‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 2)Chapitre 40 sur 42 · LETTRES A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

LETTRES A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE

Ce UjtûUet 1790.

▲ Alttiflcbein , sur les frontièces de \^ Siiéaie , en attendant l'ouverture de la campagne.

Madame ,

Je plains Votre Majesté Impériale d'être obligée de faire face à tout : voilà que je m'en mêle, et je vous serai plus incommode que

le Roi de Suède. Voici ce dont il s'agit : Gomme je le vis depuis trois ans enTartarie, Moldavie, Nouvelle et Yieille-Servie » Sirmie, Moravie et presque Silésie^je viens seulement de lire les lettres de Votre Majesté Impériale à Voltaire, et de Voltaire à Votre Majesté Impériale : j'ai ri et j'ai admiré : vous voyez , Madame , que j'ai cru vous eD« tendre. Il m'a été impossible de ne pas me mêler de la conversation, moi indigne, qui devrais toujours écouter sans dire mot; mais c'est mon cœur qui est un bavard , et non pas mon esprit. J'en ai bien plus que M. de Voltaire le soir en me couchant ; car il ne dort pas , dit-« il , quand il lit dans les gazettes des critiques ou> des mensonges ; et grâce à Dieu , les méchants ou les sots ne m'empêchent pas de dor* mir. J'aurai beau me voir blâmé dans une relation signée Gustave» que je croirais seulement que ce n'est ni Vasa , ni Adolphe qui l'ont écrite. Sélim, au moins, écrit fort peu, à ce qu'il me semble; et cela me fait ressouvenir de quelqu'un qui demandait en ma présence, à Belgrade , au teffterdar , — si les Turcs qui ne savent pas écrire ntf faisaient pas une croix pour signer? — Gela se pratique ainsi chez nous autres chrétiens.

Les deux cents et quelques roubles que M. de Voltaire demande à Votre Majesté Impériale pour ses montres de Ferney, et la crainte qu'il a de déranger ses finances par cette somme, et de l'empêcher de continuer la guerre, m'ont bien amusé. Que diroit-il s'il voyoit les mêmes petites finances fournir à une guerre depuis la mer Caspienne jusqu'à la mer Baltique (en faisant un crochet à la mer Noire et à la Méditerranée) , et U petit ménage aller toujours son train.

Quel dommage qu'il n'ait pas vu les nouveaux prodiges des ar* mées victorieuses de Votre Majesté ! elle les lui aurait racontés si simplement que , sans s'en douter, elle aurait fait une histoire aussi célèbre que la guerre même. Si j'avais lu avec quelle bonhomie Votre Majesté assure M. de Voltaire qu'elle a encore un peu d'argent » quoiqu'elle ait acheté quelques tableaux , je me la serais représentée plus grande de quatre pouces , se tenant encore plus droite que de coutume , le menton presqu'en l'air, un grand panier, et n'étant seulement digne que d'admiration , ce qui est bien fatigant. A propos décela, oserais-je bien lui demander si elle s'est ressouvenue de se défaire de ce buste si peu ressemblant qui est sur le chemin de TErmitage? A propos de cet ermitage, qui*n'«Q est pas un , j'en fais bâtir un véritable sur la montagne , à une lieue de Vienne ; il s'appelle Af on Refuge , puisque je n'y suis pas plus exposé aux progrès de la T. u. 34

{philosophie qu'aux inondations : la liberté est une si belle chose! eelle des Pays-Bas me ruine tous les jours davantage : celle de la France me coûtera le quart de mes revenus. J*ai été assassiné et presque jeté à Feau en Hollande , lapidé en Suisse, boxé en Angleterre, et au moment d'y être pris pour matelot par la liberté de la presse. J'ai été aimé à Venise par la mère du doge. J*ai manqué d'être pris sur un vaisseau par les Ragosains , qui ont la liberté de piller partout. Je ne connais pas assez Lucques et Saint-Marin pour en parler. Je m'imagine que Gênes porte dignement son nom. C'est une trè8-t>elle chose que la liberté , mais la voilà en bonnes mains. Des manants qui se font ministres d'un roi prisonnier ; des curés lé« gislateurs ; des avocats politiques ; et des jeunes gens qui ne peuvent pas payer le mémoire de leurs tailleurs, veulent payer les dettes de l'État.

J'en reviens aux lettres de Voltaire : Pourquoi insulte-t-U Votre Majesté Impériale sur son nom de Catherine, que je protège, et qui n'est pas effayrant comme celui de M. Pallas , dont il parle ?

