AVERTISSEMENT
Les introductions que nous publions n'empruntent rien , c'est pour nous une règle constante, aux Mémoires qu'elles précèdent : ce serait une économie trop facile que celle qui meublerait l'antichambre aux dépens du salon. Notre habitude a toujours été de préparer aux faits , aux assertions qu'on va lire dans le Mémoriographe, quel qu'il soit, par des faits contemporains, mais différents, qui ajoutent soit à la connaissance de l'époque , soit à la biographie de l'écrivain. En France , ce qu'on sait du prince de Ligne, savieaventureuse,réclat de sa bravoure, l'incorrection de son style, l'originalité de son esprit, ont à bon droit si vivement occupé l'attention , qu'il nous eût été bien difficile de rien dite de neuf eu ce qui le touche. Un très-heureux hasard nous a bien servi à l'étranger. Un jeune Russe, M. le comte Ouvaroff, était à Vienne en 1807, au moment où , quoique avancé en tige, le prince de Ligne y brillait encore par lajeunessc de ses manières et la vivacité de ses souvenirs. Le comte russe, en homme d'esprit etdegoût, s'empressa
IV AVERTISSEMENT DE l/ÉDITBUB.
de mettre à profit les trésors de mémoire et les saillies argent comptant dont le prince enrichissait avec prodigalité ses entretiens. 11 y parlait surtout avec effusion de cette cour de France qui l'aimait tant, et dont la reine et sa société faisaient pour lui le plus grand charme. Rien ne fut perdu de ces intéressants souvenirs pour le comte Ouvaroff. Ses connaissances fort étendues, ses services et son mérite le portèrent, plus tard, en Russie , aux plus hauts emploits : il fut ministre de Tinstruction publique et président de l'académie impériale des sciences à Pétersbourg. Mais les conversations de sa jeunesse, à Vienne, restèrent toujours présentes à sa pensée. On les trouvera, dans le morceau qui suit, très-fidèlement reproduites , avec une politesse, une élégance du langage qui se rencontrent bien rarement en France aujourd'hui (1). En lisant cette introduction d'un ministre russe aux Mémoires d'un grand seigneur autrichien, certainement on reconnaîtra que nous n'avons rien dit de trop à la louange du prince de Ligne et de son admirateur M. le comte Ouvaroff.
Fs. Barrière.
\\) Ce morceau fait partie d'un volume publié à Saint-Pétersbourg, en 1813, sous ce titre : Études de pkiloloaie el de critique, par M. Ouvaroff.
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De spirituels écrivains s'appliquent, depuis quelque temps à réhabiliter le dix-huitième siècle , non pas dans sa flagrante immoralité ou dans ses rêveries philanthropiques, qui ont abouti à des crimes atroces , encore moins dans les désolantes doctrines qui ont versé sur l'Europe un déluge de maux , mais bien dans sa vive et gracieuse physionomie sociale, dont les traces s'effacent de plus en plus. Ces hommes d'esprit et de talent cherchent à deviner la société foudroyée du dix-huitième siècle , comme l'antiquaire recompose un édifice avec quelques débris épars : c'est à cette famille de curieux que s'adressent mes réminiscences sur l'un des derniers types de ce monde charmant, irrévocablement perdu.
Ce fut en 1807 que j'eus occasion de voir à Vienne le prince de Ligne. Très-jeune d'âge, mais par tradition et par goût passionnément épris de ce qu'on nommait l'ancien régime, je ne pus être présenté au vétéran de l'élégance européenne sans éprouver une sorte d'entraînement. J'avais si souvent entendu citer son nom , je l'avais trouvé à toutes les pages du dix-huitième siècle , entre Voltaire, Louis XV , Catherine , Frédéric et l'empereur Joseph !
Un homme qui depuis si longtemps faisait parler de lui me semblait, à moi adolescent, devoir être un monument délabré , une sorte de Nestor en caducité. Jugez de mon étonnement quand je trouvai que le prince de Ligne ,
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à soixante- douze ans conservait presque toute la vigueur de l'âge mûr 1 D'une taille élevée , se tenant fort droit , ayant gardé la vue, l'ouïe et surtout un excellent estomac, extrêmement répandu dans la société, empressé auprès des femmes et tout resplendissant de son élégante frivolité , le prince de Ligne se piquait de traiter les jeunes gens en camarades; et l'on peut s'imaginer l'empressement avec lequel je me trouvai admis dans le nombre.
Il avait conservé beaucoup de cheveux, et comme il les portait poudrés, son beau visage, bien qu'un peu ridé, n'offrait aucune trace de décrépitude. L'uniforme militaire lui allait bien, et la croix de Marie-Thérèse s'entrelaçait noblement sur sa poitrine avec l'ordre de la Toison d'or. Il avait perdu une partie de ses biens dans les révolutions de la Belgique et mangé l'autre. D'une fortune immense, substituée en partie à son fils cadet , le prince de Ligne n'avait gardé qu'une modeste maison sur les remparts de Vienne , que par antiphrase on nommait l'hôtel de Ligne. Là se réunissait chaque soir son aimable famille , composée de deux filles mariées et d'une troisième alors chanoinesse : là ve- , nait affluer périodiquement tout ce que Vienne offrait de plus recherché, soit en vieilles femmes au ton exquis et aux grandes manières , soit en femmes jeunes et pleines d'agréments C'était tantôt un groupe d'Anglais , lesquels , disait le prince de Ligne , voyageaient pour leur plaisir et non celui des autres ; tantôt des Russes, qu'il affectionnait de préférence. Il y avait peu d'Allemands, si ce n'est quelques débris du temps de l'empereur Joseph ou quelques grands seigneurs des Pays-Bas, exilés, comme le vieillard de Virgile ou comme l'hôte lui-même , loin de leurs pénates domestiques. A ces visiteurs toujours empressés se joignaient quelques émigrés de haute volée , le comte Roger de Damas, le marquis de Bonnay ; et quand au milieu de ce groupe mélangé on distinguait un homme à l'œil de feu, à la phy
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sionomie basanée et méridionale , c'était Pozzo di Borgo, qu'un charme de conversation différent de celui du prince de Ligne attirait vers lui et dont l'esprit original, passionné et tout à fait de notre temps , faisait admirablement sortir en relief l'esprit éminemment dix-huitième siècle du prince de Ligne.
Dans ce petit salon grisâtre, modestement meublé, et si étroit qu'il était difficilede s'y placer debout quand ily avait du monde, parut un soir M me de Staël, radieux météore qui occupait la curiosité publique, et dont nous tirâmes plu» tard fort bon parti. D'abord le prince de Ligne se trouva médiocrement prévenu en sa faveur. L'exaltation dramatique de Corinne lui paraissait quelque peu ridicule, et son néologisme, en fait d'esprit de salon, lui était antipathique.
En France , avant la Révolution, le prince de Ligne nV vait guère vu et il avait fort peu goûté M. Necker. Madame Necker l'avait prodigieusement ennuyé , et de l'ambassadrice de Suède il ne gardait que le souvenir d'une personne dont la laideur n'était pas douteuse, qui se mêlait de politique et faisait des phrases. Vivement attaché à la reine Marie-Antoinette et chevaleresquement épris d'elle, le contact du ministre génevois ne pouvait être que déplaisant au prince de Ligne. Il fallait toute l'aménité de son caractère, toute l'ex qui se délicatesse de ses manières, pour ne plus voir dans M me de Staël , fugitive et déjà proscrite en 1808 , qu'une nature d'élite et tout exceptionnelle, qui , par les éminentes qualités de son cœur autant que par la haute portée de son esprit, avait droit à la bienveillance générale. Par un compromis réciproque de fort bon goût, jamais un mot sérieux sur 1 789 ne fut échangé entre M me de Staël et le prince de Ligne : là il y avait incompatibilité complète ; jamais ils n'auraient pu s'entendre sur quoi que ce fût qui eût rapport à la révolution. Le comte delà Maick {prince Auguste d'Aremberg), l'ami de Mirabeau et du
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duc d'Orléans , et qui sympathisait à ce titre avec les idées de M me de Staël , tout en se rapprochant par sa position sociale des antécédents du prince de Ligne , semblait le point d'intersection entre ces deux intelligences si contrastées , le dieu Terme qui veillait à ce que le domaine de chacune d'elles fût scrupuleusement respecté.
Il serait difficile d'exprimer le plaisir infini que nous donnait ce ravissant spectacle : jamais le prince de Ligne ne fut plus fin, plus coquet , plus ingénieux; jamais M me de Staël ne fut aussi brillante ; seulement il y avait en lui une légère, une imperceptible teinte d'ironie qui, sans blesser M me de Staël , lui opposait une sorte de résistance passive qui n'était pas sans attrait pour elle. Quand Corinne s'envolait au septième ciel par une explosion d'inimitable éloquence , le prince de Ligne la ramenait petit à petit dans son salon de Paris. Quand lui , à son tour, se jetait follement dans les causeries parfumées de Versailles ou de Trianon , M me de Staël se hâtait d'indiquer en quelques paroles brèves et énergiques, à la manière de Tacite , l'arrêt de cette société condamnée à périr de ses propres mains. On se trouvait entraîné tantôt vers l'un , tantôt vers l'autre , sans qu'il fût possible de décerner le prix ; personne d'ailleurs ne voulut les mettre d'accord, tant cette lutte était de bon aloi et de bon goût. Empressons-nous de dire que dans ces charmants assauts il n'y avait rien d'apprêté, rien de factice : c'étaient deux natures différentes qui se produisaient sans effort, c'étaient deux habiles joûteurs qui se renvoyaient la balle avec courtoisie , vivacité d'expressions soudaines toujours polies et naturelles, causerie facile , presque négligée, qui allait de l'un à l'autre au hasard , soin extrême d'éviter toutes les aspérités de la parole, bonhomie réciproque, si l'on peut se servir de ce mot , — tel était le trait distinctif de ce feu d'artifice inouï , dont les merveilleuses fusées se retracent encore avec délices à ma mémoire.
