‹ Memoires souvenirs et anecdotes M. Le Comte de Segur. Correspondance et pensees du principe de Ligne 2 par m. le comte de SégurChapitre 21 sur 39 · SÉJOUR CHEZ M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

SÉJOUR CHEZ M. DE VOLTAIRE

sant abonder les autres; rapportant tout à ce qu'il écrivait, à ce qu'il peusait ; faisant parler et penser ceux qui en étaient capables , donnant des secours à tous les malheureux , bâtissant pour de pauvres familles , et bon homme dans la sienne ; bon homme dans son village, bon homme et grand homme tout à la fois, réunion sans laquelle l'on n'est jamais complètement ni l'un ni l'autre : car le génie donne plus d'étendue à la bonté, et la bonté plus de naturel au génie.

Au roi de Pologne , pendant Cannée 1785.

Vous m'avez ordonné, sire, de vous entretenir d'un des plus grands hommes de ce siècle. Vous Padmirez, quoique son voisinage vous ait fait assez de mal; et , vous plaçant à la distance de l'histoire, tout ce qui tient à ce génie extraordinaire vous inspire une noble curiosité. Je vais donc vous rendre un compte exact des moindres paroles que j'ai entendu dire moi-même au grand Frédéric. Rien n'est indifférent daus un tel récit, puisque tout sert à peindre le caractère. L'homme dont je parle et celui à qui je m'adresse donneront de l'intérêt à tout ce que je raconterai.

Je n'aime pas à parler de moi, et le je m'est odieux quand je m'en sers : à plus forte raison quand il faut le supporter des autres. Si je le prononce quelquefois dans ce récit , c'est que je suis obligé de parler de moi, en racontant ce que le roi de Prusse m'a dit. Voici tout ce que je me rappelle , et qui ne serait peut-être pas digne d'être écrit s'il s'agissait d'un autre. Un autre, à la vérité, ne dirait pas de ces choses-là : d'ailleurs, je le répète , les moindres petites paroles d'un homme comme celui-ci doivent être recueillies.

Par un hasard extraordinaire en 1770, l'empereur put se livrer à l'admiration personnelle qu'il avait conçue pour le roi de Prusse ; et ces deux grands souverains furent assez bien ensemble pour se faire des visites. L'empereur me permit d'y assister, et me présenta au roi : c'était au camp de Neustadt, en Moravie. Je ne puis point me souvenir si j'eus ou si je pris l'air embarrassé ; ce que je me rappelle fort bien, c'est que l'empereur, qui s'en aperçut, dit au roi, en parlant de moi : // a Vair timide, ce que je ne lui ai jamais vu : il vaudra mieux tantôt. Il mit à dire cela de la grâce et de la gaieté, et ils sortirent ensemble du quartier général pour aller, je crois, au spectacle. Le roi, chemin faisant, quitta l'empereur un instant pour me demander si ma lettre à Jean-Jacques Rousseau qui avait été imprimée dans les papiers publics était de moi. Je lui répondis : Sire,. t. IL 49 16

Di

LETTftES

je ne suis pas assez célèbre pour que Von prenne mon nom. Il sentit ce que je voulais dire. On sait qu'Horace Walpole prit celui du roi pour écrire à Jean-Jacques la fameuse lettre qui contribua le plus à tourner la tète de cet éloquent et déraisonnable homme de génie.

En sortant du spectacle, l'empereur dit au roi de Prusse : Voilà Noverre, ce fameux compositeur de ballets; il a, je crois, été à Berlin. Noverre fit là-dessus une belle révérence de maitre à danser. Ah ! je le connais, dit le roi ; nous Vavons vu à Berlin ; ily était bien drôle: il contrefaisait tout le monde, et nos danseuses surtout, à mourir de rire Noverre, peu content de celte manière de se souvenir de lui, fit encore une belle révérence, à la troisième position, et espéra que le roi lui fournirait de lui-même l'occasion d'une petite vengeance. Vos ballets sont beaux, lui dit-il ; vos danseuses ont de la grâce, mais c'est de la grâce engoncée. Je trouve que vous leur faites trop lever les épaules et les bras ; car, monsieur Noverre, si vous vous en souvenez, notre première danseuse de Berlin n'était pas comme cela. — C'est pour cela qu'elle était à Berlin, sire, répondit Noverre.

J'étais tous les jours prié à souper avec le roi : la conversation s'adressait trop souvent à moi. Màlgré mon attachement pour l'empereur, de qui j'aime à être le général, mais point le d'Argens ni l'Aigarotti, je ne m'y livrais pas plus que de raison. Quand j'étais trop interpellé, il fallait bien répondre et continuer. D'ailleurs l'empereur mettait beaucoup du sien dans la conversation , et était peut-être plus à son aise avec le roi que le roi ne l'était avec lui. Ils parlaient un jour de ce qu'on pouvait désirer d'être, et me demandèrent mon avis. Je leur dis que je voudrais être jolie femme jusqu'à trente ans, puis un général d'armée fort heureux et fort habile jusqu'à soixante ; et, ne sachant plus que dire pour ajouter cependant quelque chose encore , n'importe ce que cela devint , cardinal jusqu'à quatre-vingts. Le roi, qui aime à plaisanter sur le sacré collège, s'égaya là-dessus. L'empereur lui fit bon marché de Rome et de ses suppôts. Ce souper-là fut un des plus gais et des plus aimables que j'aie jamais vus. L'empereur et le roi furent sans prétention et sans réserve : ce qui n'arriva pas les autres jours; et l'amabilité de deux hommes aussi supérieurs, et souvent si étonnés de se trouver ensemble, était tout ce qu'on peut s'imaginer de plus agréable. Le roi me dit de venir le voir la première fois que lui ou moi nous aurions troi9 ou quatre heures à nous.

