‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 26 sur 42 · T. IL · texte numérisé non relu

T. IL

je ne suis pas assez célèbre pour que Von prenne mon nom, II sentit ce que je voulais dire. On sait qu*Horace Walpole prit celui du roi pour écrire à Jean- Jacques la fameuse lettre qui contribua le plus à tourner la tête de cet éloquent et déraisonnable homme de génie.

En sortant du spectacle, l'empereur dit au roi de Prusse : Voilà Noterre, ce fameux compositeur de ballets; il a, je crois» été à Berlin, Noverre Gt là-dessus une belle révérence de maître à danser. Ahlje le connais» dit le roi ; 110115 farom vu à Berlin ; il 9 était bien dr&le: il contrefaisait tout le monde, et nos danseuses surtout, à mourir de rire. Noverre, peu content de cette manière de se souvenir de lui, fit encore une belle révérence, à la troisième posilioo, et espéra que le roi lui fournirait de lui-même l'occasion d'une petite rengeance. Vos ballets sont beaux, lui dit-il ; vos danseuses ont de la grdee, mais c'est de la grâce engoncée. Je trouve que wms leur faites trop lever ks épaules et les bras ; car, monsieur Noverre, si vous vous en souvenez, notre première danseuse de BerHn n'était pas comme cela, — Cest pour cela qu'elle était à Berlin, sire, répondit Noverre.

J'étais tous les jours prié à souper avec le roi : la conversation s'adressait trop souvent à moi. Malgré mon attachement pour l'empereur, de qui j'aime à être le général, mais point le d'Argensm l'Aigarotti, je ne m'yjivrais pas plus que de raison. Quand j'étais trop interpellé, il fallait bien répondre et continuer. D'aillemrs l'empereur mettait beaucoup du sien dans la conversation , et était peut-être plus à son aise avec le roi que le roi ne l'était avec lui. Ils parlaient un jour de ce qu'on pouvait désirer d'être, et me demandèrent mon avis. Je leur dis que je voudrais être jolie femme jusqu'à trente ans , puis un général d'armée fort heureux et fort habile jusqu'à soixante ; et, ne sachant plus que dire pour ajouter cependant quelque chose encore , n'importe ce que cela devint , cardinal jusqu'à quatre-vingts. Le roi, qui aime à plaisanter sur le sacré collège, s'égaya là-dessus. L'empereur lui fît bon marché de Rome et de ses suppôts. Ce souper-là fut un des plus gais et des plus aimables que j'aie jamais vus. L'empereur et le roi furent sans prétention et sans réserve : ce qui n'arriva pas les autres jours ; et Tamâbilité de deux hommes aussi supérieurs, et souvent si étonnés de se trouver ensemble, était tout ce qu'on peut s'imaginer de plus agréable. Le roi me dit de venir le voir la première fois que lui ou moi nous aurions trois ou quatre heures h nous.

Un orage comme il n'y en a jamais eu, un déluge, près duquel

DU PRINCK DE LIGNE. bl

celui de Deucalion n'était qu'une pluie d'été , couvrit d*cau nos moutagneSy et noya presque notre armée, qui manœuvrait. Le lendemain fut moyennant cela un jour de repos. J'allai chez le roi à neuf heures du matin, et j'y restai jusqu'à une heure seul avec lui ; il me parla de nos généraux : je lui la^i dire à lui-même le bien que je pense des maréchaux de Lacy et Loudon, et je lui dis, pour les autres, qu'il valait mieux parler des morts que des vivants; que l'on ne peut jamais bien juger un général à moins qu'il n'ait eu de hauts faits de guerre dans sa vie. 11 me parla du maréchal Daun. Je lui dis que je croyais qu'il aurait été un grand homme contre les Français, mais que contre lui il n'avait pas valu tout ce qu'il valait, parce qu'il le voyait toujours la foudre en main, comme Jupiter, pulvérisant son armée. Gela parut lui faire plaisir; il me témoigna de Testimepour le maréchal Daun ; il me dit du bien du général Brentano. Je lui demandai raison des éloges que je savais qu'il avait donnés au général Beck : * « mais je le croyais un homme de mérite. -^ Je ne le crois pas, sire ; il ne vous a pas fait grand mal. — Il m'a pris quel" quefoii des maçasins. — Et il a laissé quelquefois échapper vos gcnéraux. — Je ne Vai jamais battu» — Il ne s'approchait jamais assez ' pour cela ; et j'ai toujours cru que votre majesté ne paraissait en faire cas que pour qu'on eût do la confiance en lui, et qu'on lui donnât des corps plus forts, dont elle aurait tiré bon parti. — Savezvous qui m'a appris le peu que je sais? Cest votre ancien maréchal Traun; voilà un homme, cela. Vous parliez tantôt des tyançais : font-ils des progrès? — Ils sont capables de tout en temps de guerre^ sire ; mais pendant la paix on veut qu'ils ne soient [)as ce qu'ils sont, et on veut qu'ils soient ce qu'ils ne peuvent pas être. — Mais quoi? disciplinés? ils Vêtaient du temps de M. de Turenne. — Oh ! ce n'est pas cela : ils ne l'étaient pas du temps de M. de Vendôme, et n'en gagnaient pas moins de batailles ; mais on veut qu'ils soient vos singes et les nôtres, et cela ne leur va pas. — C'est ce qui me semble; j'ai déjà dit de leurs faiseurs, qu'ils veulent chanter satis savoir la musique. — Oh ! cela est bien vrai ; mais qu'on leur laisse leurs sons naturels ; qu'on profite de leur valeur, de leur légèreté et de leurs défauts même : je crois que leur confusion en pourrait mettre dans l'ennemi. — Mais, oui, sans doute; et qu'on les fasse soutenir.