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La société de Vienne s'empressa de fêter M mc de Staël ; les spectacles de salon , héritage du dix-huitième siècle , furent mis en œuvre. Là se présenta une bizarrerie piquante : le prince de Ligne et M mc de Staël aimaient passionnément à jouer la comédie, et tous deux la jouaient mal ; lui n'avait en partage que les notaires qui viennent au dénoûment ou les laquais qui apportent une lettre ; encore s'il jouait le rôle du notaire , arrivait-il au milieu de la pièce, et quand il endossait la livrée pour apporter une lettre, il continuait à rester en scène, disant tout bas : « Mais, mon Dieu, est-ce que je vous gêne? » A l'arrivée de M me de Staël on monta plusieurs pièces , entre autres Les Femmes savantes , dans laquelle elle eut le grand rôle de Philaminte; le comte Louis Cobenzel , ami et compatriote du prince de Ligue , connu par ses ambassades en Russie et en France et son ministère de 1805 , joua Chrysale avec une verve et un talent à faire envie à un acteur consommé. Sa sœur, M mc Rombeck , inimitable et gracieux mélange de cœur et d'esprit , de folie et de raison , fît le rôle de Martine, Arthur Potocki et moi, les plus jeunes de la bande , on nous grima de toutes les façons , on nous affublad' énorntes perruques et nous parûmes lui en Vadius, moi en Trissotin. La pièce fut jouée avec quelque ensemble, et fit plaisir; quelques allusions malignes ne furent pas épargnées à M me de Staël. Une autre fois elle joua une pièce de sa façon , nommée — Agar dans le désert, et qui est,, je crois, imprimée dans le recueil de ses Œuvres. Ce fut à cette occasion que le prince de Ligne , me prenant à part après la représentation, me dit : « Cher petit (il me a nommait souvent ainsi ), n'êtes -vous pas enchanté et ne « trouvez-vous pas la pièce excellente? mais, à propos, <r quel est donc son titre. Agar dans le désert , répondis-je « naïvement. — Eh non, mon cher petit, vous vous trompez, <x c'est la justification d'Abraham. »
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Cet esprit si finement malicieux , si gaiement ironique , s'alliait dans le prince de Ligne avec une douceur de caractère et une égalité d'humeur sans pareille. Les graves considérations ne l'arrêtaient pas longtemps. Insouciant encore plus que philosophe, il laissait s'écouler sans regret les jours qui lui étaient comptés ; nul n'aurait eu le courage de troubler la sécurité vraie ou fausse de ce vieux et charmant enfant. Les idées politiques avaient peu de prise sur lui. Il haïssait la Révolution, parce qu'elle avait rempli de sang les salons de Paris , ravagé le château de Bel-Œil et porté la main sur les objets de sa vénération et de sa tendresse ; mais il s'arrêtait là. Même on lui voyait quelque penchant vers Napoléon, qui rebâtissait ce qu'avait démoli la Révolution; seulement, en parlant de lui, il disait à M. de Talleyrand , avec un dédain tant soit peu aristocratique : a Mais où donc avez* vous fait connaissance avec cet hommeor là? je ne pense pas qu'il ait jamais soupé avec nous. »
La grande, l'incurable, Tunique plaie que portait au cœur le prince de Ligne , c'était le souvenir de son fils Charles, tué à la retraite de Champagne. Cet homme si léger, si éprouvé par la vie , si habitué au malheur, vous l'eussiez vu , dix années après cette catastrophe , s'attendrir au nom de son fils chéri : on n'osait prononcer ce nom en sa présence , et quand il lui arrivait d'en parler, sa voix trahissait sa douleur, et ses yeux se remplissaient de larmes. Il y avait quelque chose de singulièrement émouvant dans ce vieillard tout à l'heure voltairien et rêveur, comme on dirait à présent, et qui ne voulait pas être consolé parce qu'il pensait à l'enfant de son cœur qui n'était plus.
Comme écrivain , le prince de Ligne n'avait aucun mérite , excepté celui d une facilité extrême. Presque toujours ses lettres étaient piquantes , mais le noir de l'imprimerie n'allait pas bien à son style. 11 avait ruiné son libraire de Dresde, obligé par contrat d'imprimer ce qui sortait de
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sa plume. Le prince de Ligne a écrit au hasard, et sur toutes sortes de sujets, de trente à quarante volumes. De ce fatras illisible et que lui-même reconnaissait pour tel , M me de Staël a eu le talent d'extraire un volume très-agréable , précédé d'une préface pleine de goût et de trait (l) 11 dépendrait de moi de grossir le bagage littéraire du prince de Ligne , ce bagage cr qui ne va pas à la postérité » d'une assez grande quantité d'articles détaehés sur la reine, sur le duc de Choiseul , sur le duc d^Orléans , que le prince de Ligne avait la manie de croire calomnié dans ses vices, sur la société française, etc., tous morceaux inédits, que l'auteur me donna en réponse aux interminables questions dont je Taccablais sans cesse , et qui au fait ne sont que des conversations écrites. Je possède aussi du prince de Ligne un grand nombre de lettres et de billets en vers et en prose , mais rien de tout cela ne saurait augmenter le renom littéraire de l'auteur.
Le prince de Ligne me racontait quelquefois des détails fort amusants sur son enfance et sa jeunesse , des anecdotes sur son père, le plus hautain et le plus bizarre des hommes, et qui haïssait cordialement son fils. Quand celuici fut, à seize ans , nommé colonel du régiment de Ligne , il écrivît à son père la lettre suivante :
« Monseigneur,
« J'ai Fhonneur d'informer Votre Altesse que je viens « d'être nommé colonel de son régiment Je suis avee un profond respect, etc. »
La réponse ne se fît pas attendre; la voici : « Monsieur,
a Après le malheur de vous avoir pour fils, rien ne nouer vait m'étre plus sensible que le malheur de vous avoir <r pour colonel. Recevez, etc. »
(!) On va trouver ci-après celte remarquable préface et ce volume.
INTBODU DTION
Je laisse à d'autres le soin d'exquisser une biographie du prince de Ligne ; c'est au hasard de la plume et en courant que je retrace les impressions que j'ai gardées de cet homme remarquable, mêlé depuis sa première jeunesse à toutes les phases du dix-huitième siècle. Le prince de Ligne , Belge de naissance, grand d'Espagne par hérédité, feld-maréehal au service d'Autriche , était Français d'esprit et de cœur. Depuis M me de Pompadour, à laquelle , soit dit en passant, il trouvait l'air caillette et le ton bourgeois, jusqu'à M me duBarry, dont il fut, après la mort de Louis XV, l'amant favorisé, et pour laquelle il franchit les murs de l'abbaye du Pont-aux-Dames, où Louis XVI l'avait fait enfermer; enfin, sous Marie-Antoinette, le prince de ligne , à Versailles comme à Paris, s'était trouvé sur le pied d'une familiarité parfaite, familiarité exquise dont nous avons perdu le secret , familiarité qui n'excluait ni la dignité d'un côté , ni le respect de l'autre. L'impératrice Marie-Thérèse lui avait témoigné des bontés que luimême qualifiait de maternelles ; Frédéric II l'avait recherché; il avait été lié avec tous les princes de l'Europe , y compris Voltaire. On sait que Catherine II l'admit dans son cercle le plus intime et le fit voyager avec elle. Avec quel ravissement il nous racontait les délicieuses soirées de l' Ermitage et la cour bril lante de Saint-Pétersbourg 1 Le prince de Ligne avait conservé pour l'impératrice un attachement réel , et il m'a cent fois répété que c'était là une des femmes les plus accomplies qu'il eût jamais rencontrées. « L'impératrice, disait-il, prudente , réservée , « imposante dans l'occasion , l'impératrice, qui mesurait « ses gestes et toutes ses paroles , était en même temps le a type de la grâce , du naturel et de la bonté. Quand elle « mettait de côté son air de gravité étudiée , avec quelle a indulgence, avec quelle gaieté charmante n'accueillait-elie et pas mes incartades les plus folles. Lorsque le prince royal
INTBODUCTION. XHÏ
« de Prusse (depuis roi sous le nom de Frédéric Guila laume II) , continuait le prince de Ligne , vint à Saint- « Pétersbourg, on le mena à-l'académie des sciences; le « prince eut un évanouissement et on fut obligé de l'em- « mener. Le soir l'impératrice me questionna sur ce qui « s'était passé à l'académie; je lui répondis étourdia ment : Rien que de très-naturel , Madame ; le prince « royal s'est trouvé sans connaissance au milieu de l'aca- <r démie. L'impératrice rit beaucoup de ce jeu de mots, et ce il commençait à circuler autour d'elle quand je ra'aper- <r çus qu'il pouvait parvenir aux oreilles du prince royal, cr Le lendemain matin je courus chez lui et lui racontai <r que S. M. m'ayant interrogé sur la scène de la veille, <r je lui avais répondu: g Le prince royal s'est trouvé au mia lieu de l'académie sans connaissance. » Il rit aux éclats, a et demanda à toute la cour: « Savez-vous le mot du prince « de Ligne ? x> Je m'empressai de mettre l'impératrice dans « ma confidence, et elle eut beaucoup de peine à garder son « sérieux , quand , à son tour, le prince royal lui demanda cr le soir : et V . M. sait-elle le mot du prince de Ligne ? » Tout le monde a lu les jolies lettres à madame de Coigny , dans lesquelles le prince de Ligne rend compte de sou voyage en Crimée avec l'impératrice et de ses campagnes de Turquie avec le prince Potemkin.