Ce qui m'a encore bien diverti dans ce volume des lettres, c'est d'y trouver déjà vos aveux d'ignorance , vos impossibilités de faire des vers et la grande maxime que, lorsqu'il s'agit de coups, il vaut mieux en donner qu*en recevoir.

Votre Majesté Impériale me pardonne- t-elle d'avoir ri ? Sans eelâ, j'aurois pleuré de ne plus lui entendre dire de ces choses-là, qui, avec cent mille autres, rendaient les fleuves, les déserts, les palais, les campagnes , les résidences , les châteaux gothiques et autres, les fêtes et les gondoles et les galères si agréables.

Elle sera débarrassée de moi, c'est-à-dire de me lire et de me répondre à peu près en même temps que de Gustave et de Sélim , qui vaut bien le Mustapha de Voltaire , mais non pas son Mahomet. Elle leur répondera : Je vous donne la paix, en même temps qu'elle daignera me dire : Je vous donne le bonsoir. L'exactitude de Votre Majesté à me répondre m'embarrasse, quoique ses lettres fassent mon bonheur et soient des titres que l'assemblée nationale ne peut pas m'ôter. Ou voit bien que je ne suis pas janséniste, car ces mesirieurs n'approchent de la Divinité qu'une fois par an , ou deux tout au plus, et je m'aperçois que voilà deux fois que cela m'arrive depuis quatre mois , et trois fois depuis neuf. Je vais m'arréter jusqu'au mois de janvier 1791. Quelle différence de ces bonnes lettres 4ê votre auguste bonhomie» avec l'esprit lourd ou diffus, ou le

vagoa et l'alambiqué des Jordans, d6 d'Argens , et même de d^A-r lembertlst de ses correspondants !

n me semble que la massue d'Hercule ne s'appesantira pas sur nous ; il n'appartient pas à tout le monde d'être magniQque. Il y a des pays où l'on peut , dans sa cour et dans ses armées , réunir l'or des Perses au fer des Macédoniens ; mais quand on ne peut se soutenir qu'en ressemblant à Sparte , on a tort d'avoir cent chariots de bagages ot deux troupes de comédie , qui me font croire que les autres troupes ne serviront point à la tragédie héroïque.

Je demande pardon à Votre Majesté Impériale de l'entretenir de ma douleur qui est bien vive. J'apprends dans ce moment la pertç que nous faisons : le maréchal de Laudon vient de mourir dans son quartier de Neutisschein, à une lieue du mien » après des souffrances terribles, dont j'ai été témoin pendant onze jours de suite. Il y a eu un mieux qui nous rend notre malheur encore plus sensible. Fautil qu'un héros , et même un grand homme , sans avoir fait de mal qu'aux ennemis, souffre tant, et disparaisse ensuite de cette terre qu'il a tant honorée I Je veux penser bien vite au bonheur que j'aurai^ quand les circonstances me permettront de me mettre aux pieds de Votre Majesté Impériale , pour écarter toutes ces idées affligeantes pour l'humanité.

J'attends à tout moment, de la Baltique ou de ses bords, des nouvelles d'une victoire et non pas d'un combat. Le voyage de Votre Majesté a fait la plus grande sensation en Europe. Je me sou,viens de vous avoir dit, un jour qu'elle m'ordonnait d'avouer ce que je peusois d'elle, qu'outre son imperturbabilité^elle avait aussi la science des à-propos.

Comme je l'étudié, cette science , voici le moment de l'employer. Je crois qu'il esta propos que je finisse, et que je présente à Votre Majesté Impériale les assurances, etc.

Madame,

Je ne puis l'emporter sur Votre Majesté Impériale que par la longueur de ma lettres. Si j'ai sur elle uo avantage quelconque^ Je wm plus puissant que toutes iee puissances de la terre, qui n$

peuvent pas même régaler en rien, ni en bienfaisance, ni en jastice , ni en générosité, ni en grandeur d*àme. Mes letires sont longtemps en chemin : Votre Majesté peut toujours se flatter d'un silence de trois mois quand eHe craint une réponse*

Je dévore les lettres de Votre Majesté , et puis , de peur de 1m perdre , je les cache dans un sachet , car je n'aime pas les gens à portefeuille ; et , grâce à Dieu , j'ai le même bureau que le prince , c'est-à-dire mes genoux ; ensuite j'écris à Votre Majesté ce qui me passe par la tête ; si c'était ce qui me passe dans l'âme, ce serait une expression de sensibilité ou d'admiration qui l'ennuierait : et comme l'ennui est le seul souverain dont elle ait peur, c'est le seal avec qui je lui conseille un statu quo ; elle ne sait pas ce qu'elle peut avoir à craindre de moi. Ma mémoire, malheureusement pour la modestie de Votre Majesté Impériale, est excellente. Je me souviens de mille choses plus simples, plus gaies, plus naïves, plus sublimes les unes que les autres. Parmi celles-ci, il y en a une que moi, administrateur d'une grande province ( grande pour ce petit reste d'Europe qui n'est pas votre empire ), je me rappelle sans cesse : J*ai pour principe de louer tout haut et de gronder tout has. Mes nuances sont moins fines : je lave les têtes qu'on aurait dû couper ; et assez dur en particulier vis-à-vis de certaines personnes, je suis doux pour elles lorsqu'on pourrait m'entendre.

