L ORATEUR DE COLLEGE
1790. — J'étais alors au collège de Juilly, chez les oratoriens , et ces messieurs , dont quelquesuns avaient embrassé avec ardeur les principes de la Révolution , décidèrent qu'il fallait envoyer un don patriotique à l'Assemblée nationale qui recevait les boucles d'argent, la vaisselle plate, en un mot tout ce qui pouvait se convertir en écus. On arrêta en outre qu'un élève prononcerait un discours à la
barre; et comme j'avais un organe assez net, et que c'était presque toujours moi qui faisais pendant les repas la lecture à haute voix, on me désigna , et je partis pour Paris avec le régent de seconde. J'étais encore trop enfant pour comprendre l'importance du rôle qui m'était confié ; je ne voyais dans cette mission qu'un prétexte pour interrompre mes études, pour embrasser ma famille et pour m'amuser quelque temps. J'appris pendant le voyage le discours qu'on m'avait fait, et je le savais imperturbablement en arrivant chez mou père, auquel je le récitai d'un air triomphant. l\la surprise fut grande quand je l'entendis s'écrier qu'il trouvait fort mauvais que l'on m'eût choisi pour venir débiter une pareille platitude. 11 ajouta que ce n'était pas là ce qu'il voulait que j'apprisse au collège ; il exigea qu'on m'y ramenât le lendemain, et déchira avec beaucoup d'humeur ma superbe harangue admirablement copiée sur du vélin superflu. Il m'expliqua ensuite que ces députés , auxquels on voulait me faire adresser des flagorneries , avaient usurpé jusqu'à leur titre, et que l'Assemblée soi-disant constituante n'avait point été convoquée pour donner à la France une constitution, A compter de ce jour, j'ai eu pour les révolutions et pour les révolutionnaires une aversion qui ne finira qu'avec ma vie. C'est une obligation de plus que j'ai à mon père, homme d'un grand sens et d'un esprit supérieur.