> Tout ce qui est imprimé en caractères italiques c'est du roi ; le rcsW. en caractères romains , c'est de moi.

— Je le crois, sire ; par les Suisses et les Allemands. — C'est uni brave et aimable nation que ces Français ; il est impossible de ne pas les aimer; mais, mon Dieu, qu^onl-ils fait de leurs gens de lettres? et qtielle différence de ton parmi eux! Voltaire en avait un excellent, par exemple ; d'Alembert , que f estime à bien des égards, fait trop de bruit, et veut faire trop d'effet dans la société. Était-ce les gens de lettres qui donnaient de la grâce à la cour de Louis XIV, ou là recevaient-ils de tant de gens aimables qui la composaient? Cétait le patriarche des rois, celui-là. On en a dit quelquefois un peu trop de bien pendant sa vie , mais beaucoup trop de mal après sa mort, — Un roi de France, sire, est toujours le patriarche des gens d'esprit.

— Voilà le plus mauvais lot ; ils ne valent pas le diable à gouverner, Jl vaut mieux être patriarche des Qrecs, comme ma sœur r impératrice de Russie. Cela lui rapporte et rapportera davantage. Voilà une religion, celle-là, qui comprend tant de pays et de nattons différentes. Pour nos pauvres luthériens, il y en a si peu que cela ne vaut pas la peine d'être leur patriarche.

— Cependant, sire, si Ton y réunissait les calvinistes et toutes les petites sectes bâtardes, ce serait un assez joli poste. — Le roi parut prendre feu à cela, et ses yeux s'animèrent. Gela ne dura pas quand je lui dis : Si l'empereur était le patriarche des catholiques, la place aussi ne serait pas mauvaise. — Fort bien ; voilà VEurope partagée en trois patriarches, dit-il en riant : j'ai tort d'avoir commencé: voyez oit cela nous mène ; il me semble que nos rêves ne sont pas tomme ceux de Vhomme de bien, ainsi que disait M. le Régent, Si Louis XIV vivait, il nous remercierait.

Toutes ces idées patriarcales, possibles ou impossibles à réaliser, lui donnèrent un instant un air pensif et presque de l'humeur.

Louis XIV, ayant plus de jugement que d^ esprit, cherchait phitôt Vun que Vautre, C'était des hommes de génie qu'il voulait et qu'il trouvait. On ne pouvait pas dire que Corneille, Bossuet, Racine et Condé fussent des hommes d'esprit. •— Il y a de tout, sire , dans ce pays-là, qui mérite réellement d'être heureux. On prétend que votre majesté a dit que si l'on voulait faire un beau rêve il faudrait... — Oui, c'est vrai, être roi de France. — Si François 1*' et Henri IV étaient venus au monde après votre majesté, ils auraient dit : être roi de Prusse. — Dites-moi, je vous prie, n'y a-t-il donc plus personne à citer en France? — Cela me fit rire : le roi me demanda pourquoi. Je lui dis qu'il me faisait penser au Russe à Paris, cette char-

mante petite pièce de vers de M. de Voltaire, et nous nous en rappelâmes des choses charmantes, qui nous tirent rire tous les deux. Il me dit : J*ai quelquefois entendu parler du prince de Conti, Quel homme est-ce? — C'est, lui dis-je, un composé de vingt ou trente hommes. 11 est fier, il est affable, ambitieux et philosophe tour à tour; frondeur, gourmand, paresseux, noble, crapuleux, Tidole et l'exemple de la bonne compagnie ; n*aimant la mauvaise que par un libertinage de tête, mais y mettant beaucoup d'amour-propre ; généreux, éloquent , le plus beau , le plus majestueux des hommes ; une manière et un style à lui, bon ami, franc, aimable, instruit, ai* mant Montaigne et Rabelais, ayant quelquefois de leur langage, tenant un peu de M. de Vendôme et du grand Gondé ; voulant jouer un rôle, mais n'ayant pas assez de tenue dans l'esprit; voulant être craint, et n'étant qu'aimé ; croyant mener le parlement , et être un duc de Beaufort pour le peuple, peu considéré de l'un, et peu connu de l'autre; propre à tout et capable de rien. Gela est si vrai, ajoutaije, que sa mère disait un jour de lui : Mon fils a bien de l'esprit. Oh ! il en a t)eaucoup ; on en voit d'abord une grande étendue, mais il est en obélisque : il va toujours en diminuant, à mesure qu'il s'élève, et finit par une pointe, comme un clocher. ^ Ce portrait parut amuser le roi. Il fallait le captiver par quelque détail un peu piquant ; sans cela il vous échappait , ou ne vous donnait plus le temps de parler. L'entretien commençait d'ordinaire par les premiers mots assez vagues d'une conversation quelconque, mais il trouvait moyen de les rendre intéressants : ce qu'on dit souvent de la pluie et du beau temps devenait tout de suite du sublime, et jamais on n'entendit de lui quelque chose de vulgaire. Il ennoblissait tout, et les exemples des Grec«, des Romains, ou des généraux modernes, venaient bientôt dissiper tout ce qui chez un autre serait resté trivial et commun. — Avez-vous jamais vu une pluie comme celle d'hier? Les bons catholiques de chez vous diront : Voila ce que c'est que d'avoir un homme sans religion parmi nous ; qu'est-ce que nous faisons de ce maudit roi, tout au moins luthérien? Car je crois réellement que je vous ai porté guignon. Vos soldats auront dit : mpaix est faite, et il faut encore que ce diable d'homme nous incommode, — 11 est sûr que si c'est votre majesté qui en est la cause, cela est bien méchant. Gela n'est permis qu'à Jupiter, qui a toujours de bonnes raisons pour tout; et vous auriez fait comme lui, qui, après avoir fait périr les uns par le feu, voulut faire périr les autres par l'eau; mais enfin

