ET VARIÉTÉS
Sur Marie-Jntoînette , reine de France.
Piccini, à son arrivée en France, répéta les deux premiers actes de son Roland devant la reine, oii ils réussirent beaucoup. La reine voulut chanter devant lui, lui proposa de l'accompngner au piano, et choisit précisément un morceau A'Alccsle; de façon que la première chose que fit Piccini à Versailles fut d'accompagner un air de Gluck.
La reine m'a raconté elle-même cet heureux et plaisant mal à propos, dont elle riait et rougissait encore. La grtàce qu'elle mettait à réparer ces petits malheurs, qui lui arrivaient souvent par une sorte d'ingénuité qui lui allait si bien , peignait la bonté et la sensibilité de la plus belle des âmes , qui ajoutaient des charmes à sa figure, sur laquelle on voyait se développer, en rougissant, ses jolis regrets, ses excuses, et souvent ses bienfaits. Combien de fois n'ai-jc pas surpris tous ces mouvements qui se succédaient les uns aux autres, quand , pour me faire rire , je tendais des pièges à sa majesté ! J'aurais voulu qu'on ne lui en eût jamais tendu d'autres. Encore n'en a-t-on pas abusé, comme on l'a cru. Cette malheureuse princesse n'a que trop prouvé , en courant à la mort, son trop de délicatesse, en n'osant point prendre sur elle de contredire le roi ni ses ministres. La seule affaire sérieuse dont je l'ai vue occupée a été d'empêcher, comme Française et Autrichienne à la fois , la guerre qui sans elle se serait alluméeau sujet de l'Escaut. Les dix millions qu'elle engagea le roi à prêter à la république de Hollande , pour payer les frais et apaiser l'empereur son frère , ont donné occasion à la plus béte de toutes les calomnies, qu'elle lui faisait passer des trésors. Nous n'en avions pas besoin ; la maison d'Autriche était mieux dans ses affaires que la maison de Bourbon. Les reproches sur son luxe étaient aussi mal fondés. Il n'y a jamais eu de femme de chambre, de maîtresse
de roi, ou de ministre qui n'en eût davantage. Elle s'occupait si peu de sa toilette, qu'elle se laissa pendant plusieurs années coiffer on ne peut pas plus mal, par un nommé Larceneur , qui l'était venu chercher à Vienne, pour ne pas lui faire de la peine. Il est vrai qu'en sortant de ses mains elle mettait les siennes dans ses cheveux, pour s'arranger à l'air de son visage. Quantau reproche sur son jeu, je no lui ai jamais vu perdre plus de deux mille louis, et encore était-ce à ces jeux d'étiquette, où elle avait peur de gagner à ceux qui étaient obligés de faire sa partie. Souvent, à la vérité , après avoir reçu le premier jour du mois cinq cents louis, qui étaient, à ce que je crois pouvoir me rappeler, l'argent de sa poche, elle n'avait plus le sou. Je me souviens d'avoir quêté un jour, parmi ses valets de pied et cfems son antichambre, vingt-cinq louis qu'elle voulait donner à une malheureuse femme qui en avait besoin. Sa prétendue galanterie ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et peut-être distingué pour une ou deux personnes, et une coquetterie générale de femme et de reine, pour plaire à tout le monde. Dans le temps même où la jeunesse elle défaut d'expérience pouvaient engager à se mettre trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y eut jamais aucun de nous, qui avions le bonheur de la voir tous les jours, qui osât en abuser, par la plus petite inconvenance; elle faisait la reine sans s'en douter, on l'adorait sans songer à l'aimer.
A l'occasion de ses finances, je me souviens qu'un jour elle s'amusa beaucoup, lorsque je me moquais de sa cassette, où je savais qu'il n'y avait pas un louis, et que j'avais vu partir de Fontainebleau au grand galop et entourée de gardes , suivant un usage ridicule de la cour, celui-là et bien d'autres, comme de payer, par exemple, soixante mille francs en licclle pour empaqueter. On fit supprimer pendant plusieurs années les grands voyages. La reine se moquait elle-même des abus qu'elle n'osait point faire réformer, et surtout de son poulet, qui coûtait cent louis par an. Je ne sais plus si c'était la feue reine, ou Anne, ou Marie-Thérèse d'Autriche, qui en demanda un, un jour l'aprcs-dhier, pour elle ou pour son petit chien. Il ne s'en trouva pas, et tous les ans, depuis ce temps-là, on en fit un établissement à la même heure , ce qui devint ensuite un profit ou une charge à la cour.
Croirait-on, à propos de cela, que Louis XV, assassiné le jour des Rois 1757, fut obligé di» se passer de bouillon parce qu'il survint une dispute entre le déparlement de sa bouche et celui qui y est le
DU PRINCE DE LIGNE. y 7
plus opposé, c'est-à-dire l'apothicairerie? Celui-ci soutenait que celuilà n'avait rien à faire que lorsque sa majesté jouissait d'une parfaite santé.
Sur le vaudeville en France.