Le prince de Ligne avait passé une partie de sa vie à faire la guerre, sinon avec de grands talents, du moins avec une bravoure des plus brillantes. Il avait pris part à la guerre de Sept ans. Ami de Landon et de Lascy , ce fut à cette époque qu'il se lia avec le prince Henri de Prusse, qu'il allait, longtemps après , visiter encore dans sa retraite philosophique. Là le héros vétéran se livrait volontiers aux longues digressions sur sa vie militaire, digressions qui, souvent répétées , fatiguaient beaucoup les auditeurs. Aussi le prince de Ligne disait : « En vérité , quand le prince Henri
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<r entame la guerre de Sept ans , cela devient tout de suite « la guerre de Trente ans. »
11 serait impossible de faire entrer dans notre cadre toutes les phases d'une vie aussi longue et aussi aventureuse , dont le prince de Ligne aurait pu seul nous faire connaître l'ensemble. A la mort de l'empereur Joseph se termina la carrière politique du prince de Ligne; depuis, il ne fut plus employé , mais il garda avec sa haute position sociale ses titres et ses dignités. A toute l'Europe civilisée il avait l'air de faire les honneurs de Vienne, et, sans contredit, il était le centred'uneréunionàlaqueHeon chercherait en vain quelque chose d'analogue aujourd'hui. Le plus infatigable des flâneurs, le prince de Ligne était partout , au théâtre, aux guinguettes, dans le Prater, beaucoup dans les salons et peu à la cour. A Vienne , tout le monde, peuple et grands, le saluait avec plaisir ; de loin on le voyait venir, soit à pied enveloppé d'un manteau demi-militaire ; soit dans son carrosse gris , attelé de deux chevaux blancs, et sur lequel s'épanouissait , sous la couronne princière , le large écusson de ses ancêtres, portant d'or à la bande de gueules, surmonté du cri de la grande maison d'Egmont , de laquelle celle de Ligne est issue : Quocumque res cadunt, semper linea recta. Derrière ce carrosse était monté un Turc que le prince Potemkin lui avait donné à l'assaut d'Ismaël, et qui par cette raison portait le nom de la ville. Lorsque le Turc mourut , le marquis de Bombay lui fit l'épitaphe suivante :
Repose en paix 9 bonlsmaël, Tu seras pleuré par ton maître ; 11 se consolera, peut-être , Avec les filles d'Israël.
Les filles d'Israël étaient deux juives fort belles que le prince de Ligne voyait assidûment, mais qu'il quitta brus-
IlfTBODUCTIOlf. XV
quement un jour, en leur adressant le biHet suivant : <r Vous savez , Mesdames , que j'ai toujours été l'un de vos « admirateurs les plus empressés; vous n'avez ni enfants a ni chiens ; ce qui m'a donné tout de suite une grande « idée de votre mérite ; mais mes jambes refusent à grimper « vos escaliers. Adieu , vous êtes décidément les dernières « que j'aie adorées au troisième. »
Un soir qu'à l'hôtel de Ligne on jouait aux épitaphes , M. de Bonnay fit celle-ci , qui nous amusa longtemps :
Ici gît le prince de Ligne :
Il est tout de son long couché ; Jadis il a beaucoup péché , Mais ce n'était pas à la ligne.
Le marquis de Bonnay, mort pair de France , je crois, l'un des habitués les plus intimes de l'hôtel , était un homme d'une très-haute taille et aux dehors les plus froids et les plus austères. Sous cette enveloppe puritaine il cachait un esprit vif et mordant. Devenu dévot, il avait oublié la prise des Annonciades et autres peccadilles de la même force ,* c'était de lui que le prince de Ligne disait : a Croie qui voudra aux apparences ; le marquis est marié ët <x dévot , mais il est taillé en célibataire et en athée. »
On a recueilli du prince de Ligne une foule de mots, dont un grand nombre ne lui appartiennent pas , et on a oublié les plus piquants, qui n'étaient connusque des intimes. Lorsque le duc Albert de Saxe-Teschien, après avoir perdu la bataille de Jemmappes et fait une maladie grave, revint à Vienne , il demanda au prince de Ligne comment il le trouvait? a Ma foi, Monseigneur, » répliqua celui-ci, je « vous trouve l'air passablement défait. »
Lorsque dans la révolution des Pays-Ras , les insurgés lui envoyèrent une députation pour lui offrir le commandement de ce qu'ils appelaient l'armée nationale, le prince de
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Ligne les remercia avec effusion, et en les congédiant dit aux députés : a Veuillez, Messieurs , transmettre à vos commette tants que je suis incapable de me révolter en hiver. »
L'empereur François faisait creuser un canal , mais l'eau manquait ; on répandit le bruit qu'un homme s'y était noyé.
— « Flatteur 1 «s'écria le prince de Ligne.
et Dès vingt ans , m'écrivait-il un jour , j'avais pris mon « parti : je visais aux grands rôles à la guerre , mais à la a cour je me contentais de ceux de confident ou de coraa parse. Quand la pièce est si courte et le parterre si mal « composé , pourrait-on être assez fou pour y chercher « autre chose. »
Ceci me ramène aux morceaux manuscrits du prince de Ligne dont j'ai parlé plus haut , au nombre desquels se trouve une pièce intitulée: Notice sur la France; yen transcris un passage assez piquant: « La maréchale de Luxem- <r bourg, qui disait qu'il n'y avait que trois vertus eu France: « vertubleu , vertuchou et vertugadin , avait élevé un a ange de pureté et de perfection, sa petite fille la dua chesse de Lauzun. Cette vertu de convention , qui con- « sistait à n'avoir pas d'amant, paraissait et disparais- « sait en France. Elle sautait souvent par-dessus une « génération ; jamais éducation ne fut meilleure que celle « que donnaient les mères dont la conduite avait été lé- « gère. Après la génération de M mc de Luxembourg, il y « eut en France une série de jeunes femmes jolies et ai- « mables. Elles mirent la vertu à la mode, et se moquèrent « des amants ; mais cette vertu eut l'inconvénient d'obliger a les hommes à adopter les mœurs anglaises; leurs dîners « du soir, leurs courses de chevaux, leurs paris, leurs « orgies et leur tenue de palfrenier.
a La vertu perdit les vertus , et la France se prit à avoir « des vices, elle qui ne peut pas demeurer immobile comme a les autres qui n'ont ni vices ni vertus. La galanterie épu-
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a rait les mœurs en France au lieu de les corrompre. Jamais <r Ton ne rechercha autant les égards et la décence, nulle a part on ne respecta autant les convenances que dans ce o Paris réputé si mobile ; le désir de plaire était la loi suce prême ; sans cesse on cherchait de nouveaux succès a comme on était prêt à voler à de nouveaux combats. Après <r le passage du Rhin , on courait à POpéra , et trois jours « après on quittait avec plaisir sa maitresse pour un as- « saut en Hollande. En France, au milieu de ce qu'on ap- « pelle des dérèglements , il y avait beaucoup de délica- « tesse , beaucoup de procédés et des usages très-établis ; ce il y avait esprit de corps dans les familles. La société te- « nait son lit de justice, et ses arrêts étaient sévèrement exé- « cutés. Jadis il y avait eu en France de mauvais pères , « de mauvais fils, de mauvais maris par air ; il n'y avait « plus rien de tout cela (je parle de trente ans avant la « Révolution). Les maris n'étaient pas tous fidèles, mais ils et étaient aimables et remplis d'égards ; le bon air était de « ne rien afficher et de se faire tout pardonner à force de « procédés. Il en était de même de la religion ; on avait « laissé l'athéisme aux académies et aux antichambres; « dans un salon personne n'aurait osé se montrer esprit « fort ; on négligeait à la vérité les devoirs de la religion ; cr mais on ne s'attaquait pas à ses dogmes. Un roi en a France qui eût pu fournir à sa nation des fêtes , des vic- « toires , des succès d'amour-propre de tout genre , n'au- « rait jamais rencontré de révolution; la France n'est « devenue ingouvernable que depuis qu'elle a malheureusece ment cessé d'être frivole. »
Pendant que nous étions à Presbourg lors du couronnement de l'impératrice Louise, le prince de Ligne me dit un jour : « Tenez- vous prêt à telle heure , je vous ferai voir « la dernière grande dame de France et de l'Europe. » On peut juger si je fus exact ; à huit heures du soir nous mon-
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tâmes en voiture ; et après avoir parcouru les rues sombres et tortueuses de la ville, nous arrivâmes à une maison d'assez triste apparence; nous eûmes quelque peine à monter à tâtons l'escalier; enfin , dans un vaste salon , mais pauvrement meublé et à peine éclairé de deux bougies , nous trouvâmes M me la comtesse de Brionne , M rac de Brionne , princesse de Lorraine , qui joignait à la blanche hermine de Bretagne et à l'orgueilleuse devise des Rohans , Técusson du Balafré, sur lequel les plus nobles races de la chrétienté avaient étalé leurs bannières. Atteinte de paralysie aux mains et aux pieds, à demi couchée sur une chaise longue, M me de Brionne conservait à près de quatrevingts ans les traces d'une éclatante beauté; le son de sa voix lentement accentuée, son beau profil régulier, son regard doux et imposant, se sont profondément gravés dans ma mémoire. C'était une reine détrônée, c'était Hécube. Après quelques propos d'usage , je fis si bien que la conversation tomba sur l'ancienne France. Alors, par un coup de baguette , rétrogradant de cinquante ans , nous fûmes de prime abord en plein Versailles, en plein Trianon. Le passé, ce passé si vieux et si complètement évanoui, redevint le présent, mais le présent en chair et en os; c'était un dialogue des morts , mais ces morts étaient pleins de vie et rajeunissaient l'un par l'autre. En fermant les yeux , on se croyait à l'QEil-de-Bœuf ou dans les petits appartements ; tout l'ancien Versailles était revenu au jour, pimpant, coquet et joyeux, et , chose bizarre, les deux octogénaires, enivrés eux-mêmes d'une réalité factice , se prirent à en parler comme si la France , comme si la monarchie eussent été là vivantes à leurs yeux. Louis XV était encore le roi de cette éclatante féerie ; il avait été fort amoureux de M me de Brionne , et n'en avait jamais , dit-on , obtenu que l'amitié la plus tendre. Pendant la minorité de son fils, elle avait exercé les fonctions de grand-écuyer de
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Franco : tout à l'heure, ce matin encore, ne sortait-elle pas du cabinet du Roi son portefeuille à la main ; il é-tait si beau , si gracieux le roi de Lawfelt et de Fontenoy ! On lui passait la duchesse de Chateauroux, mais peu d'indulgence pour M u,e de Pompadour; quant à M ine du Barry, le prince de Ligne osait à peine la nommer pour mémoire. Nous fîmes à cette occasion un voyage à Chanteloup , et il fut décidé que si le duc de Choiseul , l'ami intime de la princesse n'avait pas été chassé par la cabale du duc deLavauguyon, qui faisait croire au roi (notez bien, le roi tout court I) que M. de Choiseul avait empoisonné le Dauphin , il serait encore à la tête des affaires et la révolution avortait; nous n'épargnâmes ni les gens de robe , ni les parlements , ni surtout les encyclopédistes. Il fut fort question d'un coup de panier donné , dit-on , par la duchesse de Grammont à M ,n e du Barry , et qui lui valut ce mot du prince de Ligne : « Voyez ce que c'est que « d'avoir un panier et pas de considération. » On blâma la petite maréchale (la maréchale de Mirepoix) d'avoir consenti, elle grande dame, à devenir la complaisante de toutes les maîtresses du roi. Le maréchal de Richelieu aurait été reconnu parfaitement aimable , si seul à Versailles il n'avait gardé les talons rouges , l'air un peu guindé et les formules complimenteuses du dernière règne. On eut soin de me faire remarquer que le duc de Choiseul avait une merveilleuse manière à lui de porter son cordon bleu, qui consistait à placer d'une certaine façon sa main dans sa veste en tr'ou verte.