voilà ie feu fini, et je ne m^attendàis pas à en revenir. — Je vous demande pardon de vous en avoir si souvent tourmenté ; j'en suii fàj:hé pour toute Vhumanité , mais quelle belle guerre d^apprentissage! J'ai fait assez de fautes pour vous apprendre à vous tous, jeunes gens, à valoir bien mieux que moi. Mon Dieu que j'aime vos grenadiers! comme ils ont bien défilé en ma présence! Si k dku Mars voulait lever une garde pour sa personne, je lui consHUerais de les prendre sans choisir, Savez-vous que j'ai été bien conteni dt V empereur, hier au soir a souper. Avez-vous entendu ce qvCii m'a dit de la liberté de la presse et de la gtne des consciences : il y aura bien de la différence entre lui et tous ses bons ancêtres. — Je suis persuadé qu'il n'aura de préjugés sur rien, et que votre majesté est pour lui un grand livre d'instruction. — lia désapprouvé trts-finement hier, sans faire semblant de rien, la ridicule censure de Vienne» et le trop d'attachement de sa mèrCf sans la nommer, pour certaines choses qui ne font que des hypocrites. Mais à propos de cela, elle doit vous détester,

eetteimpératrice Eh bien, point du tout; elle m'a grondé quelquefois

de mes égarements, mais très-maternellement ; elle me plaint, et» bien sûre que j'en reviendrai, elle me disait il y a quelque temps : Je ne sais comment vous faites ; vous étiez Vami intime du père Griffet, V^éque de Neustadt m'a toujours dit du bien de vous, l'archevêque de Matines aussi, et le cardinal vous aime assez.

Que ne puls-je me souvenir de cent choses lumineuses qui échappèrent au roi dans cette conversation , qui dura jusqu'à ce que la trompette du quartier général nous annonçât qu'on avait servi. Le roi alla se mettre à table ; et ce fut, je crms, ee jour-là qu'on demanda pourquoi M. de Laudon n'était pas encore arrivé, et qu'il dit : C'est contre son ordinaire. Autrefois il arrivait souvent avant moi : permettez qu'il ait cette place près de moi, car j'aime mieux l'avoir à mes côtés que vis-à-vis. Un autre jour, les manœuvres ayant fini de bonne heure, il y eut concert chez l'empereur; malgré le goût du rm pour la musique, il daigna me donner la préférence, et vint auprès de moi m'enchanter par la magie de sa conversation et les traits brillants, gais et hardis qui la caractérisent. Il me dit de lui nommer les officiers généraux et particuliers qui étaient là, et de lui dire ceux qui avaient servi sous le maréchal Traun ; Car enfin, me dit-il, aiiut que je crois vous l'avoir déjà raconté, if est mon maître ; il me corrigeait des écoles que je faisais. — Votre majesté fut bien ingrate , car elle ne paya pas ses leçons; pour que cela fût ainsi qu'elle le dit, il

DU PRINCE DE LIGNE. j^

ins se faire battre par lai, et je ne me ressouviens pas

«"ivé. — Je n'ai pas été haitu, parce que je ne me mis

' ainsi que les plus grands généraux se sont sou-

r ou n'a qu'à voir les deux campagnes de 1674

" "uli et de M. de Turenne , le long de la Ren-

-v Hèrence de Traun au premier, mais quelle

s V "^ À moi / Je lui montrai le comte d'Al-

fe^ '-. »ral, et le comte de Pellegrini. Il me

\ ^, \ ù il élait, et me dit qu'il avait la

^ ^ ' .donner. —Biais cependant, sire,

^ % ' . lez bien bonne et, si je m'en souviens

> ' sc n* est pas moi, me répondit le roi; c'éiaxX

.orité, luidis-je, j'aurais bien voulu la trouver; . oien qu'elle n'eût pas é(4 mieux à mes yeux que le dcanderberg à mon bras. — Je ne sais comment la conver- .on changea ; mais je sais qu'elle devint si libre que, voyant arriver quelqu'un pour s'en mêler, le roi l'avertit d'y prendre garde, et qu'il y avait du risque de s'entretenir avec un homme condamné aux feux éteroeU par les théologiens. Je trouvai qu'il mettait un peu trop de prix à sa damnation et s'en vantait trop. Indépendamment de la mauvaise foi de messieurs les esprits forts, qui très-souvent craignent le diatiie de tout leur cœur, c'est de mauvais goût au moins de se montrer ainsi ; et c'était avec des gens de mauvais goût qu'il avait eus ehes lui, eomme un Jordans, d'Argens, Maupertuis, LaBeaumelle, La Hettrie, l'abbé de Prades et quelques lourds impies de son académie, qu'il avait pris l'habitude de dire du mal de la religion et de parier dogme, spinozisme , cour de Rome, etc. Je ne répondis plus tOQtee les fois qu'il en parla. Je pris un moment d'intervalle, pendant qnll te mouchait, pour l'entretenir d'une affaire relative au cercle do Weslpbalie, et d'un petit cofnté immédiat que j'y ai. Je ferai ce qme vom vfmdre*, me dit le roi; mats çti'en pense Vautre directeur, mo% camarade, V électeur de Cologne? Je ne savais pas, lui dis-je, lire» que vous étiez un électeur ecclésiastique, -r- Je le suis au moins pour mon compte de protestant, — Cela ne fait pas notre compte à nous. Les bonnes gens croient que votre majesté est leur protecteur. Il était en train de me demander le nom de tous ceux qu'il voyait, le lui dis ceux de quantité de jeunes princes qui entraient au service, et dont quelques-uns donnaient des espérances. — Cela se peut, me dit-il; mois Je crois quHl faut quelquefois croiser les races en empire.

r,c LETTRES

J'aime les enfants de l'amour : voyez le maréchal de Saxe et mon Anhali. Quoique je craigne bien que depuis cette chute sur la tite U ne Vait plus aussi bonne qu'auparavant. J'en serais bien fâché pour /ut et pour moi : c'ett un homme rempli de talent.