Un orage comme il n'y en a jamais eu, un déluge, près duque»

celui de Deucalion n'était qu'une pluie d'été , couvrit d'eau nos montagnes, et noya presque notre armée, qui manœuvrait. Le lendemain fut moyennant cela un jour de repos. J'allai chez le roi à neuf heures du matin, et j'y restai jusqu'à une heure seul avec lui ; il me parla de nos généraux : je lui laissai dire à lui-même le bien que je pense des maréchaux de Lacy et Loudon, et je lui dis, pour les autres, qu'il valait mieux parler des morts que des vivants; que l'on ne peut jamais bien juger un général à moins qu'il n'ait eu de hauts faits de guerre dans sa vie. 11 me parla du maréchal Daun. Je lui dis que je croyais qu'il aurait été un grand homme contre les Français, mais que contre lui il n'avait pas valu tout ce qu'il valait , parce qu'il le voyait toujours la foudre en main, comme Jupiter, pulvérisant son armée. Gela parut lui faire plaisir; il me témoigna de l'estime pour le maréchal Daun ; il me dit du bien du général Brentano. Je lui demandai raison des éloges que je savais qu'il avait donnés au général Beck : 1 « mais je le croyais un homme de mérite. — Je ne le crois pas, sire ; il ne vous a pas fait grand mal. — // m'a pris quelquefois des magasins. — Et il a laissé quelquefois échapper vos généraux. — Je ne Vax jamais battu. — Il ne s'approchait jamais assez pour cela ; et j'ai toujours cru que votre majesté ne paraissait en faire cas que pour qu'on eût de la confiance en lui, et qu'on lui donnât des corps plus forts, dont elle aurait tiré bon parti. — Savezvous qui m'a appris le peu que je sais T Cest votre ancien maréchal Traun; voilà un homme, cela. Vous partie* tantôt des Français ; font-ils des progrès? — Us sont capables de tout en temps de guerre, sire ; mais pendant la paix on veut qu'ils ne soient pas ce qu'ils sont, et on veut qu'ils soient ce qu'ils ne peuvent pas être. — Mais quoi ? disciplinés ? ils Vêtaient du temps de M. de l\trenne. — Oh ! ce n'est pas cela: ils ne l'étaient pas du temps de M. de Vendôme, et n'en gagnaient pas moins de batailles ; mais on veut qu'ils soient vos singes et les nôtres, et cela ne leur va pas. — Cest ce qui me semble ; j'ai déjà dit de leurs faiseurs, qu'ils veulent chanter sans savoir la musique. — Oh ! cela est bien vrai ; mais qu'on leur laisse leurs sons naturels ; qu'on profite de leur valeur, de leur légèreté et de leurs défauts même : je croîs que leur confusion en pourrait mettre dans l'ennemi. — Mais, oui, sans doute ; et qu'on les fasse soutenir.

« Tout ce qui est imprimé en caractères italiques c'est du roi ; le reste en caractères romains, c'est de moi.

— Je le crois, sire; par le9 Suisses et les Allemands. — C'est une brave et aimable nation que ces Français ; il est impossible de ne pas les aimer; mais, mon Dieu, qu'ont-ils fait de leurs gens de lettres? et quelle différence de ton parmi eux! Voltaire en avait un excellent, par exemple; d'Alembert, que j'estime à bien des égards, fait trop de bruit, et veut faire trop d'effet dans la société. Était-ce les gens de lettres qui donnaient de la grâce à la cour de Louis XIV» ou la recevaient-ils de tant de gens aimables qui la composaient ? C était le patriarche des rois, celui-là. On en a dit quelquefois un peu trop de bien pendant sa vie , mais beaucoup trop de mal après sa mort. — Un roi de France, sire, est toujours le patriarche des gens d'esprit.

— Voilà le plus mauvais lot ; ils ne valent pas le diable à gouverner. Il vaut mieux être patriarche des Grecs, comme ma sœur l'impératrice de Russie. Cela lui rapporte et rapportera davantage. Voilà une religion, celle-là, qui comprend tant de pays et de nations différentes.- Pour nos pauvres luthériens, il y en a si peu que cela ne vaut pas la peine d'être leur patriarche.

— Cependant, sire, si Ton y réunissait les calvinistes et toutes les petites sectes bâtardes, ce serait un assez joli poste. — Le roi parut prendre feu à cela, et ses yeux s'animèrent. Cela ne dura pas quand je lui dis : Si l'empereur était le patriarche des catholiques, la place aussi ne serait pas mauvaise. — Fort bien; voilà VEurope partagée en trois patriarches , dit-il en riant : j'ai tort d'avoir commencé ; voyez où cela nous mène ; il me semble que nos rêves ne sont pas comme ceux de Vhomme de bien , ainsi que disait M. le Régent. Si Louis XIV vivait, il nous remercierait.

Toutes ces idées patriarcales, possibles ou impossibles à réaliser, lui donnèrent un instant un air pensif et presque de l'humeur.

Louis XIV, ayant plus de jugement que d'esprit, cherchait plutôt Vun que l'autre. C'était des hommes de génie qu'il voulait et qu*il trouvait. On ne pouvait pas dire que Corneille, Bossuet, Racine et Condé fussent des hommes d'esprit. — Il y a de tout, sire,, dans ce pays-là, qui mérite réellement d'être heureux. On prétend que votre majesté a dit que si l'on voulait faire un beau réve il faudrait... — Oui , c'est vrai , être roi de France. — Si François I er et Henri IV étaient venus au monde après votre majesté, ils auraient dit : être roi de Prusse. — Dites-moi, je vous prie, n'y a t-il donc plus personne à citer en France?— Cela me fit rire : le roi me demanda pourquoi. Je lui dis qu'il me faisait penser au Russe à Paris, cette char-