Tout ce qu'il y avait de plus huppé à Versailles , toutes les grandes dames avec leurs belles robes traînantes et leurs paniers, leur rouge et leurs mouches ; tous les beaux jeunes gens poudrés, parfumés, pailletés, vinrent s'asseoir avec nous dans ce pauvre salon à demi barbare. C'était quelque chose de fascinateuret d'éblouissant qui ressemblait à l'acte
INTRODUCTION
de Robert le Diable où les morts sortent de leurs tombes et se mettent à danser avec les vivants. Au pied de la lettre, la tète me tournait de cette évocation ; je ne revins à moi que lorsque , après deux heures passées dans ce cercle fantastique, en sortant de chez M me de Brionne, je demandai au prince de Ligne quelle était cette jeune personne , peu jolie et très-silencieuse, qui avait tenu les yeux constamment baissés sur sa broderie, sans prendre aucune part à la conversation? 11 me répondit que c'était la princesse Charlotte de Rohan, nièce de M me de Brionne et qui passait pour avoir été mariée secrètement au malheureux duc d'Enghien, assassiné tout à l'heure dans les fossés de Vincennes. Cette parole fut un coup de foudre qui fit évanouir tous les ravissants fantômes avec lesquels je venais de vivre pendant deux à trois heures ; une indicible émotion s'empara de mon esprit, en pensant que dans une ville de Hongrie , trois personnes diversement frappées par le sort s'étaient réunies comme pour me donner en relief , à moi jeune étranger venu du Nord , l'épitôme des deux siècles au confluent desquels il m'avait été réservé de naître.
Le prince de Ligne mourut à plus de quatre-vingts ans, le 13 janvier 1815, à Vienne, pendant le congrès, et en lui lançant sa dernière épigramme : « Le congrès ne « marche pas, il danse. »
(Madame DE STAËL.)
On regrettera toujours de n'avoir pas joui de l'entretien des hommes célèbres par leur esprit de conversation, car ce qu'on cite d'eux n'en donne qu'une imparfaite idée. Les phrases, les bons mots, tout ce qui peut se retenir et se répéter, ne saurait peindre cette grâce de tous les moments, cette justesse dans les manières qui font le charme de la société. Le maréchal prince de Ligne a été reconnu par tous les Français pour l'un des plus aimables hommes de France, et rarement ils accordaient ce suffrage à ceux qui n'étaient pas nés parmi eux. Peut-être même le prince de Ligne est-il le seul étranger qui dans le genre français soit devenu modèle au lieu d'être imitateur. Il a fait imprimer beaucoup de morceaux utiles et profonds sur ^histoire et l'art militaire. Il a publié les vers et la prose que les circonstances de sa vie lui ont inspirés; il y a toujours de l'esprit et de l'originalité dans tout ce qui vient de lui, mais son style est souvent du style parlé, si l'on peut s'exprimer ainsi. 11 faut se représenter l'expression de sa belle physionomie,la gaieté caractéristique de ses contes, la simplicité avec laquelle il s'abandonne à la plaisanterie, pour aimer jusqu'aux négligences de sa manière d'écrire. Mais ceux qui ne sont pas sous le charme de sa présence analysent comme un auteur celui qu'il faut écouter en le lisant; car les défauts même de son style sont une grâce dans sa conversation. Ce qui n'est pas toujours bien clair grammaticalement le devient par l'a propos de la conversation, la finesse du regard, l'inflexion do la voix, tout ce qui donne enfin à l'art de parler mille fois plus de ressources et de charmes qu'à celui d'écrire »•
1 Les Œuvres complètes du prince de Ligne se composent de quatorze volumes (F Œuvres mêlées et de quatorze d" Œuvres militaires.
Œuvres mêlées. Coup-d'œil sur Bel-Œil et sur une grande parlie des
11 est tlonc difficile de faire connaître par la lettre morte cet homme dont les, plus grands génies et les plus illustres souverains ont recherché l'entretien, comme leur plus noble délassement. Cependant pour y parvenir, autant qu'il était possible, j'ai choisi sa correspondance» et ses pensées détachées. Il n'est aucun genre d'écrit qui puisse suppléer davantage à la connaissance personnelle. Un livre est toujours fait d'après un système quelconque qui place l'auteur à quelque distance du lecteur. On peut bien deviner le caractère de l'écrivain, mais son talent même doit mettre un genre de fiction entre lui et nous. Les lettres et les pensées sur divers sujets que je publie aujourd'hui peignent à la fois la rêverie et la familiarité de l'esprit; c'est à soi et à ses amis que l'on parle ainsi : il n'y a point, comme dans la Rochefoucauld, une opinion toujoursla même et toujours suivie. Les hommes, les choses et les événements ont passé devant le prince de Ligne. Il les a jugés sans projet et sans but , sans vouloir leur imposer le despotisme d'un système; ils étaient ainsi, ou du moins ils lui paraissaient ainsi ce jour-là. Et s'il y a de i'ac-
jardinsde l'Europe, lom. 1 et 2. — Discours, Lettres, tom. 3. — Lettres à Eulaliesur les théâtres, tom. 4. — Mes Écarts, ou Ma Téte en liberté, tom. 5 et 6. — Pièces de théâtre, tom. 7. — Supplément à mes Écarts et Portraits , tom. 8. — Lettres et Poésies, lom. 9 et lo. — Contes immoraux et Poésies , tom. H. — Poésies et Pièces de théâtre, tom. 12. — Mémoires sur BonnevaJ, tom. 13. — Sur la Correspondance littéraire adressée au grand-duc de Russie par M. de la Harpe, tom. 14.
Œuvres militaires. Préjugés militaires, tom. t. — Fantaisies militaires, tom. 2. — Mémoires sur les Campagnes du prince Louis de Bade en Hongrie et sur le Rhin, tom. 3 et 4. — Mémoires sur les Campagnes faites en Hongrie par le Comte de Bussy-Rabutin, tom 5. — Mémoires sur la guerre des Turcs de 1736 a 1737 et sur les maréchaux de Lacy ;et Mémoires sur le roi de Prusse Frédéric II, lom. 6. - Instructions de S. M. le roi de Prusse aux of liciers de son armée, avec des notes ; et Lettres sur la dernière guerre des Turcs, tom. 7. — Mon journal de la guerre de sept ans, et Campagnes de 1757 et 1758, tom. 8. - Campagnes de 1759 et 1700, t. 9 - Campagnes de 1760, net et 1762, tom. le. - Mon journal de la guerre de sept mois, ou deBaviereeu 1778 ; et celle de sept jours aux Pays-Bas en 1784, tom. H. — Mémoire sur tes grands généraux de la guerre de trente ans, tom. 12. — Relations de ma Campagne de 1788 et 1789, contre les Turcs, tom. 13. - Catalogue raisonné des Livres militaires de ma bibliothèque, tom. 14.
■ Quelques lettres ont été supprimées, particulièrement eelles qui avaient rapport a l'art militaire.
PRÉFACÉ DE L'ÉDITEUR
cord et de l'ensemble dans ses idées, c'est celui que le naturel et la vérité mettent à tout.
Un dialogue entre un esprit fort et un capucin intéresse par l'art aimable avec lequel le prince de Ligne fait retourner la plaisanterie contre l'incrédulité , et prête sa propregrâce au pauvre capucin, qui soutient la bonne cause. On remarque dans le récit des conversations du prince de Ligne avec Voltaire et Rousseau le profond respect qu'il témoignait pour la supériorité de l'esprit : il faut en avoir autant que lui pour n'être ni prince ni grand seigneur avec les hommes de génie. Il savait qu'admirer était plus noble que protéger; il était flatté de la visite de Rousseau , et ne craignait point de lui montrer ce sentiment. C'est un des grands avantages d'un haut rang et d'un sang illustre, que le calme qu'ils donnent sur tout ce qui tient à la vanité ; car pour bien juger et la société et la nature il faut geut-ètre devoir de la reconnaissance à l'une et à l'autre.
Enfin la correspondance se rapprochant davantage de la conversation, on peut y suivre le prince de Ligne dans sa vie active ; on peut y apercevoir l'infatigable jeunesse de son esprit, l'indépendance de son âme et la gaieté chevaleresque qui lui était surtout inspirée par les circonstances périlleuses. Ses lettres sont adressées au roi de Pologne, en lui rendant compte de deux entrevues avec le grand roi de Prusse ; à l'impératrice de Russie, à l'empereur Joseph H, àM. de Ségur, sur la guerre des Turcs; à madame de Coigny, pendant le fameux voyage de Crimée : ainsi le sujet des lettres et les personnes auxquelles elles sont adressées inspirent un double intérêt. Le prince de Ligne a connu Frédéric H , et surtout l'impératrice de Russie, dans la familiarité d'une société intime, et ce qu'il en dit fait vivre dans cette société. Le portrait du prince Potemkin, qu'on trouve dans les lettres adressées à M. de Ségur, est véritablement un chef-d'œuvre. 11 n'est point travaillé comme ces portraits qui servent plutôt à faire connaître le peintre que le modèle. Vous voyez devant vous celui que le prince de Ligne vous écrit : il donne de la vie à tout, parce qu'il ne met de l'art à rien. Ceux qui lecon-
naissent savent qu'il est impossible d'être plus étranger à toute espèce de calcul; ses actions sont toujours l'effet d'un mouvement spontané; il comprend les choses et les hommes par une inspiration soudaine, et l'éclair, plus encore que le jour, semble lui servir de guide.