Je suis bien aise de me ressouvenir de ceci, parce que j*ai eotenda dire à des sots dénigrants , qui accusent le roi de Prusse d'insensibilité, qu'il n'avait point été touché de l'accident de rhomme qu'il paraissait aimer le plus. Trop heureux encore si Ton n'avait dit que cela de lui. On le supposait jaloux du mérite deSchwerin et de Keith, et enchanté de les avoir fait tuer. C'est ainsi que les gens médiocres tâchent d'abaisser les grands hommes, pour diminuer l'espace immense qui les sépare d'eux.

Le roi, par galanterie, s'était mis en blanc, ainsi que sa suite, pour ne pas nous apporter ce bleu que nous avions tant vu à la guerre : il avait l'air d'être de notre armée et de la suite de l'empereur. Il y eut, je crois; dans cette visite, de part et d'autre, un peu de personnalité, quelque méfiance , peut-être un commencement d'aigreur : ce qui arrive toujours, dit Philippe de Gommines, aux entrevues des souverains. Le roi prenait beaucoup de tabac d'Espagne ; et comme il nettoyait son habit du mieux qu'il pouvait, il me dit : Je ne suis pas assez propre pour vous, messieurs ; je ne suis pas digne de porter vos couleurs. L'air qu'il mit à cela me fit croire qu'il les salirait encore par la poudre à canon, quand l'occasion s'en présenterait. • J'oubliais une petite occasion que j'eus de faire valoir les deux monarques, l'un vis-à-vis de l'autre. Le roi médit : J'ai été fort content aujourd'hui de Valignement des têtes de vos colonnes et de leur déploiement. — Et moi, sire, lui dis-je, du coup d'œil de l'empereur, qui y était lui-même, et ne s'est pas trompé d'un pas sur le terrain et les distances. — Il arriva dans ce moment, et demanda au roi ce que je lui disais. Je suis sûr» dit celui-ci, qu'il n'osera pas le répéter à votre vMjesié; à peine en aurais-je le courage. Cest que nous étions du même avis sur le mouvement que vous faisiez faire ce matin vousmémeaux hotuardsgui protégeaient les déploiements» et votre majesté les plaçait au point juste oit chaque répartition devait achever d'entrer en front. Le roi gâta bientôt ce madrigal, et l'épigramme de son entrée en Bohême, quelques années après, était plus dans son genre. Le roi était quelquefois trop cérémonieux; cela ennuyait l'empereur. Par exemple, je ne sais si c'était pour se montrer un électeur discipliné; mais quand l'empereur mettait le pied dans son

étrier, le roi prenait son cheval par la bride; et quand l'empereur passait sa jambe pour entrer en selle, le roi mettait le pied dans son étrier ; ainsi du reste. L'empereur avait Tair de meilleure foi, en lui témoignant beaucoup d'égards, comme un jeune prince à un vieux roi, et un jeune militaire au plus grand des généraux. Un jour de confiance ils parièrent politique ensemble. Tout le monde ne peut pas avoir la mime politique, disait le roi ; elle dépend de la situation, de la circonstance, et de la puissance des États, Ce qui peut m^ aller n'irait pas à votre majesté : j'ai risqué quelquefois un mensonge politique. — Qu*est-ce que c^est que cela ? dit l'empereur en riant. — Cest par exemple, reprit le roi, aussi fort gaiement, d'imaginer une nouvelle que je savais bien devoir être reconnue fausse au bout de vingts quatre heures; mais n'importe, avant qu'on s'en fût aperçu elle avait d^à fait son effet.

Quelquefois il y avait des apparences de cordialité entre les deux souverains. On voyait que Frédéric II aimait Joseph II , mais que la prépondérance de l'empire et le voisinage de la Bohême et de la Silésie arrêtaient le sentiment du roi pour l'empereur. Vous vous ressouvenez, sire, de leurs lettres, au sujet de la Bavière, de leurs compliments, de l'explication qu*ils eurent sur leurs intentions j explication qui se faisait avec politesse ; et que de politesse en politesse le roi entra en Bohême.

jétitre lettre au roi de Pologne^ vers la fin de 1786.

Puisque votre majesté veut encore perdre un quart d*heure du temps qu'elle emploie si bien à gagner l'amour de tous ceux à qui elle daigne se faire connaître , voici ma seconde entrevue. Tout cela n'est piquant que pour vous , sire , qui avez connu le roi , et qui découvrez dans des mots , simples pour un autre , des traits de caractère. On n'y voit jamais la confiance , ou tout au moins la bonhomie qui caractérise votre majesté. On peut avec elle se permettre de l'abandon; mais avec le roi de Prusse il faut être toujours sous les armes, pour riposter et garder un juste milieu entre une petite attaque et une grande défense. Je vais au fait, et je vous parlerai de lui pour la dernière fois.

