceux qui seront chargés d'exploiter le travail des Antiquaires de province.
Personne avant moi n'a tenté cette recherche; pour la faire avec plus de fruit, il m'a fallu parcourir pied à pied y pour ainsi dire, tout le département ; examiner minutieusement les listes de ceux qui suivirent en Angleterre Guillaume-Ie- Conquérant ; de ceux qui accompagnèrent son fils Robert à la croisade j de ceux qui étaient à des expéditions du même genre avec Richard- Cœur-de-iion , avec St. -Louis; de ceux qui, avant la conquête d'Angleterre , avaient aidé à chasser les Sarrasins du royaume de Naples^ et s'y étaient établis.
Il m'a fallu étudier l'histoire de la guerre qu'excitèrent en Normandie ces puissants châtelains du
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Bessm et du Cotentin ,' qui retusèreht de recoD"- Qsdtre pour souverain ce Guillaume-le-Bfttard j qui devint bientôl le prince le plus puissant de TEurope. JPai dû suivre ce duc vainqueur de ses barons, les rëunissaot^ les conduisant àTentre— prise la plus britlanle et la plus përilleuse, leur partageant sa conquête avec une profusion sans exemple ; j^ai du m'attacher à reconnaître en même temps leurs établissements d^Angleterre et de Normandie ; les partisants de chacun des fils du Conquérant ;. ceux d'Étienne-de-Blois | ceux de Geofiroy- Plantagenet, qui se disputèrent avec tant d'acbarnement la succession de Henri 1^'. ; ceux qui prirent le parti de Hexui II , contre ses enfants, contre la France ; ceux qui figurèrent sons le règne aventureux de Richard ; ceux qui restèrent attachés à Jean*Sans->terre ; ceux qui Tabandonnèrent pour Philippe* Auguste ; ceux dont les châteaux furent confisqués par ce roi , après qu'il eut réuni la Normandie k la France ; ceux qui, durant la minorité de St»-Louis, tentèrent de reprendre leurs anciennes possessions.
Pai du donuer une attention toute particulière
à la première moitié du XIII®. siècle , époque
si féconde en confiscations , en démolitions de
châteaux.
Dans les deux siècles suivants , la Normandie
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éprouva à son tour la domtnalion de TAngl^Cerre. La cession dû Cotentin au roi de Navarre rendk de nouveau nos ancêtres divises d^int^rêts avec la France j la révolte de Geoffroy-d'IIarcourt attira dans notre département l'armée formidable d^Édouard III j il le traversa en vainqueur : la défaite de Crécy et celle de Poitiers donnèrent aux Anglais une supériorité que la mort de Geof— froy-d'Harcourt ne put balancer ; leurs troupes occupaient le plus fort de ses châteaux ^ celui de Saint-Sauveur-le- Vicomte ; la garnison de celte forteresse parcourait impunément presque toute la Normandie. Maîtres des châteaux que les Anglais ne possédaient pas , les Navarrois n^en jouissaient pas tranquillement. Les alternatives de leur fortune appellent toute Pattention de celui qui veut étudier Phistoire de la construction et de la décadence des châteaux.
Le commencement du XV®. siècle fait voir les Anglais maîtres de la Normandie. Ils ne roccupent pas tranquillement : les anciens propriétaires des châteanx restent inviolablenient attachés à la France ; ni la crainte d'un ennemi victorieux , ni les promesses faites à ceux qui voudraient se soumettre n'ébranlent la fidélité de ces cœurs français. Quatre siècles de mépris ont fait justice du trèspetit nombre de ceux qui restèrent attachés à
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leur sol natal ; depuis ce temps, pas un de leurs descendants n'a cherche à justifier cet établissement.
On peut bîeft croire que cette époque ne fut pas sans constructions , sans destructions de châteaux ; les plus belles ruines de ce genre que nous ayons remontent au XV«. siècle. Durant les trente deux ans de la domination anglaise , lliistoire rapporte plus de sièges de ces forteresses du Contentin que dans les autres siècles réunis. Le temps qui sVcoula entre le règne de Charles VII et celui de Louis XIII offre , dans l'architecture de nos châteaux , le même luxe que j'ai eu occasion de signaler dans celle de nos e'glises. €e luxe qui en rend les ruines si belles et si pittoresques n'a peut-être procure que cet avantage. Devant l'artillerie qui s'introduisit alors partout , ce ne fut plus qu'un vain ëpouvantail, plus fait pour la montre et pour les temps de paix qui se passèrent depuis le règne de Louis XI jusqu'à la fin de celui de Henri II , que pour le temps des guerres de religion qui désolèrent la France, durant la dernière moitié du XYI^. siècle.
