DE CE QU'ON NOMME VULGAIREMENT GRACE D'ÉTAT
Grâce d'état d'un militaire, qui ne s'exposerait pas dix fois dans le cours d'une canapagne s'il ne croyait pas que toute l'Europe le saura , ou au moins que toute sa cour ne l'oubliera pas.
Grâce d'état de l'auteur, qui croit qu'il sera lu et admiré , sans se douter qu'il sera mal copié par son copiste , mal entendu , ou critiqué par les sots.
Grâce d'état de mari , qui croit que sa femme seule au monde est fidèle.
Grâce d'état du père , qui ne voit pas la bosse de sa Glle et que son petit enfant ennuie toute la société.
Grâce d'état du chasseur, qui se paye de sa clavicule cassée et de vingt branches dans l'œil , parce qu'il croit que pour avoir démêlé le change du cerf on le croit rusé comme Annibal ; et brave comme Alexandre , pour avoir donné un coup de couteau de chasse à un sanglier qui faisait tête aux chiens.
Grâce d'état du courtisan, qui se paye de dix heures par jour sur ses jambes , parce que lorsqu'il salue d'un air riant les badauds qui voient passer la cour allant à l'église, il s'imagine qu'ils disent : Voilà un grand seigneur bien affable.
Grâce d'état du prélat , qui dit : Admirez ma puissance intermédiaire entre Dieu et vous , pauvres misérables !
Grâce d'état du magistrat, qui dit : C'est moi qui protège la vie et la fortune des citoyens.
II faut'tout attendre du temps. Un enseigne qui voudra savoir commander une armée ne sera guère capable que d'être enseigne lorsqu'il la commandera ; l'étude de ses devoirs est la première règle de tout. Si l'on veut partager son application en deux parties, on n'en fera que mieux. La première serait celle de ce qu'on doit faire tous les jours, et la seconde celle de ce qu'on doit faire dans la suite : en apprenant le passé , et en observant le présent , on travaille pour l'avenir. Avec l'une il y a de quoi fournir à ses occupations journalières ; avec l'autre il y a de quoi^ par les grands exemples des grands
3i DE LA VIE
hommes qui sont morts , en devenir vm à son tour. Si Tétude d'un règlement est un peu sèche par elle-même , on peut la varier par celle de l'histoire; celle des principes trop didactiques , par des mémoires et des anecdotes de guerre, et se faire, moyennant cela, on plan agréable d'instruction. Que tout le reste du temps soit destiné au plaisir ; celui qui n'en sent pas le prix n'est guère capable de coonalire celui de la glcnre. L'indifférence tient à la paresse » et la paresse à l'insensibilité : trop de réserve et trop d'économie n'annoncent point les héros. Il y en a eu davantage qui ont péché par les défauts cootraires; il faut les éviter. On commande^ ordinairement de fuir le jeu; comme ce sont rarement des philosophes qui maintiennent le bon ordre dans un régiment , on ne pense qu'aux jeux de hasard. Ln autres sont tout aussi dangereux, puisqu'ils font perdre le temps, que le temps est beaucoup plus précieux que l'argent, et qu'on a beaucoup plus de temps à soi que d'argent; je ne vois rien d'aussi plat que de jeunes officiers faisant la partie de quelques vieilles femmes dans de tristes assemblées. Quant à l'amour, quel sera le bar* bare qui osera prêcher contre lui ? L'inutilité de ses sermons et le tort que cela lui ferait dans le monde l'arrêteraient sûrement. Tout ce que l'on peut faire , c'est de tâcher d'en prévenir les suites, et d'y réussir par le ridicule que l'on peut y jeter; les grandes passions en prêtent tant ! Les romans , les exagérations , les petits soins , les services auprès des femmes, cet air subjugué et on peut tirer parti
de tout cela pour en dégoûter nos jeunes gens. Point de pastorale; qu'on laisse la moutonuade aux inutiles du grand monde, qui ont une femme, comme on a un régiment , pour être occupés. Un sentiment, un attachement même, c'est ce que je permets.
Pour le mariage, il tombe tous les jours ; il vaudrait presque encore mieux travailler dans le grand genre dont je viens de parler. Tout ce qu'on peut dire en faveur de ce lien légitime , c'est qu'il ne fait pas tourner la tête ; mais si l'on y est malhonnête , c'est une mauvaise qualité qui en annonce d'autres; si l'on y est honnête, les embarras du ménage, les enfan^ts, les amies éloignent du service, et c'est du service seul qu'il faut être amoureux. Qu'on mette à la place du mariage des aventures , des fêtes , des courses , la chasse , des exercices violents , voilà ce qu'il faut pour faire passer ce beau temps, ce temps charmant , ce temps orageux ; si l'on ne met pas trop de prix à ce que l'amour peut y mêler de son pouvoir, il y aura des indiscrétions , de la légèreté , et alors il n'y a plus à craindre de parti se-