LE MIROIR
Air : yih ! que de chagrins dans la vie.
En naissant , la coquetterie
De toute femme est l'attribut ;
Se parer pour sembler jolie ,
C'est là son vœu , c'est là son but. ( ùù ). Fille , à six ans , de plaire est occupée ;
Et cédant à ce doux espoir , Quoiqu'elle soit encore une poupée ,
Elle aime déjà son miroir.
Dans Turcaret ^ jadis Lesage Retraça des portraits parlans :
Les financiers , pour son ouvrage , Lui proposaient cent mille francs.
Ce don , offert par cette compagnie , Ne peut pas trop se concevoir :
En aucun temps on n'a vu , je parie , Payer aussi cher un miroir.
Les/}è//;s aimaient à détruire
Les glaces de tous nos salons ;
On sent bien que pour les proscrire ,
Ils avaient de bonnes raisons.
Ces citoyens , prônant le brigandage
Comme le plus saint des devoirs, Epouvantés en voyant leur image ,
Devaient craindre tous les miroirs.
Chez Isabey, quelle affluence ! .. .
De tous les côtés , chaque jour,
On vient, pour obtenir séance ,
Se faire inscriie tour à tour.
Pourquoi sa vogue est-elle donc si grande ?
Vous allez tous le concevoir :
Ce n'est jamais qu'un portrait qu'on demande ;
Isabey vous donne un inUoir.
Chloé , jadis au rang des belles ,
Dit, lorsqu'on la fuit en tout lieu,
Que les glaces sont trop fidèles ,
Que les hommes le sont trop peu.
Je m'en souviens, dit-elle, en mon jeune âge ,
J'avais des succès tous les soirs; Mais de nos jours, et la mode et l'usage,
Tout est changé... jusqu'aux mirons.
Puisqu'on a versé Tambroisie ,
Messieurs , contemplons , s^il vous plaît ,
De noire face rebondie ,
Dans nos verres l'heureux portrait :
Complaisamment admirons notre image,
Cédons au plaisir de nous voir ; Puis à Bacchus rapportant notre hommage ,
Avalons gaîment le miroir,