C'est encore grâce à* cette mémoire que je me rappelle les conseils que Votre Majesté a donnés à son iHustre frère , courtisan et admirateur, Joseph II, à Sébastopol. Je ne suis pas suspect de ne pas aimer et même admirer cet infortuné monarque; mais' s'il avait suivi un de ces conseils dont je me souviens, les révolutionnaires belges ne lui auraient pas coûté la vie.

Si l'enthousiasme dont M. de Meilhan est saisi pour tout ce qu'il voit et entend, le fait votre historiographe, je serai son garçon : je me suis blasé sur les grandes choses ; je me suis accoutumé à tout cela : je vois et j'entends Votre Majçsté de sang-froid ; je ne la juge que comme on jugeait les rois d'Egypte après leur mort. On dit qu'il n'y a p^s de héros pour son valet de chambre. J'ai eu le bonheur de. me trouver plus avec Votre Majesté pendant six mois, que votre valet brabançon, mon compatriote, pendant toute sa vie. U fait semblant d'arranger vos cheveux, mais il les dérange par deux tou trois diamants gros, comme mon pc»ng, dont il croit vous pater. Mon héros femme, difféteui de« héros connus, s'est montré

DU PRINCE DE LIGNE. m

tel depuis six heures du matin jusqu'à dix heures du soir. Mais je suis devenu un aigle, sans m'en douter : j'ai fixé le soleij ; il uq m'a pas assez ébloui pour que je ne puisse pas être cru lorsque je dirai qu'il est sans tache. Ainsi, M. de Meilhan, je vous contre-: lerai, je vous examinerai de près.

C'est une bien singulière manière que d'attendre la paix en gagnant des batailles malgré soi. Il me semble que Votre Majesté ue se rejouit de ses victoires que par l'idée qu'elles avancent cette paix. Je souffre de voir Belgrade nous échapper, après la peine que je me suis donnée pour contribuer à la prendre. J'aurais réclamé mes quatre mois, très-brillants, à la vérité, mais abondants en canonnades, sorties et expéditions sur terre et sur mer, si jamais Oczakow av^t dû retourner au Croissant.

J'ai appris à plusieurs ministres anglais et et prussiens qu'ils ne savaient ce qu'ils disaient quand ils prétendaient qu'Oczakow était la clef de la mer Noire ; et cela m'a fait réfléchir à toutes ces paix réglées par des commis , qui, faute d'être instruits par les généraux employés dans la guerre, décident des Hmites sans connaître la géographie militaire et politique. C'est cependant des froids bureaux de ces habiles gens que sont partis tant de traités, à commencer par le roi Nemrod, qui, à la vérité, ne lit pas les siens au nom de la Sainte Trinité.

J'ai vu le roi de Suède avec bien plus d'intérêt qu'auparavant* n m'a dit assez plaisamment, que s'il avait été roi d'un autro royaume, il n'aurait pas été si mauvaise tète ; qu'à peine il aurait été brave. Je lui dis : Sire, comme gentilhomme peut-être, ou tout au plus comme chevaKer. — > C'est eela, me dit-il avec sa vivacité assez aimable ; mais comme soldat, il faut être roi de Suède pour prendre ce genre-là. — Je conçois, Sire , lui dis-je, que vos deux Gustaves et Charles XHont gâté le métier. — Je ne puis régner, me répondit-il, que par l'opinion que je donne de ma personne ; et j'ai voulu apprendre à mes sujets, plutôt qu'aux ennemis, que je ne craignais pas le danger. Ma puissance n'est rien en comparaison de celle de mes voisins ; il faîlait donc qu'on dit : Si le roi de Suède fait quelques sottises, Gustaye 11 les soutient et les répare. J'ai peutêtre cru mal à propos que j'étais offensé ; mais l'impératrice estime ceux qui ne souffrent pas les offensés. Cependant, qu'en savez-vous ? que vous en a-t-elle dit ou écrit? — Ricu, Sire; je ne l'ai pas vue depuis cette époque; mais lorsqu'elle m'envoya votre manifeste, le

