PENSIONS A VIE A DES AUTEURS MORTS
1795. — On avait dit à Tun des ministres de Tinlérieur qui se succédèrent pendant six mois comme des silhouettes, qu'il fallait encourager lesletlres. En conséquence, il accorda un assez bon nombre dépensions a vie , mais il avait mis par mégarde sur la liste quelques auteurs morls depuis plusieurs années; c'est sur cette bévue administrative que Ton fit les vers suivans :
Un ministre, ami des talens, Aient, par un trait de son génie, D'honorer d'une rente à vie Des auteurs morfs depuis dix ans.
Là dessus, des mauvais plaisans S'exerce la langue maudite ; Quant à moi, je me félicite De vivre encore dans un temps Où l'on déterre le mérite.
DERNIERS MOMEiNS DE L IMPERATRICE CATHERINE.
1796. — L'impératrice avait, depuis assez longtemps, des plaies aux jambes. Ennuyée d'être obligée de se soumettre à un pansement quotidien, elle témoignait souvent le désir d être délivrée de celte indisposition. Un médecin de ses gardes , espèce de Figaro, qui avait toujours des remèdes pour toutes les maladies , lui dit un jour à une revue : « Matowska (i) (ma mère), si vous voulez être guérie » promptement , il ne tient qu'a vous ; rien n'est plus » facile. — Voyons, que faut-il faire? — Vous frotter » matin et soir les jambes avec de l'eau de mer. — » Et tu crois que mes plaies se fermeront? — Avant » quinze jours... j'en réponds sur ma tètel — Eh bien! » nous verrons; au fait, rien ne paraît plus simple, » ce ne sont pas des drogues, des médecines, toutes » choses dont je me défie ; je veux en essayer. «
En effet, dès le lendemain, elle envoya chercher un tonneau d'eau de mer , en dépit des conseils du baron Rogerson , qui étail , depuis vingt ans , son premier médecin et son ami, « Je vous en supplie, » madame, lui dit-il, ne fermez pas ces plaies; il faut » vivre avec ses ennemis ; l'humeur qui en sort entre-
(i) Expression que le peuple employait pour parler à l'irapéraU'i'ce.
» lient votre santé ; il y aurait de rinconvénient à la » faire rentrer. — Allons, cher docteur, ne me tour- » meniez pas , je vous en prie. Vous vous resseniblcz » tous , messieurs ; il n y a de bien que ce que vous » imaginez ; tout ce qui vient des autres ne vaut » rien. »
Dès le lendemain , Pimpératrice commença ses lotions , et, huit jours après, ses jambes étaient dans leur état naturel ; l'Esculape du régiment reçut des présens magnifiques , et Catherine riait des prédictions funestes de son ami Rogerson. Le dimanche, 16 novembre 1796, elle dit à madame Lebrun , fixée depuis plusieurs années en Russie : « Je suis bien » vieille , mais tout le monde désire que vous fassiez » mon portrait , et je le désire aussi ; ainsi, nous com- » mencerons samedi, w Le lendemain , lundi , un chirurgien-pédicure, en coupant les cors de Timpératrice , lui dit qu'elle avait besoin d'une saignée. « Je vous remercie de vos conseils, lui répondit-elle, » mais je ne vous en demande pas ; bornez-vous à » m'enlever mes durillons , en me faisant le moins de » mal possible. » Le pédicure , brave homme , qui ne manquait pas de quelques connaissances en médecine, alla trouver M. de Block, médecin ordinaire de Catherine. Celui-ci vint lui rendre visite sur-le-champ , et Uii dit ((u'il regardait une, saignée comme nécessaire, a C'est bien l c'est bien ! répondit l'impératrice, » je devine quel est celui qui vous envoie : c'est le pc-
» lit pédicure ; je sais mieux que lui et vous ce qu'il » me faut ; je ne me suis jamais mieux portée ; ne me » tourmentez donc pas davantage. » M. de Block avait une conviction trop forte, trop prononcée, pour se laisser décourager par la résistance de sa souveraine : il courut avertir le premier médecin Rogerson, qui, après avoir tâté le pouls de l'impératrice, lui dit , de l'air le plus imposant , qu'il allait la saigner. « Vous savez bien que c'est ce que je déteste le » plus au monde. — Peu m'importe ! Je vous répète » que je vais vous saigner. — Et m6i , je vous répète » que je ne veux pas. — Alors, je prie Votre Majesté » de recevoir ma démission. Il m'est impossible de lui » donner plus long-temps des soins, puisque. je n'ai » plus sa conGance. — Y pensez-vous , docteur? Son- » gez donc que je ne veux pas me séparer d'un ami » de vingt ans. — Alors , madame , laissez-vous sai- » gner. — Eh bien ! maudit homme que vous êtes , » puisqu'il faut absolument vous céder , j'y consens : »jeme ferai saigner..... Jeudi. — Jeudi! c'est bien » tard ! — Je ne peux pas avant. — Laissez-moi » vous saigner mercredi. — Jeudi, jeudi, c'est con- » venu : adieu, docteur; a jeudi! »
Le mercredi, elle mourut d'une attaque d'apoplexie foudroyante.