AVEC JEAN-JACQUES
être à tout ce qu'il avait écrit, et parcourut toutes les nuances de ses idées avec une justesse qu'il perdait quelquefois dans la solitude, à force de méditer et d'écrire ; ensuite il s'écria plusieurs fois : Les hommes ! les hommes ! J'avais assez bien réussi pour oser déjà le contredire. Je lui dis : Ceux qui s'en plaignent sont des hommes aussi , et peuvent se tromper sur le compte des autres hommes. Cela lui lit faire un moment de réflexion. Je lui dis que j'étais bien de son avis encore sur la manière d'accorder et de recevoir des bienfaits, et sur le poids de la reconnaissance quand on a pour bienfaiteurs des gens qu'on ne peut aimer ni estimer. Cela parut lui faire plaisir. Je me rabattis ensuite sur l'autre extrémité à craindre, l'ingratitude. Il partit comme un trait, me fit les plus beaux manifestes du monde, qu'il entremêla de quelques petites maximes sophistiques, que je m'étais attirées en lui disant : « Si cependant M. Hume a été de bonne foi....? » 11 me demanda si je le connaissais. Je lui dis que j'avais eu une conversation très-vive avec lui à son sujet, et que la crainte d'être injuste m'arrêtait presque toujours dans mes jugements.
Sa vilaine femme ou servante nous interrompait quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou sur la soupe. 11 lui répondait avec douceur, et aurait ennobli un morceau de fromage, s'il en avait parlé. Je ne m'aperçus pas qu'il se méfiât de moi le moins du monde. A la vérité, je l'avais tenu bien en baleine depuis que j'entrai chez lui, pour ne pas lui donner le temps de réfléchir sur ma visite. J'y mis fin malgré moi ; et après un silence de vénération , en regardant encore entre les deux yeux l'auteur de la Nouvelle Hèloïse,}e quittai le galetas , séjour des rats, mais sanctuaire du génie. Il se leva, me reconduisit avec une sorte d'intérêt , et ne me demanda pas mon nom.
11 ne l'aurait jamais retenu, car il ne pouvait y avoir que celui de Tacite , de Salluste , ou de Pline , qui pût l'intéresser. Mais dans la société intime de M. le prince de Conti, dont j'étais avec l'archevêque de Toulouse, le président d'Aligre, et autres prélats et parlementaires, j'appris que ces deux classes de gens corrompus voulaient inquiéter Jean-Jacques, et je lui écrivis la lettre qu'il douna à lire, ou à copier, assez mal à propos, et qui se trouva enfin, je ne sais comment, imprimée dans toutes les gazettes. On peut la voir dans l'édition des ouvrages de Rousseau, et dans son dialogue avec luirméme, qui est aussi dans ses œuvres ; il eut la bonté de croire, à sa façon ordinaire»