nom de Pugatscheff me parut l'avoir irritée, et la modération dont vous vous vantez, parce que vous n'avez pas aidé ses adversaires à la détrôner... — C'était on trait d'humeur de ma part, interrompit-il avec mouvement; je m'en suis repenti, mais point d'avoir déclaré la guerre. J'ai voulu savoir ce que j'avais de moyens et de talents. On m'a peut-être nommé avec quelque éloge : j'ai occupé la scène : il y a plus de gloire à résister à Catherine II qu'à battre Pierre V, comme l'a fait Charles XII. — Sa conversation, un peu trop abondante à la vérité, a pourtant toujours du trait, du piquant et une nuance intermédiaire entre l'esprit et le génie : il brûle de commander des armées si on fait la guerre à la France; mais qui est-ce qui lui en confiera? J'ai voulu lui ôter cette idée par une petite flatterie, en lui disant ce que Cynéas disait à Pyrrhus. Enfin le successeur de la catholique, voyageuse et bizarre Clu'istine m'a demandé plus de cent fois si je ne croyais pas qu'il eût perdu dans l'esprit de Votre Majesté? Je l'ai rassuré en lui disant qu'il y avait toujours deux manières de réussir auprès d'elle, la valeur et la bonne foi. Votre Majesté Impériale n'est pas effrayante dans sa manière de juger ; au bout de huit jours j'ai su à quoi m'en tenir avec elle.

Après avoir arrêté la fermentation dans mon gouvernement civil et militaire, en assurant que cette fermentation n'existait pas ; après, nfétre moqué de la poltronnerie, de la politique, de la dilapidation des Vandeniotistes, et du prétendu royalisme des très-mauvais sujets qu'on appelle Vonckistes; enfin après avoir humilié ceux qui portent encore la tête trop haute, je retournerai passer l'hiver à Vienne, si je ne suis pas assez heureux pour aller prêcher en France , avec quelques assistants, la religion des rois. Qu'on commence vite et fort, pour finir bientôt ; mais que le ciel nouspréserve d'une guerre où l'on donnerait le temps à cette nation de se reconnaître et de s'aguerrir. Votre Majesté Impériale m'écrit qu'il faut faire un cordon autour de la France comme contre la peste ; c'est un conseil sublime ; mais qui saura comprendre tout ce qu'il renferme ? Je me hâte de finir. Madame, et d'assurer Votre Majesté Impériale du respect , etc.

LETTRE III

En 1790.

AVienne . après une petite querelle, l'assaut d*IsmaCl et le cordon de Saint-George de la 3* classe. >

Madame,

Mon cœur , qui va toujours le premier, et si vite que je ne puisjamais rarréter, saurait-il exprimer toute sa reconnaissance du bien-' fait accordé par Votre Majesté Impériale à mon excellent et heureux* Charles ? Je ne publierai point la lettre que vous avez daigné m'écrire ; je me contenteriai de ne l'oublier jamais. Je ne sais pas si l'on en a retenu des fragments, mais je donne ma parole qu'elle n^a jamais été copiée; et néanmoins, en y réfléchissant, Votre Majesté Impériale trouvera que si j'avais eu le courage de rendre public ce chef-d'œuvrs de génie , J'aurais eu ie mérite d'ajouter, s'il est possible , à sa gloire.

Qu'y a-t-ilde plus inouï , de plus éclatant, que de dire, deux mois avant la prise de Tulzis, d'Isacchi, de Brallow, de Kilia , d'Ismaêl , et les exploits aquatiques et terrestres du brave et spirituel Ribas : Pour iMUS , noii5 continuerons & haltre les Turcs , seUm notre louable coutume j par mer et par terre.

Qu'y a-t-il jamais eu, Madame, comme votre petit tableau de l'Eu-: rope ? On voit bien que ce n'est pas un manifeste politique , fait à l'usage des pauvres chancelleries des autres États , qui ne sont que les esclaves de celles de Votre Majesté. C'est un coup-d'œil philosophique jeté en passant sur tout ce qui bourdonne autour d'elle , el il s'y est trouvé tant de justesse et de profondeur, qu'on en a été aussi frappé que des victoires de Votre Majesté Impériale.

