‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 23 sur 42 · SEJOUR · texte numérisé non relu

SEJOUR

Àh! ahï bravo! bravo! dit M. de Voltaire : pardi, je crois qu'elle fut bien bête. Riez-eu donc, ma nièce. Il était occupé alors à déchirer et paraphraser l'Histoire de V Église par Fennuyeux abbé de Fleury. Ce n*est pas une histoire, me dit-il, en en parlant, ce «ont des histoires. Il n'y a qu'à Bossuet et à Fléchier que je permette d'être bon chrétien, — Ah! monsieur de Voltaire, lui dis-je, et aussi à quelques révérends pères, dont les enfants vous ont assez joliment élevé. Il me dit beaucoup de bien d'eux. — Vous venez de Venise? Avez'vous vu leprocurateur Prococurante? — Non, lui dis-je, je ne me souviens pas de lui. — Vous n'avez donc pas lu Candide P me dit-il en colère ; car il y avait un temps où il aimait toujours le plus un de ses ouvrages. — Pardon , pardon , monsieur de Voltaire , j'étais en distraction; je pensais à Tétonnement que j'éprouvai quand j'entendis chanter la Jérusalem du Tasse aux gondoliers vénitiens. — Comment donc? expliquez-moi cela, je vous prie. — Tels que jadis Ménalque et Mœlibée , ils essayent la voix et la mémoire de leurs camarades , sur le Canal grande, pendant les belles nuits de Tété. L'un commence en manière de récitatif, et un autre lui répond et continue. Je ne crois pas que les fiacres de Paris sachent la Henriade par cœur, et ils entonneraient bien mal ses beaux vers , avec leur ton grossier, leui accent ignoble et dur, et leur gosier et leur voix à l'eau-de-vie. — C'est que les Welches sont des barbares, des ennemis de l'harmonie, des gens à vous égorger, monsieur. Voilà le peuple, et nos gens d'esprit en ont tant, qu'ils en mettent jusque dans les titres de leurs ouvrages. Un livre de l'Esprit, c'est de l'esprit follet que celui-là, L'Esprit des Lois, c'est de l'esprit sur les lois. Je n'ai pas l'honneur de le comprendre. Mais j'entends bien les Lettres Persanes : bon ouvrage que celui-là, — Il y a quelques gens de lettres dont vous paraissez faire cas. — Vraiment, il le faut bien ; d'Alemberl, par exemple, qui faute d'imagination se dit géomètre; Diderot, qui, pour faire croire qu'il en a, est enflé et déclamateun et Marmontel, dont, entre nous, la poétique est inintelligible. Ces gens-là diraient que je suis jaloux. Qu'on s'arrange donc sur mon compte. On me croit frondeur, et fait* tetir à la cour; en ville, trop philosophe; à V Académie, ennemi des philosophes; Vante-christ à Rome, pour quelques plaisanteries sur ses abus et quelques gaietés sur le style oriental; précepteur de despotisme au parlement ; mauvais Français, pour avoir dit du bien det Anglais; voleur et bienfaiteur des libraires; libertin, pour une Jeanne que mes ennemtj ont rendue plus coupable \ curieux et complimen-*

CHEZ M. DE VOLTAiRE. ^5

"< d*esprit, et intolérant, parce que Je prêche la tolérance, •mais vu une épigramme ou une chanson de ma façon ? <es méchants. Ces Rousseau m'ont fait donner au ymencé avec tous les deux. Je buvais du vin de .€ premier chez votre père, et votre parent le duc . ii s'endormait à souper. J'ai été en coquetterie avec le ^fOur avoir dit qu'il me donnait envie de m^ircher à quatre .ae voici chassé de Genève, où il est détesté. . riait d'une bêtise imprévue , d'un misérable jeu de mots, et se permettait aussi quelque bêtise. II était au comble de sa joie en me montrant une lettre du chevalier de Lille , qai venait de lui écrire pour lui reprocher d'avoir mal fait une commission de montre : // faut que vous soyez bien bête, monsieur, etc. C'est , je crois , à moi qu'il dédia sa plaisanterie tant répétée depuis sur la Corneille ; et j'y donnai sujet lorsqu'il me demanda comment je ia trouvais : JSigra , lui répondis-je, sans être formosa. Il ne me fit pas grâce de son père Adam, et me remercia d'avoir donné asile au père Griffet, qu*il aimait beaucoup, ainsi que le pèrelaNeufville, qu'il me recommanda. n me dit un jour : — On prétend que je crèvedes critiques. Tenez, connaisset-vous celle-ci ? Je ne sais où diable cet homme, qui ne sait pas l'orthographe et qui force quelquefois la poésie comme un camp, a si bien fait ces quatre vers sur moi ,

Candide est an petit Yaurien Qui n*a ni pudeur ni cervelle.

Ah! qa*on le reconnaît bien Pour le cadet de la Pucelle,

— Vous me paraissez mal avec lui dans ce moment, lui dis-je. C'est querelle d'allemand et d'amant à la fois. — La petite bêtise le fit sourire : il en disait souvent et aimait à en entendre; On aurait dit qu'il avait quelquefois des tracasseries avec les morts, comme on en a avec les vivants. Sa mobilité les lui faisait aimer, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins. Par exemple, alors c'était Fénelon, La Fontaine et Molière qui étaient dans la plus grande faveur.

— Ma nièce, donnons-lui-en du Molière , dit-il à madame Denys. Allons dans le salon, sans façon , les Femmes Savantes que nous venons déjouer. — Il fit Trissotin on ne peut pas plus mal , mais s'amusa beaucoup de ce rôle. Mademoiselle Dupuis , belle-sœur de la Corneille , qui jouait Martine , me plaisait infiniment, et me donnait

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