Il m'avait fait promettre de Tenir à Berlin ; je me hâtai d'y aller d'abord après cette petite guerre qu'il appelait un procès pour lequel il était venu en huissier, dîsait-il , faire une exécution .* le résultat en fbt pour lui» comme on sait, beaucoup de dépenses d'hommes, de chevaux et d'argent; quelque apparence de bonne foi et de désintéressement ; peu d'honneur dans la guerre, un peu d'honnêteté en politique , et beaucoup d'amertume contre nous. Le rm commença, sans savoir pourquoi , à défendre aux officiers autridiiens de mettre le pied dans ses États sans une permission expresse signée de et main : même défense de la part de notre cour pour les officiers prussiens, et gêne des deux côtés , sans profit ni raison. Je suis confiant, moi : je crus n'avoir pas besoin de permission , et je crois encore que je pouvais m'en passer. Mais l'envie d'avoir une lettre du grand Frédéric , plutôt que la crainte d'être mal reçu , m'engagea à lui écrire. Ma lettre était brûlante de mon enthousiasme, de mon admiration et de la chaleur de mon sentiment pour cet être sublime et extraordinaire , et me valut trois réponses charmantes de sa part. Il me donnait en détail presque ce que je lui avais donné en gros, et ce qu'il ne pouvait pas me rendre en admiration , puisque je ne me souviens pas d'avoir gagné de bataille , il me l'accordait en amitié. De peur de me manquer, il m'avait écrit de Postdam à Vienne , à Dresde et à Berlin. En attendant midi, pour lui être présenté avec mon fils Charles et M. de Lille , je vis la parade , et je fus bientôt entouré et escorté jusqu'au château par des déserteurs autrichiens, et surtout de mon régiment, qui me caressaient presque, et me demandaient pardon de m'avoir quitté.

L'heure de la présentation sonna. Le roi me reçut avec un charme inexprimable. La froideur militaire d'un quartier général se changea en accueil doux et bienveillant. Il me dit qu*il ne me croyait pas un fils aussi grand. Il est même marié, sire, depuis un an. — Oseroifje vous demander avec qui? (II avait souvent cette expression, et aussi : si vous me permettez d*avoir thonneur de votis dire, ) — Avec une Polonaise , une Massalska. — Comment une Massalska? Savezvous ce que sa grand-mère a fait ? — Non , sire , lui dit Charles. — Elle mit le feu au canon au siège de Dantzick. elle tira et fit Hrer, et se défendait lorsque son parti , qui avait perdu la tète, ne songeait qu'à se rendre, —C'est que les femmes, dis-je alors, sont Indéfinissables: fortes et faibles , tour à tour ; indiscrètes , dissimulées , eHes sont capables de tout. — Sans doute, dit M. de Lille, fâché de ce qu'on

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ne iiii avait encore rien dît, et avec une famiiarité qm ne défait pas réttssir; sans doute, voyei.... dit-U. Le roi l*îaterroaipit. Je citai bieotôt quelques traits à Tappoi de mon opinion, comiBeoelQi de la feoune Hachette , ao siège d'Amiens. Le roi fit on petit toiv à Romt et à Sparte : il aiisait à s*y promener. Après «le derai-seooode de stlenoe» ponr faire plaisir à de Ulle, je dis aq roi qœ M. de Yoltaira était mort dans ses bras. Gela fil que le roi loi adressa quelques questions: il répondit on peu trop loogoement, et s'enalla;et Charles et moi nous restants àdiner. C'est là, pendant cinq heures tous les jours, que la conversation enc3^opédiqoe do roi acheva de m'enchanter. Beaux-arts, guenre, médedne, littérature et rdigioo, philosophie, morale, histoire et législation passaient tour à tour en revue. Les beaux siëdes d'Auguste et de Louis XlV; la bonne compa* gnie des Bomains , des Grecs et des Français; la chevalerie de François 1% la fianchise et la valeur de Henri lY ; la renaissance des lettres , et leur révolution depuis Léon X; des anecdotes sur les gens d'esprit d'autrefois, leurs inconvénients; les écarts de Voltaire, l'esprit susceptible de llaopertuis , l'agrément d'Algarotti , le bel esprit de Jordans; l'hypocondrie do marquis d'Argens, que le roi se pfaûsait à faire coucher pendant vingt-quatre heures, en lui disant seulement qu'il avait mauvais visage : que sais-je , enfin ? tout ce qu'il y avait à dire de plus varié et de plus piquant , c'était ce qui sortait de sa bondie, avec un son de voix fort doux , assez bas , et aussi agréable que le mouvement de ses lèvres, qui avait une grâce inexprimable : c'est ce qui faisait , je crois, qu'on ne s'apercevait pas qu'il fût, ainsi que les héros d'Homère , un peu babillard , mais sublime. Là voix , le bruit et les gestes des bavards leur valent souvent cette réputation : car on ne pouvait certainement pas trouver un plus grand parleur que le roi ; mais on était charmé qu'il le fût. Accoutumé à causer avec le marquis de Luccbesini, seulement devant quatre ou cinq généraux, qui ne savaient pas le français , il se dédommageait ainsi de ses heures de travail, de lecture, de méditation et de solitude.

Encore, me disais-je à moi-même, il faudra bien que je dise un mot : il venait de nommer Virgile. — Quel grand poète! sire; mais quel mauvais jardinier! — A qui le difes-vous ? répondit le roi : n'aije pas toula 'ploMlUr^ semer, labourer, piocher les Géorgiques à la main? Mais, monsieur, me disait mon homme , vous êtes une bête , et votre livre aussi : ce n'est pas ainsi qu'on travaille. Ah , mon Dieu, quel climat ! croiriez-vous que Dieu ou le soleil me refuse tout? Vwfi*

eo LETTRES

mes pauvres orangers . mes oliviers , mes citronniers ; tout cela meurt de faim, — Il n'y a donc que les lauriers qui poussent chez vous , sire , à ce qu'il me semble. — Le roi me fit une mine charmante; et, pour détourner la fadeur par une bêtise , j'ajoutai bien vite : et pais, sire , il y a trop de grenadiers dans ce pays-ci ; cela mange tout. — Et le roi se mit à rire , parce qu'il n'y a que les bêtises qui lassent rire:

Un jour j'avais retourné une assiette pour voir de quelle porcelaine elle était. D'oii la croyez-vous ? — Je la crois de Saxe ; mais au liea de deux épées, je n'en vois qu'une, qui les vaut bien. — C'est un sceptre. — J'en demande pardon à votre majesté , mais il ressemble si fort à une épée qu'on pourrait bien s'y méprendre. — Et en vérité cela était vrai de toutes les manières. On sait que c'est la marque de la porcelaine de Berlin. Gomme le roi faisait quelquefois le roi, et comme il se croyait quelquefois bien magnifique lorsqu'il prenait une canne et une boite avec quelques petits vilains diamants qui couraient l'un après l'autre, je ne sais pas trop si ma petite allégorie lui phit infiniment.