Adoré par une famille charmante, chéri par ses concitoyens, qui voient en lui l'ornement de leur ville, et s'en parent aux yeux des étrangers comme d'un don de la nature, le prince de Ligne a prodigué sa vie dans les camps, par goût et par entraînement, bien plus que sa carrière militaire ne l'exigeait. Il se croit né heureux, parce qu'il est bienveillant, et pense qu'il plaît au sort comme à ses amis. 11 jouit de la vie comme Horace, mais il l'expose comme s'il ne mettait aucun prix à en jouir. Sa valeur a ce caractère brillant et impétueux qu'on a coutume d'attribuer à la valeur française. On peut soupçonner que dans les dernières guerres le prince de Ligne eût souhaité qu'on lui o'ffrit plus souvent l'occasion d'exercer sa valeur française contre les Français : c'est la seule peine d'ambition qu'on aperçoive dans un homme dont il faudrait louer la philosophie, s'il y en avait à se contenter de plaire et de réussir toujours.
11 a perdu une grande fortune avec une admirable insouciance, et il a mis une fierté bien rare à ne rien faire pour réparer cette perte; enfin le calme de son âme n'a été troublé qu'une fois, c'est par la mort de son fils aîné, tué en s'exposant dans les combats, comme son père. C'est en vain alors que le prince de Ligne appelait à son secours sa raison et même cette légèreté d'esprit qui non-seulement sert à la grâce , mais quelquefois aussi peut distraire des peines de l'âme. Il était blessé au cœur, et ses efforts pour le cacher rendaient plus déchirantes encore les larmes qui lui échappaient. Cette crainte de paraître sensible quand on s'est permis quelquefois de plaisanter la sensibilité; cette pudeur de latendresse paternelle dans un homme qui n'avait jamais montré aux autres que ces moyens de plaire et de captiver; tout ce contraste, tout ce mélange du sérieux et de la gaieté, de la. plaisanterie et de la raison, de la légèreté et de la pjofon-
deur, font du prince de Ligne un véritable phénomène : car l'esprit de société à Téminent degré où il le possède donne rarement autant de grâces en laissant autant de qualités. On dirait que la civilisation s'est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent jamais, lorsque toutes les formes rudes sont adoucies, sans que l'essence de rien soit altérée.
Il va sans dire que l'éditeur ne prend point la liberté de combattre ni d'appuyer les opinions du prince de Ligne sur divers sujets manifestées dans ce recueil. On n'a voulu que rassembler quelques traits épars d'une conversation toujours variée, toujours piquante, où les jeux de mots et les idées, la force et le badinage sont toujours à leur place, et conviennent à chaque jour, quoi qu'on en dise le lendemain. Le privilège de la grâce semble être de s'accorder également bien avec tous les genres, tous les partis et toutes les manières de voir. Elle ne touche à rien âssez rudement pour blesser, ni môme assez sérieusement pour convaincre, et jamais elle n'ébranle la vie qu'elle embellit.
Je pourrais continuer encore longtemps le portrait du prince de Ligne , car on cherche mille tours divers pour peindre ce qui est inexprimable, un naturel plein de charmes. Mais après avoir essayé toutes les paroles, je devrais dire encore comme Eschine : — Si vous êtes étonné de ce que je vous raconte de lui, que serait-ce si vous l'aviez entendu!
PENSÉES
Si La Bruyère avait bu, si La Rochefoucault avait chassé, si Chamfort avait voyagé , si Lacy avait su les langues étrangères, si Vauvenargues avait aimé , si Weiss avait été à la cour , si Théophraste avait été à Paris , ils auraient mieux écrit encore. Quelques-uns de ceux-là, et plusieurs autres , ressemblent à des feux d'artifice trop longs et avec des lacunes d'obscurité.
On dit que le rire nous distingue de la bête : c'est tout le contraire. Le singe n'en a pas plus d'esprit parce qu'il rit. Mais quelle sotte mine Ton fait à un homme qui vous parle ou qui vous salue en souriant ! Si vous lui rendez ce sourire, vous avez l'air d'un sot. Si vous ne le lui rendez pas , vous avez l'air fâché : c'est bien pis si c'est un conteur, un rieur, un supérieur.
Ne dégelez pas les peuples froids : ils ont leur bon côté , et ce que vous leur donnerez gâtera ce qu'ils ont. La patience, la fidélité , l'obéissance valent bien l'enthousiasme , qui n'est jamais sûr ni durable. Pour une fois qu'il sera bien placé, il le sera vingt fois mal. Il vaut mieux qu'une nation n'ait pas d'avis : celle qui en a est sujette aux orages , et si un physicien ne place pas bien le conducteur, la foudre tombe sur sa téte.
Ce qui coûte le plus pour plaire, c'est de cacher que l'on s'ennuie. Ce n'est pas en amusant qu'on plaît : on n'amuse pas même si l'on s'amuse; c'est en faisant croire que l'on s'amuse.
Ce qui prouve la vanité des réputations , c'est la facilité de faire des dupes. Je parie que M. de Voltaire y aurait été pris si à un dîner chez lui j'avais préparé d'avance un sot à jouer le rôle d'un homme d'esprit : il l'aurait étonné. Deux sots même qui n'auraient que l'adresse d'être le compère l'un de l'autre attraperaient tout le monde.
PENSÉKS
C'est pour cela qu'il faut se méfier des dtners de gens d'esprit. Pour juger l'homme qui en a il faut le prendre au saut du lit. Si avant d'avoir rassemblé toutes ses idées et repris ses esprits il a du trait, de la conception , de la répartie, de la force, ou de la naïveté , c'est sûrement un homme d'esprit.
Il ne faut peut -être pas toujours avoir raison pour plaire : il y a une manière d'avoir tort qui est faite pour réussir. 11 y a même des travers fort agréables , quand ils ne sont pas joués.
Si l'on est réellement aimable chez soi , on peut , avec un peu moins de succès quant au local , réussir beaucoup chez les autres. Je n'ai pas bonne opinion de ceux qui ne sont pas aimables dans leur famille : sans parler du mauvais cœur que cela suppose, il faut être bien peu riche pour se montrer si économe d'esprit et de grâce.
On fait bien des chutes avant d'attraper la raison. Elle se sauve, parce qu'elle croit valoir la peine qu'on coure après elle. Elle passe par les endroits les plus glissants, et veut éprouver ses véritables amants. Celui qui prétend l'avoir acquise tout de suite est un fat.
Fussiez-vous du sang des héros , fussiez-vous du sang des dieux , si la gloire ne vous enivre pas continuellement, ne vous rangez pas sous ses étendards. Ne dites point que vous avez du goût pour votre état ; si cette expression froide vous suffit , embrassez-en un autre. Vous faites votre service sans reproche peut-être , vous savez quelque chose des principes de l'art, eh bien , vous êtes des artisans. Vous irez à un certain point ; mais vous n'êtes pas des artistes. Placez le métier de la guerre audessus de tous les autres , aimez-le avec passion. Oui , passion est le mot. Si vous ne rêvez pas militaire , si vous ne dévorez pas les livres et les plans de guerre, si vous ne baisez point les pas des vieux soldats , si vous ne pleurez pas au récit de leurs combats , si vous n'êtes pas consumé par le désir d'en voir et par la honte de n'en avoir pas vu encore , quittez vite un habit que vous déshonorez. Si l'exercice d'un seul bataillon ne vous transporte pas; si vous ne vous sentez pas la volonté de vous
DU PRINCE Dtë LIGNE. 9
trouver partout, si vous êtes distrait, si vous ne redoutez pas que la pluie n'empêche votre régiment de manœuvrer, donnez votre place à un jeune homme tel que je le veux, à un jeune homme qui sera fou de Part des Maurice et des Eugène, qui sera persuadé qu'il faut faire trois fois plus que son devoir pour le faire passablement. Malheur aux gens tièdes ! qu'ils rentrent au sein de leur famille; que ces êtres dégradés , dont la foule importune sollicite sans cesse des grâces non méritées , n'empêchent pas les vieux militaires de montrer à leur souverain leurs honorables cicatrices. Ils ne doivent pas devancer à la cour ceux qui les ont devancés à la guerre. La véritable considération appartient aux véritables braves, et non à ceux qui, faisant semblant de servir , dérobent aux soldats leurs récompenses.
Enfin il faut pour être militaire que l'enthousiasme monté la tête, que l'honneur électrise le cœur, que le feu de la victoire brille dans les yeux, qu'en arborant les marques insignes de la gloire l'âme soit exaltée; et qu'on lue pardonne si la mienne , qui l'est peut-être trop dans ce moment, m'entraîne malgré moi à un peu de déclamation.
Qu'on ne dise jamais : La politique de la Prusse , de l'Angleterre , de la France, de l'Espagne, de la Hollande r etc. — C'est l'intérêt particulier, l'ambition, la vengeance ou le plus ou moins de logique ou d'humeur de l'homme ou de fa femme en crédit, qui fait souvent prendre un parti qu'on met sur le compte ténébreux d'un profond calcul diplomatique. C'est ainsi que la personnalité a presque toujours allumé la guerre. La place des Victoires, où les nations sont enchaînées, a été la cause d'une guerre. Les gants de la duchesse de Marlborough ont joué un grand rôle. Les plaisanteries du roi de Prusse sur une souveraine, une maîtresse, un grand et petit ministre, ont décidé la ligue qui a manqué le précipiter de son trône.