mante petite pièce de vers de M. de Voltaire, et nous nous en rappelâmes des choses charmantes, qui nous (ireut rire tous les deux. Il me dit : J'ai quelquefois entendu parler du prince de Conti, Quel homme est-ce? — C'est, lui disje, un composé de vingt ou trente hommes. Il est fier, il est affable, ambitieux et philosophe tour à tour ; frondeur, gourmand , paresseux, noble, crapuleux, l'idole et l'exemple de la bonne compagnie; n'aimant la mauvaise que par un libertinage de téte, mais y mettant beaucoup d'amour-propre ; généreux, éloquent , le plus beau , le plus majestueux des hommes ; une manière et un style à lui, bon ami, franc, aimable, instruit, aimant Montaigne et Rabelais, ayant quelquefois de leur langage, tenant un peu de M. de Vendôme et du grand Condé; voulant jouer un rôle, mais n'ayant pas assez de tenue dans l'esprit; voulant être craint, et n'étant qu'aimé ; croyant mener le parlement, et être un duc de Beaufort pour le peuple, peu considéré de l'un, et peu connu de l'autre; propre à tout et capable de rien. Cela est si vrai, ajoulaije, que sa mère disait un jour de lui : Mon iils a bien de l'esprit. Oh ! il en a beaucoup ; on en voit d'abord une grande étendue, mais il est en obélisque : il va toujours en diminuant, à mesure qu'il s'élève, et finit par une pointe, comme un clocher. — Ce portrait parut amuser le roi. Il fallait le captiver par quelque détail un peu piquant ; sans cela il vous échappait , ou ne vous donnait plus le temps de parler. L'entretien commençait d'ordinaire par les premiers mots assez vagues d'une conversation quelconque, mais il trouvait moyen de les rendre intéressants : ce qu'on dit souvent de la pluie et du beau temps devenait tout de suite du sublime, et jamais on n'entendit de lui quelque chose de vulgaire. Il ennoblissait tout, et les exemples des Grecs, des Romains, ou des généraux modernes, ve : naient bientôt dissiper tout ce qui chez un autre serait resté trivial et commun. — Avez-têtu jamais vu unepluie commecelle d'hier? Les bons catholiques de chez vous diront : Voilà ce que c'est que d'avoir un homme sans religion parmi nous ; qu'est-ce que nous faisons de ce maudit roi, tout au moins luthérien? Car je crois réellement que je vous ai porté guignon. Vos soldats auront dit : La paix est faite, et il faut encore que ce diable d'homme nous incommode. — Il est sûr que si c'est votre, majesté qui en est la cause, cela est bien méchant. Cela n'est permis qu'à Jupiter, qui a toujours de bonnes raisons pour tout; et vous auriez fait comme lui, qui, après avoir fait périr les uns par le feu, voulut faire périr les autres par l'eau ; mais en lin

voilà le feu fini, et je ne m'attendais pas à en rt venir. — Je vous demande pardon de tous en avoir si souvent tourmenté ; j'en suis fâché pour toute l'humanité, mais quelle belle guerre d'apprentissage î J'ai fait assez de fautes pour vous apprendre à tous tous, jeunes gens , à valoir bien mieux que moi. Mon Dieu que j'aime vos grenadiers! comme ils ont bien défilé en ma présence! Si le dieu Mars voulait lever une garde pour sa personne, je lui conseillerais de les prendre sans choisir. Savez -tous que j'ai été bien content de l'empereur, hier au soir à souper. Avez-vous entendu ce qu'il m'a dit de la liberté de la presse et de la gène des consciences ; il y aura bien de la différence entre lui et tous ses bons ancêtres. — Je suis persuadé qu'il n'aura de préjugés sur rien, et que votre majesté est pour lui un

grdnu livre u lusirutiiun. — n u utsupproutt ircs-pncmcnt mer, *uu& faire semblant de rien, la ridicule censure de Vienne, et le trop d'attachement de sa mère , sans la nommer, pour certaines choses qui ne font que des hypocrites. Mais à propos de cela, elle doit vous détester, cetteimpératrice. — Eh bien, point du tout; elle m'a grondé quelque fois de mes égarements, mais très-maternellement ; elle me plaint, et, bien sûre que j'en reviendrai, elle me disait il y a quelque temps ; Je ne sais comment vous faites : vous étiez l'ami intime du père Qriffet, Vèvèque de Neustadt m'a toujours dit du bien de vous, l'archevêque de Matines aussi, et le cardinal vous aime assez.

Que ne puts-je me souvenir de cent choses lumineuses qui échappèrent au roi dans cette conversation, qui dura jusqu'à ce que la trompette du quartier général nous annonçât qu'on avait servi. Le roi alla se mettre à table ; et ce fut, je crois, ce jour-là qu'on demanda pourquoi M. de Laudon n'était pas encore arrivé, et qu'il dit : C'est contre son ordinaire. Autrefois il arrivait souvent avant moi : permettez qu'il ait cette place prés de moi, car j'aime mieux l'avoir à mes côtés que vis-à-vis. Un autre jour, les manœuvres ayant fini de bonne heure, il y eut concert chez l'empereur; malgré le goût du roi pour la musique , il daigna me donner la préférence , et vint auprès de moi mVnchanter par la magie de sa conversation et les traits brillants, gais et hardis qui la caractérisent. Il me dit de lui nommer les officiers généraux et particuliers qui étaient là, et de lui dire ceux qui avaient servi sous le maréchal Traun ; Car enfin, me dit-il, ainsi que je crois vous l'avoir déjà raconté, c'est mon maître; Urne corrigeait des écoles que je faisais. — Votre majesté fut bien ingrate , car elle ne paya pas ses leçons; pour que cela fût ainsi qu'elle le dit, il