Un jour, comme j'arrivais chez lui, il vint à moi , et me dit : Je tremble de vous annoncer une mauvaise nouvelle. On vient de m'écrire que le prince Charles de Lorraine est à toute extrémité, — Il me regarda pour voir l'effet que cela faisait sur moi ; et , remarquant quelques larmes qui s'échappèrent de mes yeux, il changea , par les transitions les plus douces, de conversation; me parla de guerre, et puis du maréchal de Lacy . Il me demanda de ses nouvelles, et me dit : C'est un homme du plus grand mérite. Mercy, chez vouSf autrefois, Puységur, chez les Français , avaient quelques idées des marches et des campements ; on voit par la castramétation d^Uygin que les Grecs s'en étaient aussi fort occupés: mais votre maréchal surpasse les anciens, les modernes et tous les plus fameux qui s*en mêlèrent. Aussi , tout le temps qu'il a été votre quartier maître- général , si vous voulez me permettre de vous en faire faire la remarque , je n'ai pas eu le plus petit avantage. Rappelez-vous les deux campagnes de 1758 et 1759 : tOMt vous a réussi. Ne serais- je donc jamais débarrassé de cet hommelà ?me disaiS'je souvent. Il fallut pourtant le récompenser : il le fut : on le fait feldzeugmeister ; on lui donne un corps trop fort pour me harceler, trop faible pour me résister. Il se tire malgré cela de mes mains , et de tous les obstacles possibles , par la savante campagne de 1760. Un autre le remplaça. Cela n'est peut-être pas mauvais pour moi, dis-je alors : il y aura quelque occasion. Je l'ai cherchée ; je Vai

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trouvée à Torgau. Le roi ne fit jamais an plus beau panég3nrique dé personne : car iile motivait, en convenant que c*était M. de Lacy qui avait nettoyé la Moravie y la Bohême , la Lusace et la Saxe ; et assurément le roi ne savait pas que je lui fusse attaché comme je le suis ; d'ailleurs y il n'y a jamais de compliment quand on cite des faits.

Le lendemain le roi vint me dire, dès qu'il me vit, et avec Tair le plus pénétré : Si vous devez apprendre la perte d'un homme qui vous aimait, et qui honorait Vhumaniié, il vaut mieux que ce soit de quelqu'un qui la sente aussi vivement que moi. Le pauvre prince Charles iCest plus. D^autres sont faits peut-être pour le remplacer dans votre cceur, mais peu de princes le remplaceront pour la beauté de son dme et pour toutes ses vertus. En me disant c«la son attendrissement devint extrême. Je lui dis : Les regrets de votre majesté sont une consolation ; et elle n'a pas attendu sa mort pour dire du bien de lui. U y a de beaux vers à son sujet dans le poème sur l'art de la guerre. Mon émotion me troublait malgré moi; cependant je les lui rappelai.

L'homme de lettres parut me savoir gré de ce que je les savais par cœur. Son passage du Rhin est une très^lle chose, me dit-il; mais le pauvre prince dépendait de tant de gens : je n'ai jamais dé' pendu que de ma tête, quelquefois trop pour mon bonheur; il était mal servi, assez peu obéi : ni l'un ni Vautre ne m'est jamais arrivé. Votre général Nadasdy m*a paru un grand général de cavalerie. Gomme je n'étais pas de son avis, je me contentai de dire qu'il était bien brillant et bien beau aux coups de fusil , et qu'il aurait mené ses housards dans l'enfer, tant il savait les animer. — Qu'est devenu un brave colonel qui a fait le diable à Rosbach ? Ah ! c'était , je crois,

le marquis de Voghera Oui , c'est cela , car je demandai son nom

après la bataille. — Il est général de cavalerie. — Pardi! il faUaii avoir bien envie de se battre pour charger cejour'là, comme vos deux régiments de cuirassiers , et je crois aussi vos hoiaards ; car la bataille était perdue avant de la commauer. — A propos de M. de Voghera, j'ignore si votre majesté sait ce qu'il fit avant de charger : c'est un homme bouillant, inquiet , toujours pressé, et qui a quelquefois de cet ancien bon genre chevaleresque : voyant que son régiment n'arrivait pas assez vite, il courut en avant, et s'approchant assez près du commandant du régiment de cavalerie prussienne , à qui il en voulait , il le salua comme à l'exercice ; l'autre le lui rendit , et ils s'attaquèrent ensuite comme des enragés. — C'est d'un fort bon genre;