Il ne faut pas se faire un monstre du plus beau des malheurs de la guerre. J'ai vu tant de beaux traits d'humanité, tant de bien pour réparer un peu de mal , qu'il ne m'est pas possible de egarder la guerre tout à fait comme une abomination , si Ton ne pille ni ne brûle , et s'il n'y a d'autre mal que de tuer ceux
PENSÉES
qui périraient quelques années plus tard moins glorieusement. J'ai vu mes grenadiers donner leur pain et leurs kreuzers à une pauvre famille, dans un village qu'un accident étranger à la guerre avait réduit en cendres. J'ai béni mon sort de commander à des hommes comme eux. J'ai vu de nos housards rendre à des prisonniers leur bourse et leur ouvrir la leur. Il semble que l'âme s'exalte. Plus on a de courage , et plus on est sensible. En toutes choses c'est l'émotion qui est sublime.
La gloire est quelquefois une courtisane de mauvaise compagnie , qui attaque en passant des gens qui ne pensaient pas à elle. Us sont étonnés des faveurs qu'ils ont reçues sans avoir rien fait pour les obtenir. Au bout de trente ans , on les croit supérieurs à ceux qui en ont mérité sans en avoir eu. Il est malheureux pour la vertu que tant d'actions de gens obscurs soient inconnues , et qu'on ne puisse pas remonter aux auteurs cachés des grands résultats. On pourrait peut-être en déterrer quelques-uns : ce serait une nouvelle manière d'écrire l'histoire. On raconterait les grands effets et ceux qui passent pour les avoir produits, et à côté l'on ferait connaître les causes et les agents ignorés : ce serait l'histoire souterraine , si l'on peut s'exprimer ainsi.
Je prie messieurs les généraux de se monter la téte par les exemples des grands hommes. Que l'un prenne pour parrain César, l'autre Alexandre , un autre Annibal , un quatrième Pyrrhus , ou un cinquième Scipion ; mais point de Fabius.
Il faut venir au monde général , peintre , poète et musicien. Lorsqu'un de nos colonels avancé par la cour disait à Guido Stahremberg : L'empereur m'a fait général. — Je l'en défie , répondit-il ; il vous a nommé général , et rien de plus.
Un général doit être bien tourné. Il n'appartient pas à tout le monde d'être bossu comme M. de Luxembourg.
Le poltron ne calcule pas bien. L'incertitude d'un coup d'épée ou d'un coup de fusil devrait se comparer à la certitude du déshonneur et à la probabilité de vingt mauvaises affaires qu'il
faudra soutenir pour ne s'être pas bien présenté à la première. Les poltrons finissent toujours par être tués.
Un mot, une inflexion , le son de la voix, un geste, un regard, un rien fait couler des torrents de pleurs quand on est affligé. Les nerfs sont alors comme un instrument que le vent , le bruit d'une porte fait résonner ; c'est une sorte de magnétisme. De la disposition où Ton est, ou de la manière dont on apprend la perte de ce qu'on aime , dépend peut-être la vie. C'est un hasard qu'on ne meure pas sur-le-champ. Quelquefois on ne croit pas son malheur, on s'imagine rêver; on attend la personne qui a disparu. Hélas ! un froid glacial succède à cette espèce de délire. Une suspension totale de ses facultés, un oubli de tout, et de soi-même; et puis un poids affreux dont il est impossible de se débarrasser. L'inquiétude bannit le sommeil. Heureux ceux qui ont des sujets d'inquiétude: mais lorsque le malheur est arrivé, le corps , accablé de sa peine, prend une sorte de repos.
Pour un quart d'heure de sommeil, quel réveil, grand Dieu ! Avant d'avoir retrouvé ses sens encore engourdis, on sait qu'on est malheureux en général ; et quand on commence à en sentir la cause, lorsqu'on croit l'apprendre de nouveau, cet état est pire que la mort.
Je crois avoir déjà dit qu'il faut être le père de ses amis pour en être sûr. Il faut être marié assez jeune pour avoir de grands enfants dont on est à peu près le camarade depuis qu'ils ont vingt ans. Mais il ne faut pas que la faux fatale se trompe.
On est injuste envers la mort en la peignant comme on le fait : on devrait la représenter en vieille femme bien conservée, grande, belle , auguste , douce et calme , les bras ouverts pour nous recevoir. C'est l'emblème du repos éternel après la malheureuse vie inquiète et orageuse.
S'il en coûte pour être vertueux , on est bien mal né. Je n'en* tends pas qu'il y ait de la vertu à en avoir. Qu'est-oe qui nous porte au crime? Sans parler des remords , n'y a-t-il pa.< une sorte de personnalité qui en éloigne ? Un criminel doit être toujours sous les armes au milieu des arsenaux de la méchanceté. Ma
PENSÉES
paresse s'en effraye. La paresse même porte à la bonté. Qu'on en ait, n'importe comment ni pourquoi, et tout le monde sera heureux.
L'humeur est comme la mauvaise herbe , qui mange tout et empêche tout ce qui est bon, en plantes et en semences, de se produire, et par conséquent de se reproduire et de profiter. Cette comparaison est si juste, que je vois les gens les meilleurs, les plus aimables, les plus délicats, les plus honnêtes, empêchés par l'humeur de paraître ce qu'ils sont. Toutes leurs bonnes qualités sont interceptées ; c'est comme s'ils n'en avaient point.
La philanthropie ou plutôt la philanthropomanie est une singulière invention. Faut-il donc un nom grec , une secte, des assemblées et des ouvrages pour aimer son prochain ?
On est toujours mécontent. On aime à se plaindre partout où l'on est. On crie toujours contre quelqu'un ou contre quelque chose. On dit : Quelle nation ! quel climat ! quel temps ! quelle vie !
Est-ce l'inquiétude naturelle que nous sentons ordinairement en nous, ou 'est-ce amour-propre? Peut être tous les deux. Nous ne sommes bien qu'où nous ne sommes pas, et nous voulons nous faire croire à nous même que nous valons mieux que ce qui nous entoure.
Le temps passé est toujours regretté ; c'est le présent qui le sert. On voit en bien tout ce qui n'est plus, et en mal tout ce qui est.
Les sottises de ceux qui sont préférés aux gens de mérite les vengent, et couvrent de boue les protégés bien bas , les protecteurs bien bêtes , et les plats intrigants qui se mêlent de tout ce qui est injuste.
Les femmes font les mœurs. Quand même elles les déferaient quelquefois , il n'en est pas moins vrai que les hommes qui s'éloignent de leur société cessent d'être aimables et ne peuvent plus le devenir.
La femme la plus sage a son vainqueur : si elle n'est pas encore subjuguée , c'est qu'elle n'a pas rencontré cette moitié de
soi-même qu'on cherche toujours, et qui fait faire tant d'extravagances.
La générosité d'argent est facile ; il n'y a qu'à être riche pour en avoir. C'est celle qui ne coûte pas un sou, celle de l'âme que j'estime. C'est une belle chose qu'un homme vraiment généreux , car il n'y a de grandeur sur la terre que dans le sacrifice de soi.
L'homme est un instrument dont il faut savoir jouer. Il y a presqu'une case pour chaque individu : il faut la chercher.
Il serait fâcheux de croire que l'homme qui approche le plus de la bête et qui prévoit le moins , qui ne pense presque point , qui n a ni âme , ni esprit , ni instruction , ni mémoire , ni désir, ni crainte , ni espérance , est le moins malheureux.
Mais aussi quelle différence de l'état tranquille d'un paysan bavarois ou souabe qu'on rencontre fumant ou buvant autour d'une table dans un cabaret , à la situation du prince Eugène après sa victoire de Zenta , ou à celle de M. de Voltaire à la première représentation de Mérope! Tout se compense et tout s'achète dans la nature ; mais on est de plus noble race quand on fait en ce genre de grandes dépenses : elles attirent les grands revenus.
On devrait travailler davantage sur son humeur, et se demander souvent, surtout en vieillissant , si l'on n'a pas eu tort de dire, de voir, et de désapprouver comme on le fait. Il n'y aurait pas tant de grognons dans le monde, et surtout parmi les femmes. Un rien les met en colère, parce que le malheur de n'être plus jeunes leur donne cette aigreur qui leur fait croire que les raisons sont la raison. Les raisons sont presque toujours des déraisons. Il faudrait renaître pour juger : la fin de la vie donne quelquefois trop d'humeur contre le commencement.
Je n'aime pas qu'on donne le nom d'honnêtes gens à ceux qui ne volent pas parce qu'ils sont riches ou qu'ils ont peur d'être pendus , et je déclare dignes de l'être tous ceux qui ne font pas autant de bien qu'ils le peuvent, qui s'aiment aux dépens des autres, qui ne sont capables ni d'enthousiasme 4 ni d'admiration, ni de compassion , ni d'amitié. C'est usurper la vie que se borner
PENSÉES
à ne pas nuire : les morts en font autant, et n'exigent rien pour cela.
On n'est pas assez mauvais pour manquer, de gaieté de cœur, à la reconnaissance ; mais on tâche tellement d'atténuer les bien* faits, on leur cherche tant de motifs , on trouve dans les bienfaiteurs tant d'intérêt à nous obliger, que peu à peu on se fait ingrat sans s'en apercevoir.
L'intérêt personnelle moins malhonnête est celui qui, examinant les choses sous les deux faces qu'elles ont presque toujours, ne prend le parti qui lui convient le mieux qu'après s'être convaincu qu'il ne nuit pas trop aux autres. Cela prouve au moins qu'il a discuté la matière avec lui-même , et tant que les hommes se croient honnêtes gens, ils le sont encore un peu.
Pourquoi peint-on toujours la Justice avec une épée et même une balance? Je voudrais quelquefois lui mettre un voile. Il est souvent de la Justice de ne pas faire justice. Il y ajustice de sévérité, et justice de bonté. Si après avoir bien pesé avec cette balance, et même levé ce glaive menaçant, Te voile cependant l'empêchait de voir tout ce qu'il faudrait punir, la Justice serait peut-être aussi juste. Si tout en voyant elle pardonnait, ce serait clémence. Je ne veux pas que toujours elle pardonne , mais je veux que son examen et son jugement ne se fassent pas avec la volonté de punir. Il y a tant de petites nuances imperceptibles à suivre, dont on ne peut pas rendre compte, et qui permettent cependant de justifier l'action ou d'adoucir la peine ! Il y a beaucoup d'esprit dans la bonté ; elle suppose même plus de pénétration que le blâme : car ce qu'il y a de meilleur dans les hommes est souvent caché au fond de leur âme.
