SIC
couper les têtes ne fait pas grand mal aux morts, et fait quelquefois grand bien aux blessés : elle doit empêcher du moins qu'on ne se rende prisonnier.
Qu'on en parle une fois, si Ton veut, au soldat, pour lui faire concevoir ce que je viens de dire : et puis qu'il n'en soit plus jamais question. Qu'on le prévienne des hurlements des infidèles , et de leurs caracolades inutiles pour nous , et nuisibles pour eux : avec mon ordonnance, nous pourrons, sans crainte, nous laisser entourer de ces nuages de spahis , qui bourdonnent autour de nous comme des guêpes. Cela ne sert qu'à fatiguer leurs chevaux; et, après leur avoir laissé faire leurs courbettes, leurs sauts , leurs lançades , leur espèce de manège et de croupe au mur, ils ne sont plus en état de résister à une attaque. C'est comme cela que les Turcs estropient tous leurs chevaux, et qu'au bout de deux heures ils sont sur les dents. C'est aux housards et aux cosaques à les exciter à ce ménage en les agaçant. En général, je crois qu'il ne serait pas mauvais d'attaquer l'infanterie. Les janissaires chargent si lentement, qu'ils n'auraient pas le temps de faire une seconde décharge. Quand même des fantassins blessés, ou fatigués, ou en désordre, seraient attaqués par des spahis dans une plaine, ils n'ont qu'à se réunir quatre ou cinq, se mettre dos à dos, présenter la baïonnette, et se retirer ainsi ; il est impossible qu'ils soient sabres. Il faut vis-à-vis de toutes les troupes du monde conserver sa tèle, mais surtout vis-à-vis de ces gens-ci ; car si on la perd au moral, c'est alors qu'on la perd au physique. Tout ce qu'on dit de leur opium et de la fureur qu'il inspire est un conte. Peut-être que les officiers s'en servent quelquefois , mais il est trop cher pour le simple Turc , et je n'en ai jamais vu qui en eussent pris.
La mine et le costume des tiers Ottomans sont plus respectables que l'air gêné et souvent le mauvais visage des chrétiens. Les Turcs sont tout à la fois l'ennemi le plus dangereux et le plus méprisable qu'il y ait au monde : dangereux , si on le laisse attaquer ; méprisable, si on le prévient. Sur les hauteurs comme dans les bois ils ont jusqu'à présent l'avantage sur nous, parce qu'ils courent à l'attaque avec confiance, sachant que nous n'en avons pas en nous-mêmes quand nous sommes ainsi postés. Nos soldats allégés comme je le propose se tireraient aussi bien d'affaire que les Turcs. Ceux-ci ne sont pas eu état de connaître l'avantage de leur position , ou si par hasard ils le sentent, ils seront étonnés de s'y trouver attaqués : ou
aura alors aussi bon marché d'eux qu'en plaine. Je crois que le grand art dans une guerre comme celle-ci est d'élonner et de frapper des coups inattendus.
Ils ne connaissent que deux ruses de guerre, et se croient bien fins quand ils les emploient. L'une est de faire tirer tous les canons en signe de réjouissance d'une prétendue bataille qu'ils ont gagnée, ou d'une ville qu'ils ont prise, je ne sais où ; et l'autre, de faif» prendre un de leurs courriers avec la fausse nouvelle que vingt ou trente pachas arrivent pour les renforcer de deux ou trois cent mille hommes. En compensation de ces deux enfantillages, ils ont deux usages excellents : l'un , c'est de faire retrancher leurs camps par les spahis , ainsi que je l'ai dit ; et l'autre de faire des trous dans la terre ou dans un retranchement , pour se mettre à couvert des boulets de canon. Chaque homme a son creux, où il reste tapi jusqu'à la fin de la canonnade.
On ne peut pas dire positivement ce qui est infanterie et cavalerie. Le spahis qui a perdu son cheval va se ranger parmi les fantassins. Le fantassin qui en a gagné , pris ou acheté un, va se ranger parmi les spahis. Aussi ceux-ci tirent à merveille ; et quand ils voient que leur feu peut faire effet, ils se servent beaucoup de leur fusil; mais ils ne s'y prennent pas comme la cavalerie chrétienne, qui a toujours tort quand elle en fait usage. Le spahis saute légèrement à bas de son cheval, tire son coup de fusil, et remonte à cheval avec la même agilité.