je voudrais connaître cet homme , je Ven remercierais : votre M. de Ried avait donc le diable au corps , de faire avancer les braves dragons qui ont porté votre nom avec tant de gloire si longtemps , enin trois de mes colonnes, U m'avait fait la même question au camp de Neustadty et j'avais eu beau lui dire que ce n'était pas If. de RÏud, qu'il ne les avait pas sous ses ordres ; que le maréchal Daun n'aarait pas dû les envoyer dans le bois d'Eilenl)ourg , et qu'on n'aurait pas dû leur commander d'y faire balte » sans envoyer seulement à l'a* Tance une patrouille : le roi ne pouvait pas souffrir notre général Ried, qui lui avait déplu comme ministre à Berlin , et il mettait tout sur le compte des gens qu'il n'aimait pas. Quand Je pense à ces diables de camps de Saxe y ce sont des citadelles inattaquables : » M, de Lacy avait encore été qvartier-maitre général à Torgau, je n'aurais pas essayé de Vattaquer ; fiiai5 je vis bien tout de suite que le camp était mal pris. — La bonne réputation des camps donne quelquefois envie de les essayer. Par exemple , j'en demande pardon à votre majesté, mais j'ai toujours cru qu'elle aurait fini par tenter celui de Plaun , si la guerre avait duré. — Oh, non! en vérité; il n'y avait pas moyen, — Votre majesté ne croit-elle pas qu'avec une bonne batterie sur la hauteur de Dôlschen, qui nous commandait, quelques bataillons les uns derrière les autres dans le ravin, pendant la nuit, attaquant un quart d'heure avant le jour, et donnant une espèce d'assaut à notre camp , entre Goschutz et Guttersée , où j'ai remarqué vingt fois qu'on pouvait avoir un front de trois bataillons; votre majesté, dis- je , ne croit -elle pas qu'elle aurait emporté cette batterie , presque invincible , ce boulevard, notre pis-aller, et au moins notre asile. — Et votre batterie du Windberg, qui aurait fouaiUé mes pauvres bataiUons dans votre ravin, — Mais , sire , la nuit. —Oh! on ne pouvait manquer personne ; ce grand fond depuis Bourg et même Potschappel eût été une gouttière sur nouai vous voyez bien que je ne suis pas aussi brave que vous le pensez.

L'empereur était parti pour son entrevue avec l'impératrice de Russie : cette entrevue ne plaisait pas au roi ; et pour défaire le bien qu'elle nous avait fait, il envoya tout de suite à Pétersbourg, fort maladroitement, le prince royal : il se doutait que la cour de Russie allait lui échapper; et je mourais de peur qu'au milieu de ses bontés il ne se souvint que j'étais Autrichien. Comment, me disais-je, pas une seule épigramme sur nous, sur notre maître? Quel changement!

Le brise-raison Pinto, à table, dit un jour à son voisin : L'em-

pereur est an grand voyageur ; U n*y en a jamais eu qui ait été plus loin que lui. — U vous denuindepardonf monsieur, dit le roi; Charles- Quini aUa en Afrique, car il y gagna la bataiUe d*Oran, Et, se retournant Ters moi sans que je pusse deviner s'il y avait de la plaisanterie ou seulement de Thistorique dans cela, il me dit : V empereur est plus heureux que Charles XII; il est entré comme lui par Mohilow ; mais U wie semble qu'il ira à Moscow. Le même Pinto disait un jour au roi , embarrassé de savoir qui il enverrait dans les pays étrangers comme ministre : Pourquoi ne songez-vous pas à M. de Luocheaini, qui est un homme d'esprit? Cest pour cela, répond le roi, que je veux le garder; Je wms enverrai plut&t que lui, ou unennuyeux comme M. un tel. Et il le nomma tout de suite ministre je ne sais où.

M. de Luochesini par Tagrément de sa conversation faisait valoir celle du roi. U savait sur quoi il lui était agréable de la faire tomber; et ensuite il savait écouter, ce qui n'est pas aussi aisé qu'oQ le croit, et ce qu'un sot n'a jamais su. Il était aussi agréable à tout le monde qu'à sa majesté, par ses manières séduisantes et la grâce de son esprit: Pinto, qui n'avait rien à risquer, se permettait tout. — Demandez, sire, au général autrichien tout ce qu'il m'a vu faire lorsque j'étais au service de l'empereur. — Un feu d'artifice pour mon mariage, n'est-il pas vrai, mon cher Pinto ? — Faites-moi thonneur de me dire , interrompit le roi , s'il a réussi ? — Non , sire ; cela alarma même tous mes parents, qui croyaient que c'était un mauvais signe. Monsieur le major, que voilà , avait imaginé de joindre deux cœurs enflaounés, image très-neuve de deux époux. La cou* lisse sur laquelle ils devaient se glisser manqua. Le cœur de ma femme partit, et le mien resta là. — Vous le voyez» Pinto ; vous ns vaHez pas mieux chez etuc que chez moi, — Oh, sire! dis-je alors, votre majesté depuis ce temps-là lui doit des dédommagements pour les coups de sabre qu'il a reçus à la tète. Le roi me dit : U n*en a que trop, Pinto, ne vous oi-je pas envoyé hier de mon bon miel de Prusse? — Oh, sûrement, dit Pinto; c'est pour le faire connaître : si votre majesté pouvait parvenir à en avoir le débit, elle serait le plus grand roi de la terre , car il n'y a que cela dans votre royaume; mais il y en a beaucoup. — Savez^ous , me dit le roi un jour, que y ai été à votre service ? J'ai fait mes premières armes pour la maison d'Autriche. Mon Dieu, comme le temps se passe! Il avait une manière de mettre ks mains ensemble en disant ces mon Dieu, qui lui donnait

tout à fait Tair bon homme et extrômement doux. Savez-vous qm fax vu luire les derniers rayons du génie du prince Eugène? — C'est peut-être à ces rayons que le génie de votre majesté s'est allumé. — Ehf mon Dieu, qui pourrait valoir le prince Eugène? — Celui qui vaut mieux, par exemple ; celui qui aurait gagné douze batailles. — H prit son air modeste. J*ai toujours dit qu'il est aisé de l'être quand on est en fonds. Il ne fit pas semblant de me comprendre, et me dit : ijuand la cabale que pendant quarante ans le prince Eugène a toujours eue contre lui dans son armée voulait lui nuire, elle profitaU du temps oii ses esprits, assez recueillis le m^itin, s'étaient nnpez dissipés par les fatigues de la journée ; c'est ainsi qu'on lui a fiUt en* treprendre sa mauvaise marche sur Mayence,