fallait du moins se faire battre par lai , et je ne me ressouviens pas que cela soit arrivé. — Je n'ai pas été battu, parce que je ne me suis pas battu. — Cest aiosi que les plus grands généraux se sont souvent fait la guerre : ou n'a qu'à voir les deux campagnes de 1674 et 75 de M. de Montecuculi et de M. de Turenne , le long de la Renchen. — Il n'y a pas de différence de Traun au premier, mais quelle est grande, bon Dieu, de l'autre à moi ! Je lui montrai le comte d' Althan, qui avait été adjudant général, et le comte de Pellegrini. Il me demanda doux fois qui c'était et ou il était, et me dit qu'il avait la vue si basse que je devais le lui pardonner. — Mais cependant, sire, lui dis-je, à la guerre vous l'aviez bien bonne et, si je m'en souviens bien, fort étendue. — Ce n'est pas moi, me répondit le roi; c'était ma lunette. — En vérité, lui dis-je, j'aurais bien voulu la trouver; mais je crains bien qu elle n'eût pas été mieux à mes yeux que le sabre de Scanderberg à mon bras. — Je ne sais comment la conversation changea ; mais je sais qu'elle devint si libre que, voyant arriver quelqu'un pour s'en mêler, le roi l'avertit d'y prendre garde, et qu'il y avait du risque de s'entretenir avec un homme condamné aux feux éternels par les théologiens. Je trouvai qu'il mettait un peu trop de prix à sa damnation et s'en vantait trop. Indépendamment de la mauvaise foi de messieurs les esprits forts , qui très-souvent craignent le diable de tout leur cœur, c'est de mauvais goût au moins de se montrer ainsi ; et c'était avec des gens de mauvais goût qu'il avait eus chez lui, comme un Jordans, d'Argens, Maupertuis, La Beaumelle, La Mettrie, l'abbé de Prades et quelques lourds impies de son académie, qu'il avait pris l'habitude de dire du mai de la religion et de parler dogme, spinozisme , cour de Rome, etc. Je ne répondis plus toutes les fois qu'il en parla. Je pris un moment d'intervalle, pendant qu'il se mouchait, pour l'entretenir d'une affaire relative au cercle de Westphalie, et d'un petit comté immédiat que j'y ai. Je ferai ce que vous voudrez, me dit le roi ; mais qu'en pense l'autre directeur, mon camarade, V électeur de Cologne ? Je ne savais pas , lui dis-je , sire, que vous étiez un électeur ecclésiastique. — Je le suis au moins pour mon compte de protestant. — Gela ne fait pas notre compte à nous. Les bonnes gens croient que votre majesté est leur prolecteur.

Il était en train de me demander le nom de tous ceux qu'il voyait, le lui dis ceux de quantité de jeunes princes qui entraient au service, et dont quelques uns donnaient des espérances. — Cela se peut, me dit-il ; mais je crois qu'il faut quelquefois croiser les races en empire.

J'aime les enfants de l'amour : voyez le maréchal de Saxe et mon Anhalt. Quoique je craigne bien que depuis cette chute sur la tête il ne l'ait plus aussi bonne qu'auparavant. J'en serais bien fâche pour lui et pour moi : c'est un homme rempli de talent.

Je suis bien aise de me ressouvenir de ceci, parce que j'ai entendu dire à des sots dénigrants , qui accusent le roi de Prusse d'insensibilité, qu'il n'avait point été touché de l'accident de l'homme qu'il paraissait aimer le plus. Trop heureux encore si l'on n'avait dit que cela de lui. On le supposait jaloux du mérite deSchwcrin et de Keith, et enchanté de les avoir fait tuer. C'est ainsi que les gens médiocres tâchent d'abaisser les grands hommes, pour diminuer l'espace immense qui les sépare d'eux.

Le roi, par galanterie, s'était mis en blanc, ainsi que sa suite, pour ne pas nous apporter ce bleu que nous avions tant vu à la guerre : il avait l'air d être de notre armée et de la suite de l'empereur. Il y eut, je crois, dans cette visite, de part et d'autre, un peu de personnalité, quelque méfiance , peut-être un commencement d'aigreur : ce qui arrive toujours, dit Philippe de Commines, aux entrevues des souverains. Le roi prenait beaucoup de tabac d'Espagne; et comme il nettoyait son habit du mieux qu'il pouvait, il me dit : Je ne suis pas assez propre pour vous, messieurs ; je ne suis pas digne de porter vos couleurs. L'air qu'il mit à cela me fit croire qu'il les salirait encore par la poudre à canon, quand l'occasion s'en présenterait. - J'oubliais une petite occasion que j'eus de faire valoir les deux monarques, l'un vis-à-vis de l'autre. Le roi médit : J'ai été fort content aujourd'hui de l'alignement des têtes de vos colonnes et de leur déploiement. — Et moi, sire, lui dis-je, du coup d'œil de l'empereur, qui y était lui-même, et ne s'est pas trompé d'un pas sur le terrain et les distances. — Il arriva dans ce moment, et demanda au roi ce que je lui disais. Je suis sûr, dit celui-ci, qu'il n'osera pas le répéter à votre majesté ; à peine en aurais-je le courage. C'est que nous étions du même avis sur le mouvement que vous faisiez faire ce matin vousvu vie aux housardsqui protégeaient les déploiements, et votre majesté les plaçait au point juste où chaque répartition devait achever d'entrer en front. Le roi gâta bientôt ce madrigal, et l'épigramme de son entrée en Bohême , quelques années après , était plus dans son genre. Le roi était quelquefois trop cérémonieux ; cela ennuyait l'empereur. Par exemple, je ne sais si c'était pour se montrer un électeur discipliné; mais quaud l'empereur mettait le pied dans son

étrier,le roi prenait son cheval par la bride; et quand l'empereur passait sa jambe pour entrer en selle, le roi mettait le pied dans son étrier; ainsi du reste. L'empereur avait l'air de meilleure foi, en lui témoignant beaucoup d'égards, comme un jeune prince à un vieux roi, et un jeuue militaire au plus grand des généraux. Un jour de confiance ils parlèrent politique ensemble. Tout le monde ne peut pas avoir la même politique» disait le roi ; elle dépend de la situation, de la circonstance, et de la puissance des États, Ce qui peut m! 'aller n'irait pas à votre majesté : j'ai risqué quelquefois un mensonge politique. — Qvïestrce que c'est que cela ? dit l'empereur en riant. — C'est par exemple, reprit le roi, aussi fort gaiement, d'imaginer une nouvelle que je savais bien devoir être reconnue fausse au bout de vingtquatre heures ; mais n'importe, avant qu'on s'en fût aperçu elle avait déjà fait son effet.

Quelquefois il y avait des apparences de cordialité entre les deux souverains. On voyait que Frédéric II aimait Joseph II , mais que la prépondérance de l'empire et le voisinage de la Bohème et de la Silésie arrêtaient le sentiment du roi pour l'empereur. Vous vous ressouvenez, sire, de leurs lettres au sujet de la Bavière, de leurs compliments, de l'explication qu'ils eurent sur leurs intentions, explication qui se faisait avec politesse ; et que de politesse en politesse le roi entra en Bohême.