Je crois avoir dit cent fois ce que je pensais de l'ingratitude , qui me paraît un monstre. Mais on devrait demander la permission de rendre service : car si quelques bienfaits dont on ne se soucie pas d'un homme dont on ne se soucie pas vous tombent sur le corps , vous voilà contraint à lui en être obligé toute votre vie, souvent sans grand sujet de reconnaissance, et souvent même en estimant fort peu la personne. Y a-t-il un cas plus embarras-
DU PRINCE DE LIGNE. la
sant ? vous devez manquer à la reconnaissance on à la vérité. Vous faites peut-être du tort à bien des gens de peur d'être ingrat. Vous vous croyez forcé à dire du bien de cet obligeant importun. Il a voulu faire des dupes , vous êtes son complice. Vous n'avez pas assez de caractère pour ne pas craindre de manquer de caractère.
Il est bien aisé de se débarrasser de la reconnaissance. Vous êtes négligent envers votre bienfaiteur, il en est blessé , et vous insinue qu'il méritait mieux de vous. Alors vient le fameux vers :
Un bienfait reproché tient toujours lieu d'offense. Et voilà l'ingrat acquitté.
Le plaisir qu'on reçoit de la louange n'est pas égal à la peine que fait la critique. On prend l'une pour un compliment , et l'autre pour une vérité.
On est trompé souvent par la confiance ; mais on se trompe soi-même par la méfiance. Celui à qui on accorde une confiance même peu méritée en sera flatté , et tâchera peut-être de s'en montrer digne ; mais celui dont on se méfie mal à propos ne le pardonnera jamais. Après s'être méfié des gens , on se méfie des choses. On regarde comme impossible ce qui n'est que difficile ; on se persuade que les événements même les plus probables n'arriveront pas ; et puis on se méfie de soi, et on n'est plus propre à rien.
Pour peu qu'on soit assez considéré dans le monde pour y jouer un rôle , on est lancé comme une boule qui ne reprend jamais sa tranquillité.
Le monde est aussi lui-même une boule que Dieu fait rouler. Elle ne va peut-être pas toujours bien, mais elle va et elle ira toujours. On dit : Si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t-on? II est remplacé, et cela va. On dit : Si nous ne faisons pas telle chose cette année , qu'est-ce qui arrivera ? Rien. Si tel changement n'a pas lieu dans l'administration, tout est perdu. Non, tout s'en tire. Il faut faire, ejt faire faire à
chacun son devoir. Et quand on ne le fait pas, cela revient encore à peu près au même.
Il y a un crime réel et abominable à troubler un mariage d'amour : on peut être envieux des prospérités extérieures d'un homme , et croire la fortune injuste , mais le bonheur qui vient de Tâme est toujours mérité.
Les grands génies ( cela s'appelle, je crois, des philosophes) après avoir dit du mal de Dieu, qu'ils ne connaissent point, en disent des souverains, qu'ils ne connaissent pas davantage. Il y a deux façons de les punir : Tune en ne les punissant pas , car ils sont assez fous pour chercher une célébrité de malheur; et l'autre en défendant la liberté de la presse. Mais il vaut mieux que les gouvernements aient des auteurs à gages pour déjouer et ridiculiser tous ces prétendus instituteurs du genre humain, qui par un soi-disant amour du bien général ne cherchent que le leur.
Ceux qu'on soupçonne le moins de philosophie sont souvent ceux qui en ont le plus. La véritable, c'est le plaisir. Qu'on y fasse entrer ses devoirs. Eux remplis , qu'on ne respire que joie, jeux, fêtes, spectacles, bonne chère, bonne société, choses extraordinaires, de la folie même et des folies : mais toujours du goût, même dans les écarts. Il y a des gens à qui tout va , parce qu'ils ont de la grâce et du tact. On sent qu'ils sont au-dessus de leurs fautes, et qu'ils en savent sur eux-mêmes autant que leurs censeurs : on les attend au retour.
La police doit être une mère, et non pas une commère. A Paris elle faisait avertir un père d'un commencement de désordre de son fils, une mère du projet qu'avait sa fille de se sauver avec son amant, une société qui pouvait devenir dangereuse, de suspendre ses séances , ses propos , ses couplets contre le gouvernement : voilà la mère. Ailleurs on laisse dire et faire ; mais on rapporte tout , soit par méchanceté , soit par bétise ; on répète , on entend mal , on augmente , on fait du tort : voilà la commère.
On croit que le persiflage rend ridicule. Oui, sûrement ; mais
c'est la personne qui s'en sert ; car plus le persiflé aura d'esprit, moins il aura l'air de croire qu'on emploie ce mauvais genre contre lui. Il y a beaucoup de choses qu'il faut déjouer en ne les remarquant pas.
M. de Turenne se doutait bien que la gazette dirait plus que lui de la bataille des Dunes , lorsqu'il écrivait : « Les ennemis « sont venus à nous , ils ont été battus ; je suis un peu fatigué, « je vous donne le bon soir. » Il est très-aisé d'être modeste comme cela.
On ne m'a jamais prêté de méchanceté , ni en paroles , ni en chansons , ni en actions. On a su que je n'en étais pas capable; ainsi je n'ai pas lieu de me plaindre de l'injustice du public à mon égard. Mais en revanche on a mis sur mon compte mille choses assez plates , cinquante aventures , une centaine de prétendus bons mots, des reparties qui devaient être piquantes, des mauvaises plaisanteries que je dois avoir faites ou dites ; et il n'y a pas un mot de vrai à tout cela. Des gens de bonne intention , mais de mauvais goût , racontent une histoire dont je suis le héros ou l'auteur, en me demandant si je m'en souviens. Je suis trop paresseux et j'ai trop de bonhomie pour la dire comme elle est , ou pour prouver qu'elle ne peut pas être vraie , et je l'entends raconter de telle manière que je me prendrais en guignon moi-même si j'y avais eu la moindre part.
Si quelque chose de gai à faire ou à dire s'est présenté à moi , je m'en suis vraisemblablement passé la fantaisie. Mais je déteste les diseurs de bons mots de profession , ceux qui veulent être cités , les facétieux , les mystificateurs , les farceurs et tous les rôles qu'on veut prendre dans la société , plutôt que le sien propre.
Un faiseur de pensées songe souvent à être applaudi plus qu'à être entendu, et se laisse aller à un petit scintillement qui éblouit sans éclairer. Il y a un petit mécanisme de définitions , d'explications , de synonymes , d'antithèses , de comparaisons , de ressemblances , de différences , qui fait fort aisément, quand on le veut, de la réputation. Les pensées détachées sont le
PENSÉES
genre le plus facile pour un homme d'esprit; mais, comme tout ce qui est facile , cela exige d'autant plus de valeur réelle. Il en est de la littérature comme de la musique, les difficultés vaincues empêchent d'apercevoir si Ton est vraiment bon musicien : un air simple ne permet pas de s'y tromper.
Les méchants se mettent en garde , et les sots aussi ; les bons et les gens d'esprit, jamais. Les méchants croient lire dans les yeux qu'on les a devinés, les sots se méfient de tous ceux à qui ils trouvent de la supériorité. Les hommes bons ou spirituels ont assez bonne opinion des autres pour s'en croire aimés.
Il me semble que ce que nous prenons le plus tôt et quittons le plus tard c'est l'importance. Les enfants font les nécessaires; les vieillards s'imaginent que de vieillir est déjà un mérite : leur œuvre dernière, leur testament, se fait même avec une sorte d'orgueil.
Une plaisanterie attire souvent des querelles. Il y a cependant une manière de les faire ou de les prendre gaiement, lorsqu'elles peuvent avoir des suites , qui peut sauver un coup d'épée ou une brouillerie. Mais il faut avoir l'esprit bien fait et une réputation bien établie. C'est manque de jugement si l'on risque des plaisanteries avec ceux qui ne sont pas de force à en faire à leur tour : ils se fâchent alors, faute de moyens, et croient sauver le petit moment de dégoût qu'ils éprouvent dans la société par une belle scène de colère ou de bravoure.
Personne n'est modeste , malgré la révérence embarrassée ou l'air timide qu'on prend quelquefois. Personne n'est doux, personne n'est naturel. Personne n'est de bonne foi, personne ne se rend justice , personne ne la rend aux autres. Personne n'entend bien , personne ne voit bien , personne ne dit la vérité ni ne veut qu'on la lui dise. Contredites quelqu'un, quelque obligation qu'on vous ait, on l'oublie, surtout si vous faites voir , sans faire semblant de rien , que l'on s'est trompé sur un objet où l'amour-propre est intéressé. Tous les défauts que je viens de dire n'empêchent cependant point qu'on ne soit aimable et même sensible. Ils ne sont que dans la société , et dans les
DU PRINCE DE LIGNE. ti)
mots plus que dans les choses ; mais c'est incommode à rencontrer , et on ne rencontre que cela dans le monde. C'est l'amour-propre et le défaut d'esprit ou de justesse qui produit cet inconvénient, mais il gâte souvent tout, dans la société comme dans les affaires.
Quelque vertueuse que soit une femme, c'est sur sa vertu qu'un compliment lui fait le moins de plaisir. Quand on la loue sur sa fidélité à son mari , elle est toujours prête à vous dire : Quelle preuve en avez- vous? et aurait envie de laisser échapper une demi-confidence pour en faire douter, quoique véritablement elle n'ait point de reproches à se faire.
Il y avait deux gens d'esprit , quatre ou cinq sots , six importuns et trois importants dans ma chambre. Je ne pouvais pas m'entretenir avec les premiers : les seconds parlaient toujours ; les troisièmes s'obstinaient à croire que j'avais du crédit , et me parlaient de leurs affaires; les quatrièmes voulaient me faire croire qu'ils en avaient, et que je devais mettre mes affaires entre leurs mains.
On ne dit rien de neuf, on ne pense rien de neuf ; les mêmes conversations reviennent toujours : on sait déjà ce qu'on va répondre. Je me déplais à moi-même en voyant le petit cercle de pensées dans lequel je tourne. C'est de quoi se prendre en guignon , et je conçois qu'on peut former la résolution de ne plus proférer une parole.
