SUR LA MORT
A qui la mort ne va-t-elle pas bien ? elle convient à tout le monde :
i° Aux bonnes consciences , qui sont sûres d'avoir leur récompense dans l'autre ;
2° Aux mauvaises consciences , qui n'y croient pas, et qui , bourrelées dans celui-ci , ne sont pas fâchées de le quitter pour n'être plus rien , ainsi que le leur persuade leur incrédulité ;
3° Aux âmes sensibles, qui, ayant fait une perte que rien ne peut faire oublier, espèrent, par une illusion pardonnable , joindre l'objet de leurs pensées ;
4° Aux insensibles ; car ils ne perdent pas une vie dont ils n'ont pas senti le prix, et sont à charge à eux et aux autres ;
5° Aux gens heureux ; car s'ils ne finissent pas leurs jours dans l'espace de leur bonheur, sa fin viendra bientôt les empoisonuer ;
6° Aux véritablement malheureux de santé, de fortune et dépendance ;
7° Aux sots malheureux des cours et de l'amour , quoiqu'ils ne soient martyrs de leur goût pour la faveur et les faveurs que par leur faute ;
8° Aux gens sages, ennuyés de rencontrer tant de fous ; 9° Aux gens vertueux , fatigués de rencontrer tant de méchants; 10° Aux gens de goût, contrariés do rencontrer ceux qui n'en ont pas;
1 1° Aux gens de guerre , désolés de voir que ceux qui n'ont rien vu , rien lu , rien su et rien pu , sont crus plutôt qu'eux ;
12° Aux gens justes, qui souffrent de voir les injustices , les promesses, les mensonges des uns, et l'intrigue , l'importance , l'intérêt, la rancune et la médiocrité des autres qui les approchent;
13° Aux gens qui ont trompé , ou qui ont été trompes, ou qui se sont trompés eux-mêmes ;
14° Aux gens qui 6ont blasés sur les plaisirs , qui ont éprouvé des ingratitudes, et qui connaissent trop l'espèce humaine pour l'estimer, à l'exception d'un petit nombre de créatures privilégiées.
DE LA VIE D'UN MILITAIRE, 33 DE CE QU'ON NOMME VULGAIREMENT GRACE D'ÉTAT.
Grâce d'état d'an militaire, qui ne s'exposerait pas dix fois dans le cours d'une campagne s'il ne croyait pas que toute l'Europe le saura, ou au moins que toute sa cour ne l'oubliera pas.
Grâce d'état de l'auteur, qui croit qu'il sera lu et admiré , sans se douter qu'il sera mal copié par son copiste, mal entendu, ou critiqué par les sots.
Grâce d'état de mari , qui croit que sa femme seule au monde est fidèle.
Grâce d'état du père, qui ne voit pas la bosse de sa fille et que son petit enfant ennuie toute la société.
Grâce d'état du chasseur, qui se paye de sa clavicule cassée et de vingt branches dans l'œil , parce qu'il croit que pour avoir démêlé le change du cerf on le croit rusé comme Annibal ; et brave comme Alexandre , pour avoir donné un coup de couteau de chasse à un sanglier qui faisait tète aux chiens.
Grâce d'état du courtisan, qui se paye de dix heures par jour sur ses jambes , parce que lorsqu'il salue d'un air riant les badauds qui voient passer la cour allant à l'église, il s'imagine qu'ils disent : Voilà un grand seigneur bien affable.
Grâce d'état du prélat , qui dit : Admirez ma puissance intermédiaire entre Dieu et vous , pauvres misérables !
Grâce d'état du magistrat, qui dit : C'est moi qui protège la vie et la fortune des citoyens.