Ce qui fait que nous voyons souvent de grands traits de courage de la part du musulman, c'est qu'il ne se bat jamais sans en avoir envie. Ce n'est qu'en bonne santé, en bonne humeur, et souvent après avoir pris du café, qu'il s'arme pour aller au combat. Il attend même souvent un beau jour et un beau soleil. Au commencement du siège je me levais à la pointe du jour, qui dans nos armées européennes est souvent l'heure d'une entreprise ; à présent je ne me gêne plus. La bonne compagnie, que je reconnais aux beaux chevaux et aux couleurs tranchantes des vêtements, ne sort jamais avant dix heures pour engager une affaire. De tout le siège, les Turcs n'ont fait qu'une seule petite entreprise de nuit, parce qu'apparemment ils avaient besoin d'une tète de général, qu'ils sont venus couper à M. Maximowitz.
L'Autrichien et le Russe ne sont pas consultés sur l'heure : la liberté qu'on laisse aux Turcs à cet égard fait que la moitié de leur
armée ne se trouve pas à la bataille, dont le sort dépend toujours des premiers bravi, qui lorsqu'ils sont dégoûtés dégoûtent tout de suite ceux qui les suivent.
Leur artillerie dans les sièges est servie par les premiers soldats qui se lèvent, et qui vont tirer leur coup de canon pour s'amuser. L'instinct des Turcs , qui vaut souvent mieux que l'esprit des chrétiens , le* rend adroits, et capables de faire tous les métiers à la guerre ; mais ils n'ont que la première réflexion : ils* ne sont pas susceptibles de la seconde. Et après avoir dépensé leur moment de bon sens, assez droit, assez juste, ils tiennent du fou et de l'enfant. J'en ai examiné la cause. C'est, je crois, l'usage immodéré et continuel d'un café épais, et le nuage de fumée de tabac, dans lequel ils sont toujours. Cela interrompt et abat toutes les facultés de l'esprit.
Leur ferveur religieuse redouble à mesure du danger. Leurs cris de Hechter-Allah ( c'est-à-dire : un seul Dieu ) augmentent tous les jours. Et l'on est sûr que quelque bruit qu'on fasse en ouvraut la tranchée on n'est pas entendu. On a toujours pour soi la première nuit, qui certes est la plus intéressante.
Je crains de vous déplaire en vous disant du mal des infidèles, et de choquer un ministre d'un roi très-chrétien en lui parlant de guerre et de mécréants. Je finis, et vous embrasse de tout mon cœur.
Ce 1 er décembre 1788.
Au camp devant Rabolaï-Mohllaï , ou plutôt à Jassy, où J'ai mon quartier.
Ton ami, respirant du fracas des conquêtes , Parlera des boyards qu'il invite à ses fêtes.
Je comptais vous faire une belle relation d'une victoire aisée à remporter sur le sultan Ghcraï, prince in partibus de la Crimée ; sur Ibrahim-Nazir, et sur le seraskier d'Ismael. Les Turcs, qui ont toujours, ainsi que le gibier, les mêmes passages et les mêmes retraites, se rassemblent au commencement de chaque guerre dans le camp de Raboiaï-Mohilaï, camp fameux à la vérité. Cette fois-ci ils ont eu l'adresse de l'occuper tout de travers et y auraient été facile-
DU PRINCE DE LIGNE. il 7
ment pris et battus si Ton avait voulu. J'avais compté sur la fête de saint Grégoire, patron du prince. Mais je suis toujours vox clamans in deserto.
Je pourrais vous envoyer un portrait aussi piquant que les autres; mais je le garde pour moi. Les quinze ou vingt mille hommes qu'on faisait passer pour cinquante, viennent de partir. Je me trouve dans un pays qui me paraît enchanté, après la Nouvelle-Servie, la patrie des Nogays et des Budgiack, la Tartarie, et les environs de la Bessarabie, que je viens de quitter.
Un hiver affreux, dans une chaumière située au milieu d'une redoute de boue et de neige ; une campagne de six mois, sans voir autre chose que le ciel, la mer, et des herbes dans une plaine de trois cents lieues, en voilà assez pour me faire trouver tout superbe après cela.