Cette lettre sublime a donné k penser à tant de gens, qae moi , qui n'entends pas les affaires, je m'en suis réjoui pour les affaires^ en qualité de jockey diplomatique à la suite des armées et des am< bassades russes, d'associé secrétaire des missions, et de conseiller voyageur. On a eru trouver dans votre lettre des encourage meots ou des corrections sans amerttime, mais indulgentes et magnanimes. U me semble qu'il n'y a pas grand mal à cela. Je prends la liberté. Madame , de n'être pas de votre avis sur la nation hongroise. Le zëla de Votre Majesté pour nous arrive trop tard ; elle ne nous fera jamais assez de bien pour réparer le mal que nous ont fait l'affreux Reif

chanbach et les Belges ; ils auraient dû être gens de guerre au liea de gens de loi, sabrer leurs correspondants et venger le souverain avant de le chicaner. Toutes les nations dégénèrent , excepté celle que Votre Majesté éleclrise. Qui aurait cru qu'on parlât lumières à Varsovie , où il n'y en a pas , et où l'on voit aussi mal dans les rues que dans les affaires ?

Moi indigne , moi qui ne suis pas prophète dans mon pays , et pas grand sorcier dans les autres, j'ai dit, il y a longteaips , que si l'on Q'avait pas chassé les jésuites , l'on ne verroit pas ce maudit esprit d'indépendance, de chicane, de définition, de sécheresse, se répandre comme un torrent qui renverse ou menace les trônes de toute l'Earope , excepté la Russie.

Je suis bien mécontent des Anglais et des Prussiens. Leurs ministres ne m*ont pas eru : j'ai conseillé à tous ceux que j'ai vus d'attaquer Votre Majesté Impériale, parce qu'ils seraient perdus de réputation s'ils ne le faisaient pas ; et je vois, à mon grand regret, qu'elle n'ordonnera pas le même jour à sa flotte de la mer Noire , de bombarder le sérail , à sa flottille de la Dallique de brûler les vaisseaux anglais , et à son armée de terre , de détruire les Potsdamites. . Je voyais déjà Votre Majesté, après avoir mis tranquillement l'adresse à ses trois lettres , faire au billard une triple carambole , puis tourner et retourner trois ou quatre médailles , puis faire une petite scène sur les illuminés , et puis en aller admirer une de Molière.

Je me rends pourtant , comme dit Vanezura; je conviens de votre ignorance , Madame ; il faudra la paix pour que Votre Majesté se remette même à avoir de l'esprit ; car voilà près de quatre ans qu'elle n'a que de l'àme et du génie. Mon Dieu , qu'il y en a dans la lettre à mon bon Charles ! l'honneur et la valeur^ synonymes précieux aux oreilles hèroîqueSj etc. , etc. J'ai peur que mon Charles n'en devienne |bu. J'ai arrangé son ruban de la même manière que le portait autrefois le prince Polemkin lorsque Joseph II , l'allié si tendre et si zélé de Votre Majesté , lui dit en voiture : Usez ce ruban , vous en aurez bientôt un autre.

Je suis heureux d'avoir assisté à plusieurs jours glorieux pour le prince et pour les braves Russes sous les murs d'Oczakow , et de m'étre trouvé à des promenades très-vives par mer et par terre. Je suis bien heureux que , dans votre lettre si honorable vous daigniez, Madame , par votre magie , ensorceler le pèce autant que le fils. Une phrase de vous me vaut mieux que tous )es titres f parchemins et

diplômes , noarritare des rats, disait LisimoD ; les rats respecteront votre précieuse écriture , comme les chats couronnes qui voulaient attraper quelque chose du grand gâteau respectent vos couleurs.

Lorsque Fédéric II reprochait à son ennuyeux Anaxagoras de mon* trer ses lettres , il avait raison ; car elles roulaient sur quelques paragraphes de Wolff , qu'il n'entendait pas plus que moi , et sur des plaisanteries asez triviales à l'égard de l'Église soi-disant catholique , soi-disant romaine.

Voilà donc le chef de cette religion brûlé à Paris , comme à I^on* dres : puissent ces brûlures lui tourner à-compte , pour diminuer celles qui l'attendent peut-être dans l'autre monde.

J'aurais bien voulu qu'au moins les parents et les voisins de la cour de France, au risque d'être brûlés en miniature , eussent renvoyé ou n'eussent pas reçu les ambassadeurs d'un captif. Je souhaite que l'empire germanique fasse son devoir, et je suis fâché de l'éloignement d'un autre empire mieux monté ; qui aurait déjà, sans cet éloignement , envoyé 50,000 prédicateurs avec des barbes et des pit ques , pour soutenir la cause des rois.

Mais je m'oublie devant le premier des rois , et le Roi des rois; pardonnez-le-moi , Madame , Votre Majesté Impériale est la seule qui inspire la confiance et l'admiration en même temps. Il est bien singulier de pouvoir se livrer ainsi devant celle qui a triomphé des Ottomans. Sélim et bien d'autres seraient bien étonnés que j'osasse prendre tant de liberté. Il est vrai que j'en tremble un peu ^ mais c'est seulement quand il m'échappe quelques vérités qui peuvent blesser votre modestie.