Les circonstances des temps amènent en France des vaudevilles plus ou moins gais, plus ou moins méchants. Les maîtresses et les jésuites de Louis XIV , madame de Pompadour, madame du Barr\-, en étaient une source inépuisable. Une petite bourgeoise , mesurant tojit à sa toise, etc., sur la première, était une très-jolie chanson, comme sur la seconde : Princesse, drôlesse,e{c.
Il s'est élevé malheureusement un autre genre de gloire dans ce genre-là, mais sérieux et dangereux. Ce sont les hymmes patriotiques, dont on n'a fait que trop usage pour le malheur de l'Europe. Elles n'ont pas peu servi à en conquérir les pays ou l'opinion. La Marseillaise , la Marche des Pyrénées, le Réveil du peuple, sont sublimes en paroles et en musique ; et même Ça ira et la Carmagnole ont leur mérite.
Sur les Prédicateurs.
Je ne sais pas comment tous les prédicateurs n'apprennent pas par cœur Bourdaloue et Massillon, pour les prêcher plutôt que leurs mauvais sermons. On dirait : Nous allons entendre aujourd'hui du Bourdaloue, comme on dirait : Nous allons entendre aujourd'hui du Corneille à la Comédie-Française.
Un prédicateur, je crois que c'était un petit abbé dont on n'attendait pas grand'chose, se conduisit ainsi en province; il choisissait dans Fléchier, Bossuet, Mascaron. On l'admirait, on criait au miracle. Son dernier sermon de carême fut sur la restitution ; et , après avoir encore étonné, il finit par dire qu'il voulait lui-même en donner un exemple, en rendant à chacun ce qu'il avait pris, et il dit à son auditoire tout ce qu'il avait emprunté des orateurs chrétiens , qui apparemment n'étaient guère connus dans l'endroit.
Sur ce vers de la Pucelle de M. de f'oUaire :
G mes amis ! vivons en bons chrétiens.
Un cuié, qui avait défendu au prône de lire la Pucelle, fut bien étonné des vers qui commencent ainsi, qu'un de ses paroissiens lui
récita. Messieurs, leur dit-il eu chaire, voyez comme on trompe un bon pasteur! Je vous recommande la lecture de cet ouvrage : 0 mes amis, ajoutat-il , rirons en bons chrétiens! c'est ce qu'on y trouve : apprenez la suite par cœur, je vous prie.
Sur le malheureux penchant des Français à tout fronder.
Ce sont ces maudites fronderies des Français contre le pauvre Louis XV qui ont précipité Louis XVI dans la tombe. Il élait à la mode de résister. On attendait à la première poste M. de Choiseul partant pour son exil. On courait à Chanteloup; on criait contre ce parlement Maupeou : et cet homme , qui connaissait son pays , fit acheter à madame du Barry, qui me l'a raconté elle-même, le tableau de Charles P', afin que le roi vit tous les jours la suite de la faiblesse. C'était la première noblesse , la plus ingrate , la plus comblée de bienfaits de la cour, qui , royaliste beaucoup trop tard , bravait alors la royauté. S'il y a des champs élysces , la belle et malheureuse reine me dira qu'elle se ressouviendra que lorsqu'elle me racontait quelque horreur qu'on lui faisait, je lui parlais de ses charmants vilains sujets, voyant déjà alors ce que peuvent la légèreté et l'ingratitude, sans pouvoir prévoir que ces sujets cesseraient d'être charmants, et deviendraient ce qu'ils ont été depuis 1788 jusqu'en 1797.
Sur tes opinions religieuses de M. de Foliaire.
0 que M. de Châteaubriant est juste et sublime sur M. de Voltaire ! Il nous le montre un impie inconséquent , un anti-chrétien de circonstance; mais ce qu'il en rapporte en faveur de la religion pourrait faire un livre de prières. Pour moi, si j'avais été aussi bon chrétien que je le suis à présent, et moins jeune que lorsque j'étais à Ferney, je parie que je l'aurais raccommodé avec Jésus-Christ, surtout en lui disant que ses sots ennemis n'y croyaient pas, et qu'on disait partout qu'il était juif. Le lendemain libelle contre les juifs, les incrédules. Eh! vite, père Adam, aurait-il dit, laissez-là vos enfants; dites-moi la messe, j'y crois et j'irai tous les jours.
Sur Fléchier.
Peindre Fléchier seulement comme évéque ne suffit pas. Pourquoi ne pas le mettre à coté de Fcnclon , en disant que celui-ci n'aurait pas pu faire ses Oraisons funèbres, pas plus que Fléchier n'eût
DU PRliNCE DE LIGNE. ^^
fait Télèmaqne ? Mais son successeur à l'êvéché de Nimes donna bien une preuve de son esprit , de son goût , de son attachement à son métier d'église et de prélat , par sa réponse à Louis XIV. 11 effaça le nom de madame de Montespan , qui avait élé mis à la craie sur la porte de la chambre qui lui avait été destinée dans son palais, par les fourriers de la cour, qui passaient par Nimes. Les courtisans ne manquèrent pas d'en dire au roi leur sentiment pour lui plaire. Lorsqu'il entra chea l'évéque pour y loger : Vous n'tlespas galant, monsieur de I\imes, dit Louis XIV ; quelques personnes auront le droit de s'en plaindre. Oui, sire, lui répondit-il, par exemple le plus bel homme de votre rotjaume; mais j'aurai pour «loi le fils aine de l'Église.