Depuis mon départ d'Élisabeth-Gorod , je n'avais pas rencontré une maison ni un arbre, excepté dans les jardins du pacha, près du retranchement d'Oczakow : j'ai embrassé là quelques arbres sous le plus grand feu de la place, tant j'ai eu de plaisir à les revoir. J'y ai même cueilli et mangé d'excellents abricots.
Une eau verte comme les cadavres de cinq mille Turcs tués, brûlés , noyés par le prince de Nassau, était la seule boisson que nous eussions eue pendant cinq mois : ou bien de l'eau de la mer Noire, qui n'est pas aussi salée que celle des autres mers.
Vous faites-vous une idée de mon bonheur de trouver une fontaine charmante, sur la hauteur, avant de descendre dans Jassy ? J'ai baisé l'eau avant de la boire, et je l'ai dévorée des yeux avant d'en arroser mes lèvres, qui depuis si longtemps n'avaient été mouillées par rien d'agréable. Je suis logé dans un de ces superbes palais que les boyards bâtissent dans un goût oriental, et dont plus de cent cinquante s'élèvenfcau-dessus des autres édifices de la capitale de la Moldavie. Lisez-en la description dans mon ouvrage sur les jardins.
Des femmes charmantes , presque toutes de Constantinople , et d'anciennes familles grecques, sont assises négligemment sur leurs divans, la tête tout à fait en arrière, ou soutenue par un bras d'albâtre. Les hommes qui leur font des visites sont presque couchés à côté d'elles. Une jupe extrêmement légère, courte et serrée, couvre légèrement leurs charmantes formes, et une gaze dessine à merveille les jolis contours de leur sein. Elles portent sur leur téte une étoffe
noire, ou couleur de feu, éclatante par les diamants qui ornent cette espèce de turban , ou de bonnet. Les perles du plus beau blanc parent leur cou et leurs bras ; elles les entourent aussi quelquefois avec des rézeaux de gaze , garnis de sequins , ou de demi-ducats : j'en ai vu jusqu'à trois mille sur le même habit. Le reste de leur vêtement oriental est d'étoffes brodées, ou travaillées en or et en argent, et bordé de pelisses précieuses , ainsi que l'habit des boyards , qui ne diffère de celui des Turcs que par le bonnet qu'ils mettent au-dessus de leur calotte rouge, et qui ne ressemble pas à un turban.
Les femmes des boyards ont sans cesse à la main , ainsi que les sultanes, une espèce de chapelet de diamants, de perles, de corail, de lapis-lazuli , d'agate , ou d'un bois rare , qui leur sert de maintien , comme l'éventail pour nos femmes. Elles jouent avec cela, entretiennent l'agilité de leurs doigts , dont les ongles sont peints en carmin, comptent les grains, et s'en sont fait, à ce qu'on dit, un langage pour leurs amants. J'ai cru même surprendre quelques regards dê maris, curieux de savoir peut-être si je ne connaissais pas déjà un peu ce joli alphabet de galanterie. Les heures d'un rendez-vous s'apprennent ainsi fort aisément. Mais comment peut-il y en avoir? Sept ou huit serviteurs des boyards, et autant de jeunes filles qui servent leurs femmes; les uns et le3 autres, jeunes et d'utfe ligure charmante, sont toujours dans les appartements ; leur costume ne différé qu'en richesse de l'habillement des maîtres de la maison. Chacun et chacune a son département : l'un d'eux apporte , dès qu'on entre pour faire une visite , une et jusqu'à quatre pipes. L'une d'elles apporte une soucoupe, et une petite cuiller avec des confitures de rose. Un autre brûle des parfums, ou verse des essences qui embaument le salon. L'un d'eux apporte une tasse de café, l'une d'elles un verre d'eau : et cela se répète chez vingt boyards , le même jour, si l'on va les voir. Ce serait une grande malhonnêteté de se refuser à ces politesses.
On est bien couché ici, il y fait chaud. Je suis habillé nomme les boyards. Je vais souvent chez eux pour penser sans distraction ; car je ne sais que quelques mots valaques, et point du tout le grec, que parlent ces dames ; elles méprisent la langue de leurs époux. D'ailleurs, les boyards parlent peu : la crainte qu'ils ont des Turcs -, l'habitude d'apprendre de mauvaises nouvelles, et l'empire qu'exercent sur eux le divan de Constantinople et l'hospodar, les ont accoutumes à une tristesse invincible. Cinquante persounes qui se rassemblent
tous les jours dans une maison, ou dans Vautre , ont l'air d'attendre le fatal cordon; et on entend dire à tous moments : Ici mon père fut massacré par ordre de la Porte , et ici ma sœur par ordre du prince.