Après vous avoir signale les principales époques de l'histoire de nos anciens châteaux^ vous avez droit d'attendre que je vous indique les sources
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oùj^ai puise les moyens de vous en parier.Ce n'est pas sans une extrême défiance que j'aborde ce chapitre. Loin de la capitale^ loin des grands dépôts publics de renseignements , dans un département qui n'a point encore d'archives ^ je suis forcé d'à vouer l'insuffisance de mes recherches^ tirées de quelques cartulaires , de quelques manuscrits recueillis au hazard, de quelques collections d'historiens , telles que peut les procurer une fortune bornée ^ de quelques traditions locales peu sûres. Tout cela,vous le voyez, n'offre pas de grandes ressources, et je laisserai beaucoup à faire pour ceux qui rechercheront après moi; mais avec un travail opiniâtre, avec une détermination bien prononcée de voir tout par moi-même j j'aurai peut-être applani bien des difficultés ; j'aurai montré la voie , et, en laissant des lacunes , j'*aurai laissé des moyens de les remplir.
Voici à peu près le précis de ce que j'ai consulté , et l'état de mes "voies et moyens. Cet état est d'autant plus indispensable que , sans lui , vous ne pouvez ni apprécier mes efforts , ni m'indiquer les moyens de rendre mon travaiKmoins imparfait que je ne vous le présente aujourd'hui.
Quelques châteaux remontent au partage de la Normandie , après le traité de Saint-Clair-sur- Epte , lorsque le duc Roi la divisa entre se%
DU DÂPiRTEMEI^T D£ LA MANCHF. li.S
capitaines. « Teiram fidelibus suis funiculo di- M visit (i) : » Pai eu quelquefois occasion de consulter leurs archives : je les citerai.
Au commencemopt de l^XI^. siècle , l'acle de mariage du duc Richard lll , avec Adèle , fille du roi Robert , donne Tindicatiou de quelques châteaux et de plusieurs cours du Cotentin.
La démolition du château du Plessls , entre Coutances et Quérantan est indiquée dans une ancienne chronique de Normandie.
La fameuse expédition d^AngleteiTe a ses historiens y ses catalogues , et particulièrement celui que le duc Guillaume fit déposer à Tabbaye de la Bataille. L^ poète Wace,qui vivait sous le fils du Conquérauty firompton, Duchesne, HoUingshed, nos chroniques et nos histoires de Normandie^ont donné des listes de ce genre : j\iurai souvent occasion de les citer.
Les fondateurs , les bienfaiteurs des monastères forent presque tous les principaux possesseurs des châteaux sous les ducs de Normandie rois d'Angleterre. Les cartulaires des abbayes donnent des détails précieux sur leurs familles et leurs possessions ; malheureusement plusieurs de ces cartulaires ont échappé à toutes mes recherchesl
(i) Dado apd. Duchesne , Norm. icrip. » p. SS«
Je n'ai pu prendre communication que de ceur de Cherbourg , de Saint-Sauveur-le-Vicomle , de M ontebourg , de Hambie, du Mont -Saint -Michel et de Savigny.
