‹ Memoires souvenirs et anecdotes M. Le Comte de Segur. Correspondance et pensees du principe de Ligne 2 par m. le comte de SégurChapitre 19 sur 39 · CHEZ M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

CHEZ M. DE VOLTAIRE

teur des gens d'esprit, et intolérant, parce que je prêche la tolérance.

Avez-vous jamais vu une èpigramme ou une chanson de ma façon ? Cest là le cachet des méchants. Ces Rousseau m'ont fait donner au diable. J'ai bien commencé avec tous les deux. Je buvais du vin de Champagne avec le premier chez votre pére 9 et votre parent le duc d'Aremberg, où il s'endormait à souper. J'ai été en coquetterie avec le second ; et pour avoir dit qu'il me donnait envie de marcher à quatre pattes, me voici chassé de Genève, où il est détesté.

Il riait d'une bêtise imprévue, d'un misérable jeu de mots, et se permettait aussi quelque bêtise. II était au comblo de sa joie en me montrant une lettre du chevalier de Lille, qui venait de lui écrire pour lui reprocher d'avoir mal fait une commission de montre : // faut que vous soyez bien bête, monsieur, etc. C'est , je crois , à moi qu'il dédia sa plaisanterie tant répétée depuis sur la Corneille ; et j'y donnai sujet lorsqu'il me demanda comment je la trouvais : Nigra , lui répondis-je, sans être formosa. Il ne me fit pas grâce de son père Adam, et me remercia d'avoir donné asile au père Griffet, qu'il aimait beaucoup, ainsi que le pèrelaNeufville, qu'il me recommanda.

Il me dit un jour : — On prétend que je crève des critiques. Tenez, connaissez-vous celle-ci ? Je ne sais où diable cet homme, qui ne sait pas l'orthographe et qui force quelquefois la poésie comme un camp, a si bien fait ces quatre vers sur moi ,

Candide est un petit vaurien Qui n'a ni pudeur ni cervelle.

Ah ! qu'on le reconnaît bien Pour le cadet de la Pucelte.

— Vous me paraissez mal avec lui dans ce moment, lui dis-je. C'est querelle d'allemand et d'amant à la fois. — La petite bêtise le fit sourire : il en disait souvent et aimait à en entendre. On aurait dit qu'il avait quelquefois des tracasseries avec les morts, comme on en a avec les vivants. Sa mobilité les lui faisait aimer, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins. Par exemple, alors c'était Fénelon, La Fontaine et Molière qui étaient dans la plus grande faveur.

— Ma nièce, donnons-lui-en du Molière , dit-il à madame Denys. Allons dans le salon, sans façon, les Femmes Savantes que nous venons déjouer. — Il Ht Trissotin on ne peut pas plus mal , mais s'amusa beaucoup de ce rôle. Mademoiselle Dupuis , belle-sœur de la Corneille , qui jouait Martine , me plaisait infiniment, et me donnait

4fl SÉJOUR

quelquefois des distractions, lorsque ce grand homme parlait. Tl n'aimait pas qu'on en eût. Je me souviens qu'un jour que ses belles servantes suisses , nues jusqu'aux épaules à cause de la chaleur, passaient à côté de moi, ou m'apportaient de la crème , il s'interrompit, et prenant, en colère, leurs beaux cous à pleines mains , il s'écria : Gorge par-ci, gorge par-là, allez au diable.

11 ne me prononça pas un mot contre le christianisme ni contre Freron.— Je n'aime pas , disait-il les gens de mauvaise foi , et qui se contredisent. Écrire en forme pour ou contre toutes les religions est d'un fou. Qu'est-ce que c'est que cette Profession de foi du vicaire Savoyard de Jean-Jacques, par exemple ? — C'était le moment où il lui en voulait le plus ; et dans ce moment même qu'il disait que c'était un monstre, qu'on n'exilait pas un homme comme lui, mais que le bannissement était le mot, on lui dit : — Je crois que le voilà qui entre dans votre cour. — Ou est-il, le malheureux? s'écria -t-il , qu'il vienne, voilâmes bras ouverts. Il est chassé peut-être de fseuchdtcl et des environs. Qu'on me le cherche. Amenez-le moi ; tout ce que fat est à lui. M. de Constant lui demanda, en ma présence, son Histoire de Russie. — Vous êtes fou, dit-il; si vous voulez savoir quelque chose , prenez celle de La Combe : il n'a reçu ni médaille ni fourrures, celui-là.

11 était mécontent alors du parlement ; et quand il rencontrait son àne à la porte du jardin : Passez, je vous prie, monsieur le président, disait-il. Ses méprises par vivacité étaient fréquentes et plaisantes. Il prit un accordeur de clavecin de sa nièce pour son cordonnier, et, après quantité de méprises, lorsque cela s'éclaircit : Ah, mon Dieu , monsieur l un homme a talents. Je vous mettais à mes pieds , c'est moi qui suis aux vôtres.

Un marchand de chapeaux et de souliers gris entre tout d'un coup dans le salon. M. de Voltaire ( qui se méfiait tant des visites , qu'il m'avoua que , de peur que la mienne ne fût ennuyeuse , il avait pris médecine à tout hasard, afin de pouvoir se dire malade) se sauve dans son cabinet. Ce marchand le suivait, en lui disant : « Monsieur, monsieur, je suis le fils d'une femme pour qui vous avez fait des ▼ers. Oh! je le crois, j'ai tant fait de vers pour tant de femmes! Bonjour, monsieur. — C'est madame de Fontaine Martel. — Ah, ah, monsieur, elle était bien belle !Je suis votre serviteur. (Et il était prêt à rentrer dans son cabinet. ) — Monsieur, où avez- vous pris ce bon goût qu'on remarque dans ce salon ? Votre château , par exemple ,

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