Quand je dis que je vais chez les boyards pour penser, j'y vais plutôt pour ne pas penser : car à la quatrième pipe je deviens tout à fait Turc : je suis nul ; je n'ai plus d'idées : et c'est ce que je puis faire de mieux, étant loin de vous et de ce que j'aime.
J'estime assez l'air religieux avec lequel les jeunes gens, souvent des deux sexes, laissent leurs babouches au bas du premier gradin, pour ne pas gâteries beaux tapis et souiller le sanctuaire où reposent leurs maîtres. Après avoir fait l'office de leur charge, ils s'en retournent à reculons reprendre leurs babouches et s'asseoir, dans un coin , sur leurs genoux. J'aime qu'on n'ait point à sonner ou à crier sans cesse après des valets. Si par hasard ils sont tous en commission, on les appelle, comme au sérail, en frappant des mains, en manière d'applaudissement.
Constantinople donne le ton à Jassy , comme Paris à la province , et les modes arrivent encore plus tôt. Le jaune était la couleur favorite des sultanes ; elle est devenue à Jassy celle de toutes les femmes. Les grandes pipes bien longues, de bois de cerisier, avaient remplacé à Constantinople les pipes de bois de jasmin. Nous n'avons plus que des pipes de cerisier, nous autres boyards. Ces messieurs ne vont jamais à pied. Us sont tous paresseux comme les Turcs.
Les femmes pourraient se dispenser d'avoir autant de ventre. C'est si bien reconnu pour une beauté dans le pays, qu'une mère m'a demandé pardon de ce que sa fille n'en avait pas encore. Mais cela viendra bientôt, me dit-elle, car à présent c'est une honte : elle est droite et mince comme un jonc. Les costumes, les manières asiatiques rendent les jolies plus jolies encore, mais enlaidissent les laides, qui à la vérité sont très-rares dans ces pays-ci. Il m'est arrivé, à cause de la manière qu'ont les femmes de s'asseoir ou de se coucher en rond, de les prendre, lorsque l'appartement n'est pas bien éclairé, pour des pelisses qu'on avait oubliées sur le divan.
Les filles des boyards sont enfermées comme les femmes turques, dans des harems grillés en bois, souvent doré; elles peuvent au travers de ces grilles regarder les hommes et se choisir un mari. Mais ceux-ci ne les voient que pour passer la nuit avec elles , après la petite cérémonie de l'église grecque.
Je viens de donner une féte charmante , qui a réussi à merveille. Cent boyards et leurs femmes à souper : un bal où l'on a dansé la pyrrhique et d'autres danses grecques, moldaves, turques, valaques, et égyptiennes ; on y voit l'origine d'un divertissement qui est si béte lorsqu'il n'a pas d'objet. Il ne pouvait avoir que deux motifs : les réjouissances après la victoire, ou la volupté dans des temps plus tranquilles.
On se tient par la main, pour ne plus se quitter ; on fait quelques pas en rond, mais beaucoup l'un vis-à-vis de l'autre. Ou se fait des mines, on se sépare presque, on se retient, on s'approche, je ne sais comment; on se regarde, on s'entend, on se devine, on a l'air de s'aimer... Cette danse-là me parait fort raisonnable.
Pour moi, je me suis amusé à merveille, à rester sans rien dire à coté de quelques boyardes. Après quelques tasses déconfiture, quelques potions et libations de rose, et six pipes, pour le moins, je m'aperçus que j'étais tout seul.
Rien ne ressemble à la situation de ces gens ci. Soupçonnés par les Russes d'avoir de la préférence pour les Autrichiens, suspects à ceux-ci qui les croient attachés aux Turcs, ils désirent autant le départ des uns qu'ils craignent le retour des autres. 0 vous, arbitres des destins des pauvres mortels , à qui vous avez souvent mis les armes à la main, réparez les maux que vous faites à l'humanité; vous en êtes plus responsables que nous, qui ne sommes que les exécuteurs de vos haules-œuvres. Servez cette humanité , et en même temps la politique de plusieurs empires, en laissant en paix ces pauvres Moldaves : leur pays est si beau, que toute l'Europe crierait si Ton voulait s'en émparer. Rendez-les indépendants des tyrans de l'Orient. Qu'ils se gouvernent eux-mêmes , et au lieu de leur hospodar, qui est forcé d'être un despote et un fripon, pour faire sa cour à la Porte Ottomane, qu'on leur donne pour les diriger deux boyards amovibles tous les trois ans. Rentrant, au bout de ce temps-là, dans la classe commune, ils n'oseront pas abuser de leur autorité; car on le leur ferait payer bien cher ensuite.