Il existe deux autres registres du même genre dans le département : ce sont le lii^re vert du diocèse d'Avranches , et le lii^e noir de IVvêché de Goutances. J'ai vu le premier à la bibliothèque de la ville d'Avranches, mais je n'ai pu l'étudier; j'en parle seulement pour le signaler à ceux qur ont un accès journalier à cette bibliothèque; Fautre a été à ma disposition assez long-temps pour que j'aie pu en copier les parties les plus intéressantes et les moins connues; ce sont^d'abord pn ëtat détaillé des bénéfices et des cures du diocèse sous le règne de St.-Louisydressé vers laSo^ par ordre de Jean d'Esse j , évêque de Goutances, et puis ( ce qui est bien plus important pour l'histoire de nos anciens châteaux ) un état des iiefs de toute la Normandie , du service que chacun devait au roi , et de ceux qui les possédaient quelques années après que ce roi l'eut de nouveau réunie à la couronne.Ge registre, intitulé: Liber feodorum Domini régis Philippin est d'autant plus précieux, qu'environ trente ans auparavant Henri II , roi d'Angleterre , avait fait dresser un état du même genre connu sous le nom
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de livre rouge de V échiquier ; j'en possède un extrait suffisant pour donner, avec le registre précédent , un aperçu des propriétaires de nos anciens châteaux à la fin du Xn<^. siècle et au commencement du suivant , sous le règne de nos derniers ducs et sous celui de Philippe*Auguste.
Matthieu Paris , historien copieux et impartial , m'a fourni beaucoup de détails contemporains sur lerègne de St.-Louis,et sur les lois qui furent faites en Angleterre et en France^ pour forcer les barons Aoglo • Normands à opter entre les possessions qu'ils conservaient depuis long^temps en Normandie et en Angleterre.
Les ducs de Normandie qui ont été rois d^An* gleterre ^ ceux même qui furent antérieurs à la conquête ont eu aussi leurs historiens contemporains. Leurs chroniques et leurs histoires ont été réunies en plusieurs collections , dont quelqoes-unes ont été mises à ma disposition ; parmi celles-ci , je citerai la collection des anciens historiens de Normandie , par Duchesne ; celle des historiens des croisades , par Bongars ; celle de Henri Saville , et les Deçem scriptores jingUce de Turpden. (7est dans ce dernier recueil que j^ai trouvé la liste des seigneurs qui vinrent en Angleterre avec le Conquérant. Le prologue en vers français que Thistorien Brompton nous a
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laissé , m^a paru curieux : il m'a prouvé que Toft faisait alors peu d'usage des noms de famille.
Leurs surnoms ici tous denny (i), Com je les troverz en escritz, Car des vrays noms force n*y a Et illis sunt chaungez sa et là.
Je regrette de ne pouvoir transcrire ici ce prologue intéressant ; mais de pareilles citations passent les bornes d'une introduction.
Au commencement du XI Ve. siècle, les chroniques semblent manquer à la Normandie. Celles dont j'ai pu tirer parti appartiennent à la collection de Turpden ou à celle de Camden.
Je me suis procuré par hazard une pièce peu connue et fort précieuse , pour faire connaître l'état des fiefs de la vicomte de Goutances eu 1 3 27 ; le service que chacun d'eux devait alors , soit à l'armée , soit pour la garde de quelques châteaux du pays, et notamment celui de Gavray^ qui pendant plus de cinquante ans fut une des meilleures forteresses du roi de Navarre, Get état fut fait par ordre de GodefroyJe-Blond , grand bailli du Gotentin. Je le citerai souvent ; il m'a été fort utile.
(1) Donne.
DU BÉPABTEMEHT DE LA HANCHE. iSj
A IVpoque où il foi rédigé. Froissait commen-^ çait sa chronique , le plus beau morceau d^istoire do mojen âge que nous ayons en France ; je ne connais aucun auteur qui attache autant ses lec-r teursy qui les rende plus présents à tout ce qu'il raconte : il remplit à lui seul à peu près tout le reste du XIV<^. siècle. Je n^ai pas besoin de vous dire combien il m'a étë utile.
Le siècle suivant est rempli d^historiens dont Ténumëration vous semblerait trop longue : dans la première moitié de ce siècle, les Anglais furent pendant plus de trente ans maîtres de la Normandie. Cette époque désastreuse est celle qui I fournit les plus grands , les plus nombreux détails I sur l'histoire de nos anciens châteaux. La collection de Rymer ajoute encore des renseignemen ts I drçoastanciés et authentiques à ceux qu'on trouve dans les historiens de cette époque.
