‹ Mémoires, souvenirs et anecdotes (volume 4)Chapitre 43 sur 46 · LETTRE AU MARÉCHAL DE LACY · texte numérisé non relu

LETTRE AU MARÉCHAL DE LACY

En décembre 1789.

De Belgrade.

Ce n'est pas pour me faire valoir, mon cher maréchal, car mon devoir ne me coûte rien ; mais je suis assommé de propositions pour me mettre à la tête des Flamands. Je n'ai répondu qu'une seule fois pour dire que je ne répondrais point : je leur ai fait entrevoir la sottise et l'impuissance de leur révolte ( grâce à leur pauvre tcle ) ; car ils pourraient bien empêcher d'un côté le passage de la Sambre, et de l'autre celui de la Dyle, par les bords escarpés qui se trouvent de leur côté; et après leur avoir démontré qu'ils ne savaient pas lire le bourguignon du bon duc, auteur de leuryoycKse entrée, j'ai ajouté que je les remerciais des provinces qu'ils m'offraient; mais que je ne me révoltais jamais pendant Ihiver.

Je n'ai pas même honoré Vandernot de cette mauvaise plaisanterie, et n'ai pas répondu à sa sommation de venir défendre nos privilèges, ni à ses menaces si je ne m'y rendais pas tout de suite. Je prie Votre Excellence de ne pas dire un mot de tout cela à l'empereur, que je plains d'avoir cru peut-être que je m'intéressais à la révolte belgique ; car je m'imagine que c'est pour cela que je suis ici dans une espèce d'exil. Comme il revient aisément des impressions qu'il prend, je suis sur qu'il me fera sortir bientôt de cette situation, en rétractant l'ordre de choisir pour mon quartier d'hiver Belgrade, Esseck ou Pelervaradin.

Si j'y reste, je m'en vengerai en refaisant ce qu'on appelle le chemin du prince Eugène, une belle communication de Semlin à Belgrade, et achevant en Syrmie un canal commencé par les Romains : j'y emploierai tout mon corps d'armée.

Le tefterdar que j'ai eu chez moi en otage, ot qui, oubliant Mahomet, a fait semblant de prendre le vin d'Hongrie pour du sor-

het, m'a dit l'autre jour quel était l'acharnement des ministres de Prusse et d'Angleterre pour faire continuer la guerre.

Ces deux puissanc^es, par une politique infernale et mal entendue, veulent faire perdre les Pays-Bas à la maison d'Autriche ; et l'Angleterre veut faire perdre la France à la France. Qu'on se dépêche à Vienne de conclure la paix. Je sais que les femmes, les abbés et les oisifs d'une grande ville ne la veulent jamais ; mais quand même on aurait toute la Bosnie, très-difficile à conquérir à cause des châteaux d'une féodalité musulmane dont le nom est ignoré, on n'en serait pas plus riche. Contentons-nous de Dubitza, Novi, Sabacz , Belgrade et Choczim, et que la Russie se contente d'Oczakow. Courons au plus pressé : qu'on éteigne l'incendie des Pays-Bas , et qu'on prévienne celui de la France ; bientôt il n'en sera plus temps.

On ne peut penser à rien à Pétersbourg que quand on est en pais avec Constantinople. Le jour qu'on y apprit que Bulgakoff était aux Sept-Tours, l'impératrice en était presque fâchée. C'est une souveraine pour l'histoire bien plus que pour le roman, quoiqu'on ne le croie pas. Le prince Potemkin , qui tenait à l'une et à l'autre, est bien revenu du roman.

La France sera punie par où elle a péché ; elle sera punie d'avoir fait révolter l'Amérique , et d'avoir accoutumé la Turquie à l'inimitié avec l'Autriche. Les pauvres Turcs, peu au fait de ce qui se passe en Europe , croient peut- être qu'ils seront soutenus par leurs alliés, et les Anglais se repentiront de ne pas appuyer le trône du malheureux et vertueux Louis XVL Mon Dieu ! que je plains la pauvre reine aux Tuileries ! Tous les détails que Votre Excellence me donne de cette arrivée à Paris m'ont fait fondre en larmes.

Page 1