Qu'à la paix les cours médiatrices s'amusent à leur faire un petit code de lois, bien simple, qui surtout ne soit pas tracé de la main de la philosophie, mais par quelques jurisconsultes bonnes gens, qui connaissent le climat, le caractère, la religion et les mœurs du pays, et qui donnent une autorité bien souveraine aux deux grands et puissants seigneurs chargés de l'administration.
Quelle carrière pour votre âme et votre esprit ! mais devenez Montesquieu et Louvois, si vous pouvez , sans cesser d'être Racine, Horace et La Fontaine. Travaillez pour mes chers Moldaves , de quelque façon que ce soit. Ils me traitent si bien ! J'aime tout en eux , et surtout leur langage , qui rappelle qu'ils descendent des Romains. C'est un mélange harmonieux de latin et d'italien. On dit szluga, au lieu de je vous souhaite le bon jour. On dit formos coconitza, pour dire une belle fille; sara bona, pour dire bon soir; et dragua-mi, pour dire je vous aime. Puis-je mieux Gnir ma lettre que par cette vérité, que je saurais vous dire en douze langues au moins, et que vous me rendez, j'en suis sûr, en bon français.
Jje 1 er juin 1789.
A mon quartier général de Seralin.
J'aurais pu vous écrire pendant l'hiver ce que vous ne saviez pas; et depuis ce temps-là ce que vous savez. Mais je n'écris avec plaisir que lorsque j'ai la réponse au bout de quelques heures. A Paris je n'aimais et n'écrivais jamais de l'autre côté des ponts. C'est ainsi que , voguant avec vous sur le Borysthène , séparé de vous par une cloison de taffetas chiné , dans une des superbes galères de ce voyage triomphal et magique, je n'attendais que quelques minutes pour recevoir votre billet du matin.
Une espèce d'armistice , ou plutôt de convention de bonne compagnie, me laisse le temps de donner aux Turcs, dans une superbe tente, turque aussi bien qu'eux, des concerts sur ma rive du Danube. Toute la garnison de Belgrade vient les entendre sur l'autre rive. Ainsi que le roi d'Espagne, qui a fait chanter pendant quarante ans, tous les jours, le même air à Farinelli, je me fais jouer tous les soirs la Cosa rara f qui, comme vous voyez, cesse de l'être ; de très-belles juives, arméniennes, illyriennes, ou serviennes, y assistent. C'est la grande noblesse de Semlin.
Quand quelques Turcs passent les frontières, je les corrige : Osman-Pacha m'en remercie, et dit qu'il ne peut pas se faire obéir. Comme j'aime mieux le taquiner que de me contenter de lettres d'ex-
cuse , l'autre jour, devant faire un feu de réjouissance pour une petite victoire dans la Moldavie ou le Bannat, j'ai fait charger à boulets, toute mon artillerie, pour venger une téle coupée à une sentinelle de Mychalowicz. Cela a réussi. 11 y a eu huit curieux de tués au pied de la forteresse. Le pacha a trouvé cela apparemment tout naturel. J'avais espéré qu'il se fâcherait. Je ne me plains pas de quelques coups de fusil qu'on me tire quelquefois, par gaieté , quand je me promène.
Mais un lieutenant-colonel de nos postes avancés du côté de Pantschowa, ayant désapprouvé qu'on en eût fait autant à un capitaine de Dranakocsky, s'en plaignit à Aga-Mustapha, qui lui répondit ainsi :
Je te salue, voisin Terschitz. Tu dis qu'il y a un armistice. Je ne m'y connais pas. Tu me parles du pacha de Belgrade. Je ne veux pas dépendre de lui. Tu m'offres tes secours, en cas que j'aie des besoins. Apprends que la Sublime-Porte ne me laisse manquer de rien, et que je n'ai d'autre besoin que de boire ton'sang. Tu dis que je puis me fier à toi. Sache que dans ce temps-ci il ne faut se fier à personne: je te salue, voisin Terschitz. Voici la réponse que je fis au nom du voisin Terschitz.