— Vous ne m'apprendrez rien sur votre compte, sire, luidis-je; je sais tout ce que votre majesté a fait et même ce qu'elle a dit; je puis lui raconter ses voyages à Strasbourg, en Hollande, et ce qui se passa dans un bateau. A propos de cette campagne sur le Rhin, on de nos vieux généraux, que je fais souvent parler, comme on lit un vieux manuscrit, me raconta qu'il fut bien étonné de voir un jeune officier prussien, qu'il ne connaissait pas, dire à un général du fea roi, qui expédiait verbalement l'ordre de ne pas aller au fourrage : — Et moi, monsieur, je vous ordonne d'y aller; notre cavalerie ent besoin ; en un mot, je le veux. ^ Vous me voyez trop en deau, dit le roi ; demandez à ces messieurs. Et mes humeurs, et mes caprices? ils vous en diront de belles sur mon compte.

Nous revînmes aux anecdotes cachées, ou consignées dans trèspeu d'ouvrages. Je me suis bien amusé, dis-je au roi, de tout plein de livres , vrais ou faux , écrits par des réfugiés et qu'on ne connaît peut-être pas en France. — OU avez-vous trouvé toutes ces belles choseS'là? Cela m* amuserait le soir» plus que la conversation d'un docteur de Sorbonne que j'ai ici, et que je tâche de convertir. — J'ai trouvé tout cela, lui dis-je, dans une bibliothèque de Bohême, qui m'a désennuyé pendant deux hivers. — Comment donc? deux hivers en Bohême l que diable faisiez-vous là? Y a-t-il longtemps ? — Non, sire; il y a un ou deux ans : je m'étais retiré là pour lire à mon aise. Il sourit, et eut l'air de me savoir bon gré de ce que je ne loi nommais pas cette petite guerre de 1778, dont il me sembla qu'il n'aimait pas à parler ; et, voyant bien que c'était pendant mes quartiers d'hiver que j*avais été en Bohême , il fut satisfait de ma retenue. Comme c'était un vieux sorcier, qui devinait tout, et dont le tact

était le plus fia qu'il y ait jamais eu , il s'aperçut que je ne voulais pas lui dire que je trouvais Berlin chaugé depuis que j'y avais été. Je n'avais garde de lui rappeler que j'étais de ceux qui s'en étaient emparés en 1760, sous les ordres de M. de Lacy : c'était pour lui avoir parlé de l'autre prise de Berlin par le maréchal Haddik , que le roi avait pris M. de Kied en guignon.

A propos du docteur de Sorbonne avec qui il disputait tous les jours : Faites-moi avoir un évéché pour lui, me dit-il une fois.— Je ne crois pas, lui répondis-je, que ma recommandation et celle de votre majesté puissent lui être utiles chez nous. Oh , non, dit le roi ; y écrirai à Vimpératrice de Russie pour ce pauvre diable , car il com' menée à m'ennuyer. Il s'avise d'être janséniste. Mon Dieu, que les iansénistes d'à présent sont bêtes ! Il ne faUait pas détruire le foyer de leur génie, ce Port-Royal, tout exagéré qu'il était, Cest qu'il ne faut rien détruire! Pourquoi a-t-on détruit aussi les dépositaires des grdces de Rome et d'Athènes, ces excellents professeurs des humanités, et peuUêtre de Vhumanité, les ci-devant révérends! L'éducation y perdra ; mais comme mes frères les rois catholiques , trèS'Chréiiens , tréS'pdèles et apostoliques, les ont chassés , moi, très-hérétique, j'en ramasse tant que je puis ; et Von me fera peut-être la cour pour en avoir. Je conserve la race, et je disais aux miens Vautre jour : Un recteur comme vous, mon père, je puis très-bien le vendre trois cents écus ; vous, révérend père provincial six cents ; ainsi des autres, à proportion : ^iiand on n'est pas riche, on fait des spéculations.

Faute de mémoire et d'occasions de voir plus souvent et plus longtemps le plus grand homme qui ait jamais existé, je suis obligé de m'arrêter. Il n'y a pas un mot dans tout cela qui ne soit de lui ; et ceux qui l'ont vu y retrouveront sa manière. C'est tout ce que je veux pour le faire connaître à ceux qui n'ont pas eu le bonheur de le voir. Ses yeux, trop durs dans ses portraits, mais tendus par le travail du cabinet et les fatigues de la guerre, s'adoucissaient en écoutant ou en racontant quelque trait d'élévation ou de sensibilité. Jusqu'à sa mort, et peu de temps encore auparavant, malgré bien des petites légèretés qu'il a su que je m'étais permises en parlant ou ^n écrivant , et qu'il n'a sûrement attribuées qu'à mou devoir, qui était opposé à ses intérêts, il a daigné m'houorer des marques de son souvenir, et il a chargé souvent ses ministres de Paris et de Vienne de m'assurer de sa bienveillance. '

Je ne crois plus aux tremblements de terre et aux éclipses de la

Wi LETTRES

mort de César, puisqu^on n'en a pas éprouvé à la mort de Frédéric le Grand.

Je ne sais si de grands phénomènes de la nature, sire, annonceraient le jour où vous cesseriez de régner ; mais c'est un phénomëoe dans le monde qu'un roi qui gouverne une république en se faisant obéir et respecter peur lui-même autant que par ses droits.

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