‹ Memoires souvenirs et anecdotes M. Le Comte de Segur. Correspondance et pensees du principe de Ligne 2 par m. le comte de SégurChapitre 14 sur 39 · AUX CHEFS DU MILITAIRE DES PROVINCES · texte numérisé non relu

AUX CHEFS DU MILITAIRE DES PROVINCES

Ce n'est point la grande représentation, depuis une heure après midi, que je vous demande. Tant mieux si Ton trouve des gens puissants qui en imposent par une magnificence qui fait honneur au service et du bien au pays. Mais c'est depuis onze heures jusqu'à midi, à la parade, que je désire la décence, la tranquillité, l'exactitude, la sévérité, l'air pénétré ou enthousiaste, et tout l'apparat possible des cérémonies militaires. Que les honneurs et les dignités y soient bien

1 II faut chercher de la pratique où Ton peut. Si la Russie est en guerre, il faut demander la permission d'y aller. C'est là que Ton apprend qu'il n'y a rien d'impossible. S'il y a dans quelque autre pays des camps, de grands simulacres de guerre, et surtout des sièges, il faut tâcher de les aller voir. On a beau faire tout ce que je dis, apprendre chez soi tout ce qu'on veut, la guerre arrive : on sait tout, hors ce qu'on doit savoir. Au commencement de la guerre de sept ans je fus commandé avec des ouvriers pour faire faire une flèche. Tétais nourri de tous les auteurs militaires. Je ne savais pas comment on faisait une fascine, et sans un vieux bas ofticier de ma compagnie, je n'en serais jamais venu à bout.

observés. Que les fanfares, la musique et la beauté des habits de ceux qui la composent, des plumes sur les bonnets des soldats, et tous les ornements dont Ton est susceptible, attirent les curieux à celte espèce de culte religieux du dieu des armées. Que nos mystères ne soient pas cachés. J'aime à voir les généraux au milieu d'un cercle de braves et brillants militaires, qui sont entourés eux-mêmes par tous les habitants d'une ville, ou des tentes voisines si l'on est en campagne. J'aime, dis-je, à voir ainsi les chefs, avec toute la pompe possible, y descendre de cheval, donner leurs ordres, entrer dans tous les détails, recevoir les rapports, accepter les plaintes, questionner, louer les uns tout haut, gronder les autres tout bas, an* noncer les grâces qu'ils auront procurées à ceux qui en méritent, animer par d'excellents propos, tenus d'un air militaire, peut-être de sévérité, s'il y en a sujet par hasard ; et sans cela, de gaieté ou de bonté. 11 faut toujours que les chefs d'une armée ou d'une garnison fassent effet ; car si un seul jour ils n'inspirent pas, en se montrant, la crainte, la confiance ou l'amitié, les voilà nuls pour toujours. Que chacun choisisse de ces trois choses ce qui va le mieux à sa physionomie. Un rien fixe, détermine, amène, ou repousse, ou ramène les esprits. La figure et la manière dont on s'habille, ou monte à cheval, contribuent même à ces sortes de succès auprès de ses inférieurs. Si parmi ceux-ci il y a un officier général qui mérite d'avoir la tête lavée , il ne faut pas que ce soit d'une manière à le faire mépriser, mais à donner aux autres la crainte d'en avoir autant , et donner idée de sa fermeté et de sa justice : on n'osera pas pour cela manquer de respect au général grondé. Il n'y a rien pour le bien-être et l'éclat du premier service de l'Europe que ne doivent faire tous ceux qui ont l'honneur d'être à la tête de puissantes armées.

Je m'étais ennuyé longtemps, et j'en avais ennuyé bien d'autres. Je voulus aller m'ennuyer tout seul. J'ai une fort belle forêt. J'y allai un jour, ou, pour mieux dire, un soir, pour tirer un lapin. Celait à l'heure de l'affût. Quantité de lapereaux paraissaient, disparaissaient, se grattaient le nez., faisaient mille bonds, mille tours, mais

toujours si vite que je n'avais pas le temps de lâcher mon coup. Un ancien, d'un poil un peu plus gris, d'une allure plus posée, parut tout d'un coup au bord de son terrier. Après avoir fait sa toilette tout à son aise ( car c'est de là qu'on dit : propre comme un lapin ), voyant que je le tenais au bout de mon fusil : « Tire donc, me dit-il,

qu'atteuds-tu ?» Oh ! je vous avoue que je fus saisi d'étonnement!

Je n'avais jamais tiré qu'à la guerre, sur des animaux qui parient. «Je n'en ferai rien, lui dis-je; tu es sorcier, ou je meure. — Moi , point du tout, me répondit-il, je suis un vieux lapin de La Fontaine. » Oh , pour le coup, je tombai de mon haut. Je me mis à ses petits pieds : je lui demandai mille pardons, et hii fis des reproches de ce qu'il s'était exposé. « Ëh, d'où vient cet ennui de vivre ? — De tout ce que je vois. — Ah, bon Dieu! n'avez-vous pas le même thym , le même serpolet? — Oui. Mais ce ne sont plus les mêmes gens. Si tu savais avec qui je suis obligé de passer ma vie. Hélas ! ce ne sont plus les bêtes de mon temps ; ce sont de petits lapins musqués , qui cherchent des fleurs. Ils veulent se nourrir de roses, au lieu d'une bonne feuille de chou , qui nous suffisait autrefois. Ce sont des lapins géomètres, politiques, philosophes ; que sais-je ? D'autres qui ne parlent qu'allemand ; d'autres qui parlent un français que je n'entends pas davantage. Si je sors de mon trou pour passer chez quelque gent voisine, c'est de même, je ne comprends plus personne. Les bêtes d'aujourd'hui ont tant d'esprit ! Enfin, vous le dirai-je , à force d'en avoir, ils en ont si peu, que notre vieux àne en avait davantage que les singes de ce temps-ci. » Je priai mon lapin de ne plus avoir d'humeur, et je lui dis que j'aurais soin de lui et de ses camarades, s'il s'en trouvait encore. Il me promit de me dire ce qu'il disait à La Fontaine, et de me mener chez ses vieux amis. Il m'y mena en effet. Sa grenouille , qui n'était pas tout à fait morte, quoiqu'il l'eût dit, était de la plus grande modestie en comparaison des autres animaux que nous voyons tous les jours. Ses crapauds, ses cigales chantaient mieux que nos rossignols. Ses loups valaient mieux que nos moutons. « Adieu, petit lapin, je vais retourner dans mes bois, à mes champs et à mon verger. J'élèverai une statue à La Fontaine, et je passerai ma vie avec les bêtes de ce bonhomme. »

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