Je te salue, voisin Moustapha : ta lettre est bien celle d'un Turc. J'ensuis bien aise; car j'ai cru qu'il n'y en avait plus. Tu dis que tu veux beire mon sang. Je ne me soucie pas du tien. Car qu'est-ce que le sang d'un aga? Fais ce que tu veux; viens quand tu peux. J'ai ordonné à mes gens de f amener prisonnier, à la première occasion. J'ai assez envie de te voir. Bonjour, aga Moustapha.
J'ai fait une petite légèreté l'autre jour. J'avais à écrire à Osman- Pacha , au sujet d'un courrier de M. de Choiseul , qui m'en envoie quelquefois. Je portai moi-même la lettre , c'est-à-dire que dans une petite barque , à drapeau blanc , signe de pourparler, j'allai avec mon truchement, au pied de la forteresse , reconnaître le côté de mon attaque , qui, à ce que j'espère , aura lieu dans un mois , ou deux, au plus tard. J'eus le temps de tout examiner, jusqu'à ce qu'une barque chargée de plus de douze figures, superbes ou atroces (car chez eux il n'y a pas de milieu ), vint me reconnaître, et prendre ma lettre, que je leur remis do ma part. Je les caressai ; je leur dis trente mots turcs que je sais. Cela fit sourire deux ou trois moustaches. Mais les autres me firent ime terrible peur en me considérant. Je me souvins qu'ils pouvaient m'avoir vu tirer à leur barbe sur les bords de la Save, des aigles et des hirondelles 4e mer. J'avais un grand raan-
teau blanc, un mauvais chapeau rabattu. J'entendis qu'ils demandaient à mon interprète qui j'étais ! il répondit que j'étais le secrétaire du séraskier de Semlin, pour la correspondance française. Le plus vilain des Turcs , avec une mine infernale , me prit ma lettre assez brusquement pour la porter au pacha. J'en fus quitte pour être un moment assez mal à mon aise : et je m'en retournai, à force de rames, le plus vite que je pus.
Adieu, mon cher S.... ; je vous quitte pour voir dix beaux et longs bataillons de renfort qui m'arrivent d'Autriche. Puissé-je bientôt m'en servir ! Je voudrais qu'on me permit de passer la Save à Sabatsch , pour aller voir s'il y a réellement un Abdy-Pacha, comme on me l'annonce toujours , ainsi que l'arrivée prétendue du pacha de Trawnick, et du fameux Mahmoud de Scutari : je voudrais balayer la plaine jusques sous le canon de Nissa. Sans l'inquiétude que nous cause cet Abdy-Pacha, notre siège irait bien mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur.
LETTRE VII
Le 18 octobre 1789.
Belgrade.
Nous y voici , dans ce rempart de l'Orient , dont nous n'avons pas ouvert les portes avec des doigts de rose comme l'Aurore, mais avec des doigts de feu. La hardiesse et la promptitude du passage de la Save, la rapidité de la marche et de l'entrée dans les lignes du prince Eugène, l'audace de la reconnaissance, faite jusqu'à la palissade, tout cela est l'ouvrage d'une quinzaine de jours, et c'est vraiment digne du plus beau temps du maréchal Laudon. Il nous montait la tète et démontait celle des Turcs : je ne démontais que leurs canons. Il a attaqué Belgrade sur la rive droite de la Save, et moi sur la rive gauche , où j'étais l'aigle de ce Jupiter dont je portais la foudre.
La prise de la forteresse a été assurée par celle de la ville , qui est due à la plus brillante, la plus éclairée et la plus active des valeurs, à celle du comte de Browne, digne neveu du maréchal Lacy. Je faisais pendant cette superbe et vigoureuse entreprise une diversion avec ma flotte sur le Danube ; et ensuite , pour réparer la perte de quelques jours et de bien du monde à l'attaque du chemin couvert ; je redoublai le feu de mes batteries, et j'en établis une nouvelle.
dans une île, à cent cinquante toises de la forteresse, qui capitula tout de suite.