Ce 17 mars 1792.

Vienne.

Madame ,

Votre Majesté n'a rien à faire, son petit ménage est rangé; et si ^jl'en avait cru, celui des autres le serait aussi. Dans l'oisiveté que lui donne son activité , elle n'est presque pas excusable de m'qur folier ainsi.

on

166 EETTRES

Je n'ai pas ea l'honnear de conndtre les autres souTerains de U Rassie , ni d'en être ornimi. Je oonçois bien que leurs affaires 1m empêcheraient de me répondre si j*avais pris la liberté de leur écrire. L'un serait occupé de plans de campagne, Tautre de ses finances, aa autre de ses quartiers d'hiver, un autre de sa cour, un autre de son in* térieur, un autre de ses ministres, un autre de ses chiens , un autre de sa famille , de sa femme et de ses enfants ; chacun a ses affaires , mais Votre Majesté qui fait les siennes avec quatre lignes , quatre vaisseaux et quatre bataillons, pourquoi ne m*a-t-elle pas écrit? aussi j'espère que , pour la première fois de sa belle vie , Votre Majesté Impériale connaîtra le remords. Je suis le seul en état de loi donner l'absolution que le divin Platon et tout le clergé russe, dont j'aime Tinstruction , la robe , la barbe et les vertus , n'est point eq état de lui accorder. Voilà six mois que je n*ai reçu de lettres de Votre Majesté , et c'est la seule fois que cela me soit arrivé depuis douze ans. N'est-ce pas aussi tyrannique que si elle dépouillait un de ses braves généraux d*un grand gouvernement? Je parle à s^ conscience , je vais parler à sa bonté.

Quoique le caractère le plus ferme, le plus simple et le plus smsible ne m'ait point donné depuis six moix des marques de souvenir, j'ai besoin de parler à Votre Majesté Impériale. S'il y avait seulement le plus petit grand homme à présent dans les quatre parties du monde , je lui écrirais pour ne pas vous incommoder. Madame; mais il faut que Votre Majesté paye pour elle et les grands hommes qui ont disparu.

Je n*ai pu apprendre en Russie si Pierre P' avait jamais ri de bon coeur. Ainsi je ne suis pas sûr que je me fusse exposé à recevoir un mot sec de sa part. Frédéric II m'a recommandé trois fois , à l'aide de Dieu et à sa sainte et digne garde , comme s'il s'était mis dans le cas d'en faire les honneurs. Louis XIV m'aurait écrasé par sa signature; mais je crois que j'aurais reçu par la poste quelques bons venlre-saint-gris du pauvre Béarnais, s'il avait eu assez d'argent pour affranchir sa lettre.

Alexandre écrivait bien, mais il a eu Quinte-Gurce pour secrétaire. Son imitateur suédois parlait un latin gothique. J'aurais pu attraper quelque billet de César ou d'Alcibiade , et j'aurais ouvert avec plaisir et avidité une lettre militaire ou amicale du grand Condé. Une réflexion qui m'arrive à présent ( car je m'avise de tout , même do réfléchir) , c'est que c'est sous les règues mêmes les plus durs quf

Fon a va de grands hommes en guerre et en littérature; mais je n'en vois point au milieu de Tanarcbie et de ses atrocités. Quand Rome a eu des Sylla et des Marius , elle était soumise et partagée. Les Scipions étaient de grands aristocrates; Periclès était une espèce de Roi; Horace et Virgile auraient en peu de succès pendant les guerres civiles. Si Montaigne et le bon la Fontaine avaient vécu do notre temps, l'un- avec ses vérités , l'autre avec ses naïvetés et ses distractions » ils auraient été pendus les premiers.

J*aifait ma cour une fois à notre jeune empereur, que je trouve vieux, grâce à deux campagnes età son éducation commencée par Joseph II, le monarque infortuné dont le souvenir de Votre Majesté Impériale fait l'apothéose. J'ai pris la liberté de dire à Tempereur, au sujat des Pays-Bas, que la vigueur exemptait de la rigueur, et que j'étais sûr que six mois de fermeté , en montant sur le trône , consolideraient son règne pour toute sa durée. La bonté avec laquelle il a bien voulu accueillir un courtisan moraliste, qui a osé placer les mots d'élévation et de patriotisme dans sa petite audience , est d'un bien heureux augure.

Qu'on regarde l'étoile du nord : c'est véritablement celle des rois; elle guide au temple de l'immortalité. Je suis » etc.