Jutre lettre au roi de Pologne, vers la fin de 1786.

Puisque votre majesté veut encore perdre un quart d'heure du temps qu'elle emploie si bien à gagner l'amour de tous ceux à qui elle daigne se faire connaître , voici ma seconde entrevue. Tout cela n'est piquant que pour vous, sire, qui avez connu le roi, et qui découvrez dans des mots, simples pour un autre, des traits de caractère. On n'y voit jamais la confiance , ou tout au moins la bonhomie qui caractérise votre majesté. On peut avec elle se permettre de l'abandon; mais avec le roi de Prusse il faut être toujours sous les armes, pour riposter et garder un juste milieu entre une petite attaque et une grande défense. Je vais au fait, et je vous parlerai de lui pour la dernière fois.

*\\ m'avait fait promettre de Tenir à Berlin ; je me hâtai d'y aller d'abori après cette petite guerre qu'il appelait un procès pour lequel uZ vL en kJyr. disait-il , faire une exécution : le resulUt en fut pour lui, comme on sait, beaucoup de ^^"omm^J, chevaux et d'argent; quelque apparence de bonne 01 et de d esinle^ ressèment ; peu d'honneur dans la guerre , un peu d honnêteté ^en politique, et beaucoup d'amertume contre nous. Le roi commença, sans savoir pourquoi , à défendre aux officiers autrichiens de mettre le pied dans ses États sans une permission expresse signée de sa main : même défense de la part de notre cour pour les officiers prussiens , et gène des deux côtés , sans profit ni raison. Je suis confaant, moi : je crus n'avoir pas besoin de permission , et je crois encore que je pouvais m'en passer. Mais l'envie d'avoir une lettre du grand Fredéric , plutôt que la crainte d'être mal reçu , m'engagea a lui écrire Ma lettre était brûlante de mon enthousiasme , de mon admiration et de la chaleur de mon sentiment pour cet être sublime et extraordinaire, et me valut trois réponses charmantes de sa part. Il me donnait en détail presque ce que je lui avais donne en gros , et ce qu il ne pouvait pas me rendre en admiration , puisque je ne me souviens pas d'avoir gagné de bataille , il me l'accordait en amitié. De peur de me manquer, il m'avait écrit de Postdam à Vienne, a Dresde et à Berlin. En attendant midi, pour lui être présenté avec mon fais Charles et M. de Lille , je vis la parade , et je (us bientôt entoure et escorté jusqu'au château par des déserteurs autrichiens, et surtout de mon régiment, qui me caressaient presque, et me demandaient pardon de m'avoir quitté.

L'heure de la présentation sonna. Le roi me reçut avec un charme inexprimable. La froideur militaire d'un quartier général se changea en accueil doux et bienveillant. Il me dit Qu'il ne me croyait pas un fils aussi grand. Il est même marié, sire, depuis un an. - Oseraisje tous demander avec qui? (Il avait souvent cette expression , et aussi : si tous me permettez d'avoir Vhonneur de vous dire. ) — Avec une Polonaise , une Massalska. - Comment une Massatska? Savezvous ce que su grand-mère a fait ? — Non , sire , lui dit Charles. — Elle mit le feu au canon au siège de Dantzick. elle tira et fit tirer, et se défendait lorsque son parti , qui avait perdu la tète , ne songeait qu'à se rendre. — C'est que les femmes, dis-je alors, sont indéfinissables : fortes et faibles, tour à tour; indiscrètes, dissimulées , elles sont capables de tout. — Sans doute, dit M. de Lille, fâché de ce qu'on

DU PRINCE DE LIGNE. 5t)

ne lui avait encore rien dit , et avec une familiarité qui ne devait pas réussir; sans doute, voyez.... dit-il. Le roi l'interrompit. Je citai bientôt quelques traits à l'appui de mon opinion , comme celui de la femme Hachette , au siège d'Amiens. Le roi fit un petit tour à Rome et à Sparte : il aimait à s'y promener. Après une demi-seconde de silence , pour faire plaisir à de Lille , je dis au roi que M. de Voltaire était mort dans ses bras. Cela fit que le roi lui adressa quelques questions : il répondit un peu trop longuement, et s'en alla; et Charles et moi nous restâmes àdiner. C'est là, pendant cinq heures tous les jours, que la conversation encyclopédique du roi acheva de m'enchanter. Beaux-arts, guerre, médecine, littérature et religion, philosophie , morale , histoire et législation passaient tour à tour en revue. Les beaux siècles d'Auguste et de Louis XIV; la bonne compagnie des Romains , des Grecs et des Français ; la chevalerie de François I er , la franchise et la valeur de Henri IV ; la renaissance des lettres , et leur révolution depuis Léon X ; des anecdotes sur les gens d'esprit d'autrefois, leurs inconvénients ; les écarts de Voltaire, l'esprit susceptible de Maupertuis , l'agrément d'Algarotti, le bel esprit de Jordans ; l'hypocondrie du marquis d'Argens , que le roi se plaisait à faire coucher pendant vingt-quatre heures, en lui disant seulement qu'il avait mauvais visage : que sais-je , enfin ? tout ce qu'il y avait à dire de plus varié et de plus piquant, c'était ce qui sortait de sa bouche, avec un son de voix fort doux , assez bas , et aussi agréable que le mouvement de ses lèvres, qui avait une grâce inexprimable : c'est ce qui faisait, je crois, qu'on ne s'apercevait pas qu'il fût, ainsi que les héros d'Homère , un peu babillard , mais sublime. La voix , le bruit et les gestes des bavards leur valent souvent cette réputation : car on ne pouvait certainement pas trouver un plus grand parleur que le roi ; mais on était charmé qu'il le fût. Accoutumé à causer avec le marquis de Lucchesini , seulement devant quatre ou cinq généraux, qui ne savaient pas le français , il se dédommageait ainsi de ses heures de travail, de lecture, de méditation et de solitude.