Je voyais avec un grand plaisir militaire , et une grande peine philosophique , s'élever dans l'air douze mille bombes que j'ai fait lancer sur ces pauvres infidèles; j'entendais leurs cris d'effroi , car ceux des blessés étaient étouffes par le feu et la mort. Écartons ces objets d'horreur. J'ai parlé assez longtemps au colonel de dragons. C'est maintenant au grand prêtre du temple de la paix que je m'adresse.
Quelle source de réflexion ! A peine le mot capitulation avait été prononcé, que dix mille vaincus se mêlaient déjà avec autant de vainqueurs. La férocité faisait place à la douceur, la fureur à la pitié, la ruse guerrière à la bonne foi , l'acharnement à la bienveillance. On prenait du café; on vendait, on achetait. Le Turc, loyal dans ses marchés, fixait un prix, livrait ses effets précieux cachés dans les casemates, allait à ses affaires, et sans empressement recevait son argent, quand par hasard il rencontrait son acheteur. Philosophes sans le savoir, les riches propriétaires fumaient sur les débris de leurs maisons et de leur fortune. Osman-Pacha , le sot gouverneur de Belgrade , fumait au milieu de sa cour, rangée en cérémonie, comme s'il commandait encore, et comme s'il ne s'attendait pas à rencontrer un capidgy-bachi pour lui demander de la part du sultan Sélim ce qu'il n'a pas , sa tête; car elle était déjà perdue à notre premier coup de canon. La beauté et la variété des couleurs riches et tranchantes des janissaires , nos bonnets de grenadiers , leurs turbans , notre garnison , les spahis , point abattus , quoique battus , leurs superbes armes, leurs chevaux fiers comme eux, leur air ferme, jamais bas, malgré le malheur ; les rives du Danube et de la Save bordées de ces figures pittoresques, récréaient les yeux et réjouissaient l'âme; on était seulement un peu attristé de voir emporter par terre et par eau les cadavres d'hommes, de chevaux, de bœufs et de moulons, qui pendant le siège n'avaient pas pu être enterrés. On sentait à la fois le mort, le brûlé et l'essence de rose : car il est extraordinaire d'unir à ce point les goûts voluptueux à la barbarie.
Le maréchal a demandé pour moi la croix de commandeur de l'ordre militaire de Marie-Thérèse. L'empereur me l'a déjà envoyée. On dit qu'ils ont été contents de ma promptitude, et surtout de l'effet de ma dernière batterie, qui a décidé les Turcs à capituler. Il n'a manqué à mon bonheur que l'arrivée d'Abdy-Pacha pour secourir la plade. C'eût été un plaisir vif pour moi de passer la Save, de con-
tribuer à battre le pacha, et de revenir ensuite continuer mon attaque. Cet Abdy-Pacha étant toute l'espérance de la garnison , si elle ne s'était pas rendue , j'avais pensé à une ruse un peu enfantine, qui , malgré les plaisanteries qu'on en eût faites , comme des stratagèmes de Polyen et de Frontin , eût, je crois, bien réussi.
J'aurais voulu que le marécbal eût caché pendant la nuit quelques bataillons avec des canons dans une vallée, à une demi-lieue du camp ; qu'il eût fait sortir au point du jour de ses lignes, ou de celles d'Eugène (car ces deux noms se lient à présent à merveille) les troupes destinées à attaquer cet Abdy-Pacha ,/il était venu pour nous faire lever le siège. On aurait fait un feu d'enfer toute la journée , de part et d'autre , sans boulets. On serait revenu dans les lignes , avec de grands cris de joie , on aurait tiré de la tranchée , de l'armée et de mon corps un grand feu de réjouissance : et la place aurait capitulé.
Je vous aurais écrit pendant le siège ; mais j'avais peur que ma lettre ne devint posthume, et je ne voulais pas vous dire ce qui se passait dans ma tète , avant de savoir si'on me la laisserait sur les épaules. Adieu, l'ami de mon cœur.
LETTRE VIII
Qui veut connaitre les Turcs? Les voici, bien différents de l'idée qu'on s'en est faite. C'est un peuple d'antithèses , braves et poltrons, actifs et paresseux , libertins et dévots, sensuels et durs, recherchés et grossiers , sales et propres ; conservant dans la même chambre des roses et un chat mort. Si je parle des grands de la cour, de l'armée et des provinces , je dirai : hauts et bas, méfiants , ingrats, fiers et rampants , généreux et fripons. Toutes ces qualités , bonnes et mauvaises , dont les premières l'emportent sur les secondes dans le gros de la nation , dépendent des circonstances , et sont recouvertes d'une croûte d'ignorance et d'insensibilité qui empêche ces pauvres gens d'être malheureux.