£:nl793.

De BelœlL Madame ,

Je viens de voler à Votre Majesté une vue de Czarskozelo, celle de la colonne de Kagul , à la place de laquelle j'ai mis un obélisque en marbre blanc de la hauteur de quarante-cinq pieds. Sur l'un des côtés est écrit : A mon cY^bt Charles pour Sahatoch et Ismaêl: l'autre est surmonté par la croix de Saint-Georges et celle de Marie-Thérèse , et sur une autre face on lit : Nec tejuvenis memorande silebo. et sur l'autre : Sein Muih macht meinen Slolz , seine Freundschafl tnein Glûch i Son courage faitmon orgueil , son amitié mon bonheur. . Au bout de cette prairie, qui finit par un vallon rétréci et par un

hovi iforangera eocaiasés dans la terre, il y a on temple de marbre en mines, an-dessus d*nne superbe cascade qni tombe nuit et jour. J*ai arrangé , changé, placé moi-même chaque morceau d'architecture sur le terrain, faute de savoir dessiner ; car je n'ai aucun talent, à moins que je ne me permisse de dire comme Duclos , mon talent à moi c'est l'esprit ; mais qui oserait a^en croire en pensant à Votre Majesté? A propos des nations que je trouve dégénérées, j'ai l'honneur de représenter à Votre Majesté Impériale que je suis presque toujours de Favis de tout le monde par paresse, et parce que peu de personnes sont capables d'entendre une discussion. Mais elle m'a fait l'honneur de me dire en voiture , en allant à Czarskozelo, en 1780, qu'une des bonnes qualités de Pierre l^' était qu'on pouvait disputer avec lui.

Je crois, comme Votre Majesté, que depuis la création du monde èhinois , ou du monde chrétien , il y a les mêmes passions. Il y a peut-être sur la terre la même somme de vertus , de vices , de bien et de mal ; mais il dépend des souverains de la distribuer inégalement.

Nous avons lu qu'Athènes et Rome avaient disparu. Nous voyons Paris disparaître ,' et nous admirons le plus haut degré de la gloire, de la puissance et des arts dans Pétersbourg et trois ou quatre Russies de toutes les couleurs.

Votre Majesté a ramassé quelques matériaux et des pièces détachées qui n'avaient point été mises en œuvre dans l'atelier de Pierre P'; elle a dressé FédiGce , en y ajoutant bien d'autres pièces encore ; et avec des ressorts dont on ne voit pas le mécanisme, elle a fait aller une machine immense.

Sans vous , Madame, j'ose le dire , votre empire n'aurait été qu'un grand colosse efflanqué ; Votre Majesté , en ajoutant encore cependant à sa gigantesque figure , lui a donné la force et la santé pour plusieurs siècles , si vos traces sont suivies.

Mon cher et inimitable , aimable et admirable prince de Tauride , qui fait si bien la guerre aux sots musulmans , a usé la nature pour longtemps; car elle lui a donné toute l'étoffe qu'elle aurait employée à faire une centaine de gens de cœur et d'esprit , qu'on aurait vus avec plaisir et employés avec utilité.

Si je ne craignais pas qu'au lieu de me lire il ne s'occupât d'une rangée de hachas , ou de colonnes, ou de navets, je lui écrirais.

Suis-je encore obligé de parler du profond respect et de l'enthou-

siasme avec lequel je suis, Madame , de Votre Majesté le plus humble et le plus fidèle sujet , russe et tartare ?

Ligne.

LETTRE VL En 1793.

DeBelœii.

Madame,

Quel beau nom que ce Caucase ! Que je suis aise que ma lettre y ait été faire un tour! Mais voyez l'injustice du ciel : c'est là qu'il a puni un pauvre diable de Prométhée qui n'a pas fait pis que Votre Majesté Impériale et il la fait triompher dans le lieu même de ce supplice. Un vautour déchirait Prométhée , et vous déchirez les vautours qui voulaient manger les troupeaux de vos belles prairies sur les frontières de votre empire.

Votre Majesté, plus coupable cent fois que ce voleur du feu céleste, se sert du feu de cent pièces de canon qui ébranlent tous ces petits trônes situés dans les creux de ces monts fameux ; à la bonne heurey puisque le ciel le veut ainsi , et qu'il est plus sage que le ciel d'alors.

J'ai bien besoin de m'occuper des jours brillants et fortunés de Votre Majesté pour chasser les souvenirs qui me tourmentent sans cesse. Une malheureuse princesse que j'ai eu le bonheur et la facilité de voir continuellement pendant douze ans de suite , belle, bonne, et calomniée sans relâche..., réunissant tant d'aimables et d'excellentes qualités..., alliée si proche d'un trône puissant, et néanmoins enfermée dans une horrible prison. Ah mon Dieu ! mon imagination est si mal en France. Je me hâte de retourner à Pétersbourg.