Encore, me disais-je à moi-même, il faudra bien que je dise un mot : il venait de nommer Virgile. — Quel grand poète! sire; mais quel mauvais jardinier! — A qui le dites-vous ? répondit le roi : n'aije pas voulu planter, semer, labourer, piocher les Géorgiques à la main? Mais, monsieur, me disait mon homme, vous êtes une bête, et votre livre aussi : ce n'est pas ainsi qu'on travaille. Ah , mon Dieu, quel climat! croiriez-vous que Dieu ou le soleil me refuse tout? Vouez

mes pauvres orangers, mes oliviers, mes citronniers; tout cela meurt de faim. — Il n'y a donc que les lauriers qui poussent chez vous , sire , à ce qu'il me semble. — Le roi mo Ht une mine charmante ; et, pour détourner la fadeur par une bétise , j'ajoutai bien vile : et puis, sire, il y a trop de grenadiers dans ce pays-ci ; cela mange tout. — Et le roi se mit à rire , parce qu'il n'y a que les bêtises qui fassent rire.

Un jour j'avais retourné une assiette pour voir de quelle porcelaine elle était. D'où la croyez-vous ? — Je la crois de Saie ; mais au lieu de deux épées, je n'en vois qu'une, qui les vaut bien. — C'est un sceptre. — J'eu demande pardon à votre majesté , mais il ressemble si fort à une épée qu'on pourrait bien s'y méprendre. — Et en vérité cela était vrai de toutes les manières. On sait que c'est la marque de la porcelaine de Berlin. Comme le roi faisait quelquefois le roi, et comme il se croyait quelquefois bien magnifique lorsqu'il prenait une canne et une boite avec quelques petits vilains diamants qui couraient l'un après l'autre , je ne sais pas trop si ma petite allégorie lui plut infiniment.

Un jour, comme j'arrivais chez lui , il vint à moi , et me dit : Je tremble de vous annoncer une mauvaise nouvelle. On vient de m'ècrire que le prince Charles de Lorraine est à toute extrémité. — Il me regarda pourvoir l'effet que cela faisait sur moi; et, remarquant quelques larmes qui s'échappèrent de mes yeux , il changea , par les transitions les plus douces , de conversation ; me parla de guerre , et puis du maréchal de Lacy. 11 me demanda de ses nouvelles, et me dit ; C'est un homme du plus grand mérite, Mercij, chez vous, autrefois, Puységur, chez les Français, avaient quelques idées des marches et des campements; on voit par la castramctation d'Hygin que les Grecs s'en étaient aussi fort occupés ; mais votre maréchal surpasse les anciens, les modernes et tous les plus fameux qui s'en mêlèrent. Aussi, tout le temps qu'il a été votre quartier maître général , si vous roulez me permettre de vous en faire faire la remarque , je n'ai pas eu le plus petit avantage. Rappelez-vous les deux campagnes de 1758 et 1759 : tout vous a réussi. Fieserais*je donc jamais débarrassé de cet nommela ?me disais* je souvent. Il fallut pourtant le récompenser : il le fut : on le fait feldzeugmeister ; on lui donne un corps trop fort pour me harceler, trop faible pour me résister. Il se tire malgré cela de mes mains , et de tous les obstacles possibles , par la savante campagne de 1760. Un autre le remplaça. Cela n'est peut-être pas mauvais pour moi, dis-je alors ; il y aura quelque occasion. Je Vai cherchée ; je Vai

trouvée à Torgau. Le roi ne fit jamais un plus beau panégyrique de personne : car il le motivait , en convenant que c'était M. de Lacy qui avait nettoyé la Moravie , la Bohême , la Lusace et la Saxe ; et assurément le roi ne savait pas que je lui fusse attaché comme je le suis ; d'ailleurs, il n'y a jamais de compliment quand on cite des faits.

Le lendemain le roi vint me dire, dès qu'il me vit, et avec l'air le plus pénétré : Si vous devez apprendre la perte d'un homme qui vous aimait , et qui honorait l'humanité , il vaut mieux que ce soit de quelqu'un qui la sente aussi vivement que moi. Le pauvre prince Charles n'est plus. D'autres sont faits peuUétre pour le remplacer dans votre cœur, mais peu de princes le remplaceront pour la beauté de son âme et pour toutes ses vertus. En me disant cela son attendrissement devint extrême. Je lui dis : Les regrets de votre majesté sont une consolation ; et elle n'a pas attendu sa mort pour dire du bien de lui. Il y a de beaux vers à son sujet dans le poème sur l'art de la guerre. Mon émotion me troublait malgré moi; cependant je les lui rappelai.

L'homme de lettres parut me savoir gré de ce que je les savais par cœur. Son passage du Rhin est une très-belle chose , me dit-il ; mais le pauvre prince dépendait de tant de gens : je n'ai jamais dépendu que de ma téte, quelquefois trop pour mon bonheur; il était mal servi , assez peu obéi : ni l'un ni l'autre ne m'est jamais arrivé. Votre général ISadasdy m'a paru un grand général de cavalerie. Comme je n'étais pas de son avis, je me contentai de dire qu'il était bien brillant et bien beau aux coups de fusil , et qu'il aurait mené ses housards dans l'enfer, tant il savait les animer. — Qu'est devenu un brave colonel qui a fait le diable à Rosbach? Ah! c'était , je crois,

le marquis de Voghera Oui , c'est cela , car je demandai son nom

après la bataille. — Il est général de cavalerie. — Pardi! il fallait avoir bien envie de se battre pour charger ce jour-là, comme vos deux régiments de cuirassiers , et je crois aussi vos housards ; car la bataille était perdue avant de la commencer. — A propos de M. de Voghera, j'ignore si votre majesté sait ce qu'il fit avant de charger : c'est un homme bouillant , inquiet , toujours pressé, et quia quelquefois de cet ancien bon genre chevaleresque : voyaut que son régiment n'arrivait pas assez vite, il courut en avant, et Rapprochant assez près du commandant du régiment de cavalerie prussienne , à qui il en voulait , il le salua comme à l'exercice ; l'autre le lui rendit , et ils s'attaquèrent ensuite comme des enragés. — C'est d'un fort bon genre;