C'est la paresse des gens d'esprit que j'aime. Mais les sots paresseux ressemblent à des valets dans une antichambre ; ils y deviennent menteurs , médisants , curieux et insolents.
L'homme qui perd sa fortune ou un ami par un bon mot est un sot ; car s'il ne peut pas retenir ce bon mot, cola prouve qu'il ne lui en vient pas souvent. Il s'en présente vingt quelquefois qu'on peut se dire à soi-même tout bas, pour se faire rire , mais qu'on ne doit pas se permettre autrement.
Rien ne prouve plus la médiocrité que les petits mystères à l'oreille, les conversations dans une embrasure de fenêtre, les
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nouvelles de gazettes qu'on donne pour des lettres qu'on a reçues , la discrétion sur les petites choses , la petite finesse et les cachoteries. Malheur à ceux qui n'ont pas ce qu'on appelle en peinture la manière large 1
Il y a des gens à qui il va si mal d'avoir l'air de penser. Ils veulent honorer ainsi leur taciturnité naturelle , et c'est tout uniment pauvreté d'imagination. Ils aiment mieux dire qu'ils ont des sujets de réflexion , même de tristesse ce jour-là. Mais il n'en est rien ; ils sont comme toujours.
Chaulieu n'était ni sage ni homme de génie , mais il était heureux. Despréaux et Molière, hommes de génie (quoiqu'on ait refusé ce titre au premier) , réfléchissaient trop pour être gais. Ils faisaient rire, et ils ne riaient jamais. Il est bien difficile de n'être pas sérieux au fond , si ce fond n'est pas , comme dans quelques gens, à la superficie.
Il n'appartient pas à tout le monde d'être modeste; et la modestie est une fatuité ou une sottise , quand on n'a pas le mérite le plus éclatant.
Je n'estime pas ceux qui achètent la noblesse , dit un jour l'empereur Joseph II à M. de Cazanova; et celui-ci, dont chaque mot est un trait et chaque pensée un livre , lui dit : — Et ceux qui la vendent, sire?
Un original est souvent un bon diable. Son originalité est fondée sur la certitude qu'il a de son caractère : cela fait qu'il néglige les manières convenues. Il aura peut-être beaucoup de défauts, mais il ne sera sûrement ni faux ni rampant.
• Après tout ce qui s'est passé on entend dire souvent : Brillons tous nos livres, rentrons dans l'ignorance. Point du tout. Puisque vous en êtes sortis, je veux, au contraire, que vous soyez plus éclairés. Vous ne l'êtes qu'à demi , soyez-le tout à fait : à force de connaissance vous redeviendrez bonnes gens. La comparaison, le jugement, les lumières vous conduiront aussi bien que l'instinct naturel : savoir n'est-ce pas analyser ce qu'on sent ?
Pour vous bien conduire , gardez-vous de réfléchir : mais suivez un mouvement d'instinct. Chacun a le sien. Saisissez-en le moment. Prenez votre parti. C'est par inspiration que vous ferez juste ce que Ton doit faire.
L'imagination a plus de charmes en écrivant qu'en parlant. Les grandes ailes doivent se ployer pour entrer dans un salon. Si elle est trop vive , trop ardente, il faut l'arrêter; car en conversation trop de feu refroidît, trop de traits blesse, trop d'esprit humilie. Pour plaire, il faut savoir descendre et se mettre à la portée du plus grand nombre.
Lavater et ceux qui travaillent dans son genre ont tort s'ils s'imaginent que les yeux de tel pays disent ce que les mêmes yeux expriment dans un autre. Les figures diffèrent comme les langues. Pour les juger, il faut auparavant connaître la nature et l'éducation» L'air, le maintien, la manière de marcher, de parler plus ou moins vite , varient suivant les climats. La paresse d'un Espagnol , le peu de vivacité d'un Allemand . la timidité d'un Anglais , les gestes d'un Italien ne peuvent pas donner l'idée d'un Français qui aurait tout ce que je viens de dire*. Ne détaillons que l'Italien. Les gestes naissent chez lui de l'habitude et de l'imitation ; et c'est souvent de la chaleur à froid. Mais si un Français se remue autant, c'est qu'il est prodigieusement vif, et que ses mouvements sont décidés par une quantité d'idées qui viennent , qui s'en vont et qui se croisent.
Je connais des yeux en Allemagne qui ne disent rien quoiqu'ils annoncent beaucoup, et qui diraient et feraient beaucoup en France.
Le goût dit à présent comme Lusignan :
Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre.
Le chevalier de Boufllers, Fontanes, Parny, l'abbé Delille, etc., ne suffiront pas pour l'y retenir ou l'y ramener.
Un historien trop rapide lasse et se lasse lui-même , comme uu voyageur qui court, sans s'arrêter, aux points de vue qu'il rencontre sur sa route.
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Pour bien juger un ouvrage il faut n'en pas connaître l'auteur ; sans cela il est presque impossible de ne pas se préparer à être pour ou contre lui. Si le traité de morale le plus sérieux est fait par un homme gai, on dit d'avance : Je parie* qu'il y aura mille folies ; on le lit en riant , et quelque chose de profond et de neuf paraîtra peut-être une extravagance.
On passe le décousu à Montaigne, parce que tout lui va bien. Son âme est une babillarde , et non pas son esprit , qui a toujours été le serviteur de l'autre. Cest comme cela qu'il bat presque toujours la campagne d'une manière charmante. Une idée l'emporte , en amène une autre. Il dit : A propos de cela je m'en vais vous dire. Il ne s'est pas douté de sa profondeur et de la finesse de ses observations. Je suis pour lui comme Coudé pour Turenne : Que ne donnerais-je pas , disait le grand Condé , pour causer une demi-heure avec lui ?
Montaigne était, à l'orgueil près, tout le portique d'Athènes à la fois : on voit partout le bon homme, le bon cœur, la bonne téte. Il a deviné le monde ; il a vu le passé, le présent, l'avenir, sans se croire un grand sorcier.
Londres m'a encore plus surpris que Venise. Je pouvais m'imaginer une ville au milieu de la mer : il n'y a qu'à penser à une inondation qui fait des canaux de toutes les rues, et on aura l'idée de Venise. Mais des trottoirs larges et commodes, des boutiques superbes, une propreté inouïe partout, des promenades illuminées , où il y a des concerts et des jeux et point de surveillants , des jardins superbes, une rivière qui ajoute à cela une variété et une pompe admirable; enfin, tout ce que l'on pourrait s'imaginer pour la fête la mieux entendue , se ' trouve tous les jours en quatre ou cinq endroits de Londres. L'indifférence , l'air de liberté et de magnificence , des phaétons élégants, toute une ville au grand trot, des chevaux et des
filles charmantes , du fruit excellent : conçoit-on qu'il y ait
là une seule raison pour se pendre?
Les passions dépendent de la vie qu'on mène, de l'état qu'on a pris. Si Charles XII était né dans l'état le plus obscur, qu'aurait-il fait de sa passion pour la guerre?
Molière, Destouches, Boissi, Boileau, Regnard s'entendaient parfaitement dans l'art de la médisance : on reconnaissait les originaux de leurs portraits. Mais ce talent est perdu; les mœurs ont changé, et il n'y a point d'auteurs qui puissent remplacer ceux que je viens de nommer. Regnard marche tout près de Molière, mais il amuse sans corriger. Molière est moraliste, Regnard n'est que moqueur.
Un trait de génie est presqu'un trait de folie. Si Frédéric le Grand, Charles XII, Eugène et Condé avaient été bien sages, on n'aurait pas parlé d'eux.
Si Frédéric II avait eu encore un peu plus d'esprit , il aurait fait bien des sottises. Mais sa ligne de démarcation était entre le génie et le bon sens. Il avait l'élan et puis la réflexion.
Pour ridiculiser le premier auteur bourgeois qui écrirait contre la noblesse il faudrait le faire baron. Il y serait pris, et l'homme d'esprit deviendrait le plus fier des barons.
On a trop dit que l'opinion est la reine du monde. Cest la seule reine qu'il faut détrôner : sans cela, toutes les autres le seront.
De même que le blanc n'est pas une couleur , mais en est l'absence, ne pourrait-on pas dire que le goût est l'absence de tout ce qui est choquant dans tous les genres?
On prend aisément les habitudes de ceux avec qui l'on vit, et il n'y a pas de mal à cela , lorsqu'elles ne sont ni méchantes ni dangereuses. On dit que c'est faiblesse, mais les gens faciles sont toujours aimés. On dit que c'est ne pas avoir de caractère : ceux qui profanent ce mot , et qui le confondent avec une roideur humoriste, en manquent presque toujours. Qu'on le mette, ce caractère, à soutenir ses amis, les absents et les disgraciés. Mais la complaisance dans les rapports ordinaires de la vie est une preuve d'étendue dans l'esprit : peser sur les petites choses, c'est donner sa mesure. Les femmes les plus heureuses dans leur intérieur sont celles qui ont épousé des hommes de génie; ils se laissent mener d'autant plus volontiers
PENSÉES
qu'ils sont toujours maîtres d'eux-mêmes : on se donne quand on s'appartient.
Pourquoi y a-t-il si peu de gens naturels dans le monde? Il y en a qui étant capables de sentiments vrais s'en font de factices, pour essayer si de cette façon ils produiront plus d'effet. Ils sont bien punis de leur peine et de leur géne : ils perdent par calcul un succès qu'ils auraient obtenu par nature.
L'incrédulité est si bien un air, que si on en avait de bonne foi , je ne sais pas pourquoi on ne se tuerait pas à la première douleur du corps ou de l'esprit. On ne sait pas assez ce que serait la vie humaine avec une irréligion positive : les athées vivent à l'ombre de la religion.
Nous autres moralistes, nous ne valons pas mieux que ceux qui nous lisent. Nous sommes cette classe entre la nourrice et la bonne qu'on appelle, je crois, garde d'enfant. Elles sont souvent aussi bêtes que celui qu'elles tiennent par les lisières. Cependant on voudrait tenir les lisières du genre humain, qui n'est qu'un grand enfant, pour l'empêcher de tomber, de se brûler, surtout de pleurer, de crier, d'arracher et de gâter tout.