Quel est le pays où l'on dirait de ces choses-là? Le selaltique n'avait pas de grâce et souvent peu de sel. Les Romains ont dit des sentences souvent trcs-communes ; mais ceci ne peut être que de la |)atrie du goût , de la justesse de la repartie, de l'amabilité, de l'esprit, de la noblesse et de la décence , quand un grand roi l'inspire.
felit exemple du grand art que possédait Beaumarchais de mystifier le monde.
Je fus chargé par M. le prince de Conti d'aller chercher M. de Dcaumarchais au coin de la rue Colbcrt, à un réverbère éteint ; de le mener dans un fiacre jusqu'au Bourget, d'où je l'envoyai dans une de mes voitures à Gand , à un de mes gens d'affaires , qui le lit passer eu Angleterre. Cet homme extraordinaire prétendait que sans cela il serait arrêté, et huit jours après il était déjà dans le cabinet de Louis XV, qui lui avait donné une commission secrète, et qu'il couvrit de ce jeu pour nous mystifier.
Sur le spectacle de la cour à Versailles.
La reine avait eu la bonté de me permettre de me placer sous sa loge, d'où je pouvais causer avec elle. Je ne pus m'empécher de la regarder, le même jour que les notables furent nommés , lorsque Cassandre dit, dans le Tableau parlant : Les notables du lieu vont ici s'assembler. La reine me fit des yeux terribles pour me faire taire, en cas que je voulusse faire l'aimable là-dessus, et eut bien de la peine de s'empêcher de rire. Plus elle avait été contre celle maudite invention , et moins elle voulait le faiie voir; tenant à ce principe de ne pa-
raitre jamais condamner ce que faisait le roi ; mais rien n'était plus plaisant que l'air de prudence qu'elle prenait alors.
Le soufflet rendu.
Le Irès-brulal père de Frédéric le Grand passait l'après-dinée, dans une petite île qu'on montre à Berlin , à fumer et à boire de la bière avec ses généraux et ses ministres. Celui de l'empereur Charles VI, M. de Seckendorf , y était admis. Il était assis entre le roi et son premier ministre. Sa majesté se fâcha d'une de ses réponses, et ayant la repartie moins à la main que le soufflet , en donna un à M. de Seckendorf. M. de Seckendorf rendit le soufflet au premier ministre , et lui dit : Faites-le passer.
Sur les diverses espèces de mouches dites mouches du coche.
De toutes les mouches du coche celles que je méprise le plus ce sont les militaires et les ministérielles; les autres mouches ne sont qu'amusantes à suivre , et ne font mal à personne ;
Celles de chasse , par exemple; elles ont tout fait, elles ont revu du cerf, elles ont crié : Tayau? elles ont rompu les chiens , ou elles les ont mis sur la voie , etc. ;
Celles de comédie de société, qui croient que, pour souffler quelquefois mal à propos, s'agiter dans les coulisses ou sur le théâtre, elles font tout aller ;
Les mouches du coche de l'administration d'un pays, qui croient avoir tout l'empire sur les épaules, tandis que c'est l'empire qui les porte souvent sur les siennes ;
Les mouches de la cour, qui s'imaginent que le service d'un chambellan , ou d'une grande ou petite charge , fait l'honneur et le bonheur du souverain, et que toute l'Europe aies yeux fixés sur eux, lorsqu'ils ont l'honneur de marcher devant lui à une procession ;
Les mouches de l'Église , où l'on voit l'enfant de chœur courir partout , le sous-diacre remuer l'encensoir, le diacre lever la chasuble pour ne pas la gâter, en s'asseyant i)endant l'épitre , et le suffragant tenir la mitre : il faut que tout cela se fasse , cela est tout simple , et notre culte est nécessaire et majestueux ; mais c'est le prix (pi'y mettent ceux qui n'ont pas à remplir les devoirs mystérieux et sacrés qui est plaisant;
Les mouches de parade et d'exercice, drôle d'espèce de mouches
encore. Les mouches de fêle , de bal , de concert ; il y on ,i dans tous les états, les métiers, les manufactures, les institutions, les éducations , les hôpitaux , les couvents , les collèges et les villages, comme à la ville et à la cour.
Et moi , pauvre mouche littéraire, qui prétends peut-être être utile par des réflexions que d'autres font sans se donner la peine de les écrire. Cela n'est-il pas risible aussi.' Nous en sommes au point qu'il faut même pardonner aux mouches; il n'y a pas grand mal à cela. C'est aux insectes qu'il faut en vouloir; c'est à ceux qui s'attachent, qui sucent le corps humain, qui piquent et qui incommodent, même en chatouillant.
Hélas ! combien d'hommes n'y a-t-il pas qui marchent à quatre pattes, ou qui rampent , pour faire du mal? La mouche, au moins, s'envole quand on la chasse; mais on ne se défait pas aisément des autres.