je voudrais connaître cet homme , je Ven remercierais : votre M. 4* Ried avait donc le diable au corps , de faire avancer les braves dragons qui ont porté votre nom avec tant de gloire si longtemps , entre trois de mes colonnes, II m'avait fait la même question au camp de Neustadt , et j'avais eu beau lui dire que ce n'était pas M. de Ried , qu'il ne les avait pas sous ses ordres ; que le maréchal Daun n'aurait pas dû les envoyer dans le bois d'Eilenbourg, et qu'on n'aurait pas dû leur commander d'y faire halte, sans envoyer seulement à l'avance une patrouille : le roi ne pouvait pas souffrir notre général Ried , qui lui avait déplu comme ministre à Berlin , et il mettait tout sur le compte des gens qu'il n'aimait pas. Quand je pense à ces diables de camps de Saxe, ce sont des citadelles inattaquables : si M. de Lacy avait encore été quartier-maitre général à Torgau t je n'aurais pas essayé de Vattaquer ; mais je vis bien tout de suite que le campélait mal pris.— La bonne réputatioudes camps donne quelquefois envie de les essayer. Par exemple , j'en demande pardon à votre majesté, mais j'ai toujours cru qu'elle aurait fini par tenter celui de Plaun , si la guerre avait duré. — Oh, non / en vérité ; il n'y avait pas moyen. — Votre majesté ne croit- elle pas qu'avec une bonne batterie sur la hauteur de Dôlschen , qui nous commandait, quelques bataillons les uns derrière les autres dans le ravin , pendant la nuit , attaquant un quart d'heure avant le jour, et donnant une espèce d'assaut à notre camp , entre Coschutz et Guttersée , où j'ai remarqué vingt fois qu'où pouvait avoir un front de trois bataillons ; votre majesté, dis-je , ne croit-elle pas qu'elle aurait emporté cette batterie , presque invincible , ce boulevard , notre pis-aller, et au moins notre asile. — Et votre batterie du Windberg, qui aurait fouaillè mes pauvres bataillons dans votre ravin. — Mais , sire , la nuit. — Oh ! on ne pouvait manquer personne; ce grand fond depuis Bourg et mime Potschappel eût été une gouttière sur nous : vous voyez bien que je ne suis pas aussi brave que vous le pensez.

L'empereur était parti pour son entrevue avec l'impératrice de Russie : cette entrevue ne plaisait pas au roi ; et pour défaire le bien qu'elle nous avait fait, il envoya tout de suite à Pétersbourg, fort maladroitement, le prince royal : il se doutait que la cour de Russie allait lui échapper; et je mourais de peur qu'au milieu de ses bontés il ne se souvint que j'étais Autrichien. Comment, me disais -je, pas une seule épigramme sur nous, sur notre maître? Quel changement!

Le brise-raison Pinto, à table, dit un jour à son voisin : L'em-

DU PRINCE DE LIGNE. fi3

pereor est un grand voyageur; il n'y en a jamais eu qui ait été plus loin que lui. — Je vous demande pardon, monsieur, dit le roi; Charles- Quint alla en Afrique, car il y gagna la bataille d'Oran. Et, se retournant vers moi sans que je pusse deviner s'il y avait de la plaisanterie Ou seulement de l'historique dans cela, il me dit : L'empereur est plus heureux que Charles XII ; il est entré comme lui par Mohilow ; mais il me semble qu*il ira à Moscova. Le même Pinto disait un jour au roi , embarrassé de savoir qui il enverrait dans les pays étrangers comme ministre : Pourquoi ne songez-vous pas à M. de Lucchesini, qui est un homme d'esprit? Cest pour cela 7 répond le roi, que je veux le garder; je vous enverrai plutôt que lui, ou un ennuyeux comme M. un tel. Et il le nomma tout de suite ministre je ne sais où.

M. de Lucchesini par l'agrément de sa conversation faisait valoir celle du roi. Il savait sur quoi U lui était agréable de la faire tomber; et ensuite il savait écouter, ce qui n'est pas aussi aisé qu'on le croit, et ce qu'un sot n'a jamais su. Il était aussi agréable à tout le monde qu'à sa majesté, par ses manières séduisantes et la grâce de son esprit: Pinto , qui n'avait rien à risquer, se permettait tout. — Demandez, sire, au général autrichien tout ce qu'il m'a vu faire lorsque j'étais au service de l'empereur. — Un feu d'artifice pour mon mariage, n'est-il pas vrai, mon cher Pinto ? — Faites-moi V honneur de me dire , interrompit le roi , s'il a réussi ? — Non , sire ; cela alarma même tous mes parents , qui croyaient que c'était un mauvais signe. Monsieur le major, que voilà , avait imaginé de joindre deux cœurs enflammés , image très-neuve de deux époux. La coulisse sur laquelle ils devaient se glisser manqua. Le cœur de ma femme partit, et le mien resta là. — Vous le voyez, Pinto; vous ne valiez pas mieux chez eux que chez moi. — Oh, sire! dis-je alors, votre majesté depuis ce temps-là lui doit des dédommagements pour les coups de sabre qu'il a reçus à la tète. Le roi me dit : Il n'en a que trop. Pinto, ne vous ai~je pas envoyé hier de mon bon miel de Prusse? ~ Oh, sûrement, dit Pinto; c'est pour le faire connaître : si votre majesté pouvait parvenir à en avoir le débit, elle serait le plus grand roi de la terre , car il n'y a que cela dans votre royaume ; mais il y en a beaucoup. — Savez-vous, médit le roi un jour, que j'ai été à votre service ? J'ai fait mes premières armes pour la maison d'Autriche. Mon Dieu, comme le temps se passe l II avait une manière de mettre les mains ensemble en disant ces mon Dieu, qui lui donnait

tout à fait l'air bon homme et extrêmement doux. Savez-vous que j'ai vu luire les derniers rayons du génie du prince Eugène? — C'est peut-être à ces rayons que le génie de votre majesté s'est allumé. — Eh, mon Dieu, qui pourrait valoir le prince Eugène? — Celui qui vaut mieux, par exemple ; celui qui aurait gagné douze batailles. — 11 prit son air modeste. J'ai toujours dit qu'il est aisé de l'être quand on est en fonds. Il ne fit pas semblant de me comprendre , et me dit : Quand la cabale que pendant quarante ans le prince Eugène a toujours eue contre lui dans son armée voulait lui nuire, elle profitait du temps ou ses esprits , assez recueillis le matin , s'étaient un peu dissipés par les fatigues de la journée; c'est ainsi qu'on lui a fait entreprendre sa mauvaise marche sur Mayence.