Il est clair que s'ils n'étaient pas sous le joug des monstres qui les étranglent pour avoir leurs fils , leurs tilles ou leurs trésors, ils ne seraient pas si familiarisés avec les coutumes qui leur donnent l'air d'être barbares.
Ils sourient tout au plus, et répondent de la tète, des yeux, ou des bras et de la main , qu'ils ne remuent jamais sans noblesse ; mais
ils ne parlent presque pas. Ils n'ont rien de vulgaire, ni dans ce que je me fais expliquer, lorsqu'ils parlent, ni dans leurs manières. Le petit serviteur d'un janissaire , quoiqu'il ait les pieds et les jambes nues, et qu'il ne porte point de chemise , est coquet à sa façon, et a l'air plus distingué que les jeunes seigneurs des cours européennes : les plus pauvres des soldats turcs n'ont rien pour se vêtir, mais leurs armes damasquinées sont couvertes d'argent. Je les ai vus en refuser deux cents piastres, craignant moins d'expirer de faim que de honte.
Les Turcs «ont sensibles à la reconnaissance et aux bons traitements , et tiennent , dans toutes les circonstances de leur vie , soit à la guerre ou ailleurs , constamment leur parole : d'autant plus , m'ont-ils dit quelquefois , qu'ils ne savent pas écrire.
Les Turcs ont quelques rapports avec les Grecs et beaucoup avec tes Romains. Ils ont les goûts des uns et les usages des autres. Leurs ouvrages sont charmants, remplis de goût, et supposent des idées; quand ils en ont, elles sont fines et délicates. Ils ont l'esprit fleuri dans le peu qu'ils disent, ou qu'ils écrivent. Ils sont graves comme les Romains , et ne se donnent pas la peine de rire ni de danser. Les uns et les autres ont des bouffons ; Ibrahim-Nazir, que nous avons chassé de la Moldavie , avait cinq ou six esclaves fort jolis, habillés superbement, et montant à cheval avec lui. Les Turcs m'ont expliqué qu'il leur était agréable de ne voir en se réveillant que de belles figures destinées à leur porter leur café, leur pipe, leur sorbet, leur bois d'alocs à brûler, leurs parfums d'ambre et leurs essences de roses. Ils se moquent de nous , de ce qu'un vilain frotteur, ou vieux domestique de confiance vient faire le feu ou ouvrir nos rideaux. Ils sont sans cesse couchés, comme les Romains, qui (je n'en doute pas) avaient , de même que les Turcs , des divans où ils mangeaient, et se reposaient toute la journée. Les tuniques et les pantoufles prouvent que ces deux nations n'aimaient pas la promenade. Il n'y a rien de si emporté et de si colère que les gens froids et phlegmatiques. Les Turcs, comme les Romains, surtout ceux d'aujourd'hui, font cas de la vengeance : à cela près , ils sont doux. Ils ne disputent ni ne se querellent jamais. Si le gouvernement populaire n'apportait pas toujours avec soi l'esprit de parti , l'intrigue , la jalousie, et les crimes qui en sont la suite , les Romains auraient été de bonnes gens ; si l'excès opposé, le despotisme d'un sultan et de deux ou trois grandsofficiers de l'empire ne les alarmait pas sans cesse , les Turcs seraient aussi les meilleures gens du monde. .
Ignorants par paresse et par politique, superstitieux par habitude et par calcul, ils sont guidés par une impulsion naturelle et heureuse. Que deviendraient les peuples de l'Europe si un marchand de savon était premier ministre, un jardinier grand amiral , et un laquais commandant des armées ? Où trouverait-on des gens tout à la fois propres à combattre à pied , à cheval , et sur l'eau , adroits à tout ce qu'ils entreprennent, et individuellement toujours intrépides ? Les états étant confondus, personne n'étant classé, chacun a des droits à tout, et attend la place que le sort lui destine.
Observateurs, voyageurs, spectateurs, au Heu de faire des réflexions triviales sur les nations de l'Europe , qui se ressemblent toutes, à peu de chose près, méditez sur tout ce qui tient à l'Asie, si vous voulez trouver du neuf, du beau, du grand, du noble, et trèssouvent du raisonnable.