Voilà donc encore, grâce à Votre Majesté, une famille aussi heureuse qu'elle est vertueuse et intéressante. Le comte de Gholseuil miérite vos bienfaits à tant d'égards ! et son fils que je connais beaucoup est bien digne de son père et des bontés de mon auguste souveraine.

Il faudra faire bien attention à la date : on ne saura plus de quel pays on parle, car il n'y aura bientôt plus de noms étrangers à Pétersbourg. L'Europe et l'Asie y seront neutralisées , et la Seine , qui n'a pas l'honneur d'avoir affaire à Votre Majesté Impériale, comme

cinq, mers de ma eomiaiggance, ses très-humbles servantes ^ envoie les habitants de ses rives , jadis fortunées » sur les bords de laNévi. Vos braves soldats , interrogés par quelques voyageurs, dans quelques années répondront :

Noos combattions, Seigneur, avec Montmorency, Richeliea, Langeron et ce fameux Lacy.

Que manque- 1 -il, Madame, à présent à votre gloire? elle égale vos bienfaits : c'est tout dire, etc.

En 1793.

A MonBefoge.

Madame,

J*ai encore eu occasion de voir que Votre Majesté Impériale s'entend à tout. Si mes intendants me servaient aussi bien, je serais plus riche du double. Elle sait acheter, vendre , racheter, prêter, donner, redonner. Elle a fait de bonnes spéculations dans ce genre de commerce : car le résultat est toujours de s'enrichir en enrichissant les uns pour enrichir les autres : il tombe de toutes parts une pluie à verse de bienfaits sur l'empire. Je suis fort content de la petite ondée qui m'en arrive aussi. Voilà une bonne affaire que fait M. le grand maître d'artillerie , et moi de même ; mais il ne sait pas que je suis un chicaneur. Il faut bien que je le sois pour chicaner quelqu'un qui ne chicane personne , car tout le monde en dit du bien : et je suis en train de l'aimer, pour peu que je le connaisse.

Que M. le grand maître d'artillerie sache donc que je ne lui vends pas un certain rocher à trois ou quatre toises dans la mer, que j'ai traversée ayant de l'eau jusqu'à la moitié du corps , pour y graver le nom divin de Catherine le Grand, et d'un autre côté (je lui en demande pardon) le nom humain de la dame de mes pensées d'alors.

Votre Majesté peut voir ce rocher dans le dessin que je lui ai donné de Parthenizza : il y avait mes projets de bâtir, que j'aurais exécutés sans Jusoff-Paeha , à qui la Russie a l'obligation d'une grande augmentation de sa gloire.

DU PRINCE DE LIGNE; 17t

Je veux domc , je prétends , j'exige que ce rocher même s'appelle Rocher de Ligne. Point de médiation ; c'est ainsi que j'ai appris 4'une certaine cour à traiter.

Si le bon Sélim obligeait Votre Majesté Impériale à aller à Constantinople, j'irais avec Tuniforme de l'Ermitage que j'ai encore, et que j'aime de tout mon cœur. Mon rocher me donne le droit de porter le velours vert et argent : car Votrejfajesté, marchant avec majesté , grâce et lenteur sur le pont de sa galère, m'a dit un jour, en étendant sa belle main, et sans s'apercevoir, que le vaisseau marchait toujours : Je vous don]ie,Mon8ieur le prince de Ligne, ces terres sur la rive gauche du Borysthène.

La petite Europe occidentale n'|st pas près de sortir des petites maisons. On fait des plans, mais je crains qu'avant qu'ils ne passent et repassent la mer, le Rhin et le Danube , les ennemis , par trois attaques différentes sur trois points éloignés l'un de Tautre, ne passent la Meuse, la Sambre et la Lys, et ne préviennent ainsi les rassemblement nécessaires pour attaquer partout, en commençant par sauter, à la russe, dans le camp retranché deMaubeuge. C'est ce que j'ai conseillé pendant tout l'hiver, mais en vain.

Si Votre Majesté Impériale a du crédit auprès du comte d'An-, hait, je la prie de m'appuyer respectueusement auprès de lui ; car je lui écris pour lui demander une grâce qui m'intéresse beaucoup. Mai9 il faudra que Votre Majesté se lève de bien bon matin pour rattraper, qu'elle aille à son lever, et se fasse annoncer pour lui demander audience.

Je suis , etc.

Page 1