— Vous ne m'apprendrez rien sur votre compte, sire , lui dis-je ; je sais tout ce que votre majesté a fait et même ce qu'elle a dit; je puis lui raconter ses voyages à Strasbourg, en Hollande, et ce qui se passa dans un bateau. A propos de cette campagne sur le Rhin , un de nos vieux généraux, que je fais souvent parler, comme on lit un vieux manuscrit, me raconta qu'il fut bien étonné de voir un jeune officier prussien, qu'il ne connaissait pas , dire à un général du feu roi, qui expédiait verbalement l'ordre de ne pas aller au fourrage : — Et moi, monsieur, je vous ordonne d'y aller; notre cavalerie en a besoin ; en un mot, je le veux. — Vous me voyez trop en beau, dit le roi ; demandez à ces messieurs. Et mes humeurs, et mes caprices ? ils vous en diront de belles sur mon compte.

Nous revînmes aux anecdotes cachées, ou consignées dans trèspeu d'ouvrages. Je me suis bien amusé, dis-je au roi, de tout plein de livres , vrais ou faux , écrits par des réfugiés et qu'on ne connaît peut-être pas en France. — Oh avez-vons trouvé toutes ces belles choses-là? Cela m'amuserait le soir, plus que la conversation d'un docteur de Sorbonne que j'ai ici, et que je tâche de convertir. — J'ai trouvé tout cela, lui dis-je, dans une bibliothèque de Bohême, qui m'a désennuyé pendant deux hivers. — Comment donc? deux hivers en Bohême! que diable faisiez-vous là? Y a-t-il longtemps ? — Non, sire; il y a un ou deux ans : je m'étais retiré là pour lire à mon aise. Il sourit, et eut l'air de me savoir bon gré de ce que je ne lui nommais pas cette petite guerre de 1778, dont il me sembla qu'il n'aimait pas à parler ; et, voyant bien que c'était pendant mes quartiers d'hiver que j'avais été en Bohême , il fut satisfait de ma retenue. Comme c'était un vieux sorcier, qui devinait tout, et dont le tact

était le plus fin qu'il y ait jamais eu , il s'aperçut que je ne voulais pas lui dire que je trouvais Berlin changé depuis que j'y avais été. Je n'avais garde de lui rappeler que j'étais de ceux qui s'en étaient emparés en 1760 , sous les ordres de M. de Lacy : c'était pour lui avoir parlé de l'autre prise de Berlin par le maréchal Haddik , que le roi avait pris M. de Kied en guignon.

À propos du docteur de Sorbonne avec qui il disputait tous les jours : Faites-moi avoir un èvèchèpour lui, me dit-il une fois. — Je ne crois pas , lui répondis-je , que ma recommandation et celle de votre majesté puissent lui être utiles chez nous. Oh, non, dit le roi ; Y écrirai à Vimpèratrice de Russie pour ce pauvre diable, car il commence à m'ennuyer. Jl s'avise d'être janséniste. Mon Dieu, que les jansénistes d'à présent sont bêles ! 11 ne fallait pas détruire le foyer de leur génie, ce Port-Royal, tout exagéré qu'il était C'est qu'il ne faut rien détruire! Pourquoi a-t-on détruit aussi les dépositaires des grâces de Rome et d'Athènes, ces excellents professeurs des humanités, et peut-être de V humanité , les ci-devant révérends! L'éducation y perdra ; mais comme mes frères les rois catholiques, très-chrétiens , très- fidèles et apostoliques, les ont chassés , moi, très-hérétique , j'en ramasse tant que je puis ; et Von me fera peut-être la cour pour en avoir. Je conserve la race, et je disais aux miens Vautre jour : Un recteur comme vous, mon père, je puis très-bien le vendre trois cents ècus ; vous, révérend père provincial, six cents ; ainsi des autres, à proportion : quand on n'est pas riche, on fait des spéculations.

Faute de mémoire et d'occasions de voir plus souvent et plus longtemps le plus grand homme qui ait jamais existé, je suis obligé de m'arréter. Il n'y a pas un mot dans tout cela qui ne soit de lui ; et ceux qui l'ont vu y retrouveront sa manière. C'est tout ce que je veux pour le faire connaître à ceux qui n'ont pas eu le bonheur de le voir. Ses yeux, trop durs dans ses portraits, mais tendus par le travail du cabinet et les fatigues de la guerre, s'adoucissaient en écoutant ou en racontant quelque trait d'élévation ou de sensibilité. Jusqu'à sa mort, et peu de temps encore auparavant, malgré bien des petites légèretés qu'il a su que je m'étais permises en parlant ou en écrivant , et qu'il n'a sûrement attribuées qu'à mon devoir, qui était opposé à ses intérêts, il a daigné m'houorer des marques de son souvenir, et il a charge souvent ses ministres de Paris et de Vienne de m'assurer de sa bienveillance.

, Je ne crois plus aux tremblements de terre et aux éclipses de la

«r. LETTRES

mort do César, puisqu'on n'en a pas éprouvé à la mort de Frédéric le Grand.

Je ne sais si de grands phénomènes de la nature, sire, annonceraient le jour où vous cesseriez de régner ; mais c'est un phénomène dans le monde qu'un roi qui gouverne une république en se faisant obéir et respecter pour lui-même autant que par ses droits.

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