Après lareprisede Cherbourg^en i45o, les documents se multiplient ; les titres de fiimille , les aveux ou dénombrements déposés à la chambre des comptes ; les ordonnances de Charles VU , pour remettre en possession les anciens propriétaires ou leurs familles ; les concessions des châ« tellenies vacantes ou confisquées ; les recherches de noblesse ordonnées par Louis XI ou Henri IV ; le luxe des travaux faits durant près de cent
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ans de tranquillitëjrhistoire des guerres de religion eu basse Normandie ; celle du maréchal de Matignon , qui conserva , qui prit , qui démolit beaucoup de châteaux dans notre département ; la tradition encore subsistante des constructions du règne de Henri IV , tout à contribué à fiacilker celte partie de mon travail ; il ne me reste plus qu'à vous parler des recherches que j^ai cru devoir^aire eu Angleterre , sur les anciens possesseurs de nos forteresses du moyen âge.
La position extrêmement rapprochée des côtes de la Normandie et de la Grande-Bretagne et la facilité des communications entre ces deux pays ont dû dans tous les temps occasionner une grande conformité de mœurs et d'usages , des alliances y un commerce fréquent. Les deux rives de la Manche habitées par des nations d'une\ origine commune ^ subjuguées à la même époque par les Romains, occupées par leurs garnisons , ravagées par les Saxons , par les pirates du Nord , qui firent taut de mal à T Angleterre et à la Normandie, et qui finirent par se fixer à peu près simultanément dans les deux pays , tout a contribué ï établir entre nos ancêtres et ceux des Anglais une grande conformité ; mais ce qui l'établit d'une manière intime et toute particulière , ce fut cette expédition qui versa pour ainsi dire toute U
BU D£PARTCM£5T DE LA MANCHE. l8i)
Normandie sur rÀDgletenre , et qui en moins d^un demî-siècle peupla tout ce royaume de seigneurs, de religieux, de châteaux et de constructions normandes de toutes les espèces. Cette ardeur de bâtir qui animait alors les Normands est attestée par tous les historiens contenq>orains ( i ) j elle sarpas^ tout ce qu'on avait vu dans ce genre : cest surtout par* les historiens anglais qu'elle est indiquée.
Les Anglais ont e'tndié plus à fond que nous nûstoire des familles normandes qui se fixèrent dans leur pajrs sous les règnes de Guillaume-le** GoHqoc'rant et de ses enfants. Plusieurs causes ont contribue à cet avantage : la première fut le besoin que sentit le Conquérant de connaître exactement les détails de sa conquête j de là ce registre qui n a point d'exemple chez les autres peuples , ce domesdajr book oii Ton retrouve les noms des seigneurs , Pétat de toutes les paroisses , l'indication de ceux qui les avaient poss^ées sous le règnç d'Édouard*-le-Confesseur , celle des nouveaux propriétaires ; ceux-ci étaient presque tous normands, ils avaient conservé leurs anciennes possessions de Normandie j ils
(OGaill.Gernet de Ducib. Nurmano. , apd. Ducbesne, Iform. •crip., p. ajS ; Ordcric Vital, ib. , p. 460 ; Guîll. Malmêbury , *P<t Sarilc , Aogl. script. , p. 67.
IQO SUR LES ANGlBlfS CHATBAITX
avaient construit des châteaux pour illustrer lear berceau, Tendroit surtout dont ils portaient le nom; delà nous avons une grande facilite à retrouver les châteaux de cette époque. Toutes les fois que le seigneur d^une paroisse se trouve sur la liste de la conquête , toutes les fois qu'il n'y a qu'une paroisse de ce nom , j'y ai cherche Pem* placement d'un château , et je ne Pai jamais ^ cherche en vain ; mais comme la division des familles et de nouvelles acquisitions changèrent souvent ces surnoms , on serait plus d'une fois égare dans ces sortes de recherches, si l'intro* duction des armoiries ne fournissait un moyen de reconattre le même tronc dans ses différentes branches.
La destruction des monastères, sous le règne de Henri VIII , ne fut pas comme chez nous , au moment de la révolution , accompagnée de la destruction de leurs archives. Leland,qm les avait visitées par ordre du gouvernement , a laissé sur ces archives des renseignements curieux ; depuis ce temps , une succession de savants s'occupa avec le plus grand soin de recueillir les titres des familles châtelaines et d'en faire le dépôt : parmi ces savants, il suffit de citer Gamden , Bodley , Dugdale et Hcarne. Deux d'entre eux, Gamden et Dugdale, s'occupèrent partiqulièrement des an-