LE 18 FRUCTIDOR
1797. — Quoique riiislorique de cette grande journée, qui a retardé de deux ans la chute du Directoire, soit connu , je me décider à donner les détails que l'on va lire, parce qu'ils contiennent quelques faits ignorés; on peut d'ailleurs les regarder comme parfaitement authentiques.
Le 18 fructidor (4 septembre 1797), à deux heures du matin , le canon du Pont-Neuf donna le signal aux conjurés ; à cinq heures , le château des Tuileries était cerné, tous les postes enlevés, la garde désarmée, les inspecteurs de la salle des deux Conseils arrêtés, la révolution consommée sans bruit et sans résistance; les habitans de Paris étaient encore plongés dans le plus profond sommeil , et ne se doutaient en aucune manière du changement qui venait de s'opérer dans leur destinée.
J'en appris , comme les autres , la nouvelle à mon réveil ; les affiches , placardées dans toutes les rues , avaient pour titres : lo la grande conspiration de Pichegru; 2» les grandes révélations du portefeuille d'Antraigues ; S"^ les grandes sollicitudes du Directoire pour la conservation des propriétés; 4° les grandes défenses de crier vive le roi, sous peine de mort. Ces manifestes étaient écrits pour la dernière classe du peuple; la langue et la raison y étaient aussi peu ménagées l'une que l'autre ; mais l'effet que leurs
ailleurs s'en olaicnt promis fut manqué : la populace, qui voulait bien piller les boutiques et les Hotels, s'empressait peu de lire les grossières impostures qu'elle avait lues cent fois sous le régime de Roberspierre. Ce petit moyen n'aurait donc rien produit s'il n'eût été appuyé par une armée qu'on avait fait venir d'Italie, et par cinquante pièces de canon braquées aux Tuileries , sur le Pont-Neuf, sur la place Louis XV et autour du Luxembourg. C'était la première fois que les baïonnettes faisaient l'essai de leurs forces ,. et cet essai préparait la tyrannie du Directoire. Tandis que les députés en petit nombre, et sous la conduite de MM. Pastoret et Marmonlel , se présentaient en vain pour entrer dans leur salle des Tuileries, d'autres, en plus grand nombre et initiés aux mystères de la nuit , se rendirent à l'Odéon, pour y recevoir les ordres des vainqueurs.
Ceux-ci, unis pour le combat, étaient déjà divisés sur la question de savoir comment ils useraient de la victoire : l'un d'eux , qui avait appris de Danton que les révolutions ne se (ont q\\h coups de sabre, voulait qu'on travaillât la marchaîidise; mais les deux autres, qui craignaient avec raison pour leur tête, se refusèrent aux mesures de carnage, et crurent avoir trouvé le moyen de concilier leur vengeance et leur sûreté en condamnant les vaincus à aller mourir dans les déserts de Sinamary.
En conséquence de cet arrêt , la commission des
deux conseils chargée d'examiner les papiers de la conspiration royaliste, que le Directoire avait si habilement déconcertée, ne mit pas cinq minutes à son travail , et rédigea en quarante articles un décret qui annulait les opérations des assemblées électorales , établissait autant de commissions militaires qu'il y avait de déparlemens, pour juger et condamner à mort tous les émigrés rentrés , et condamnait , sans examen et sans jugement, à la déportation deux directeurs, Carnot et Barthélémy; deux généraux, WilUot et Pichegru ; quarante-cinq députés et quarante-huit journalistes. Cet horrible décret, dicté par le Directoire , remplit les cachots de prêtres , de nobles, de femmes et d'émigrés. 11 fit sortir de France cent mille propriétaires ; il étouffa tout crédit , toute industrie, toute justice; il renouvela dans un instant tous les maux et toutes les angoisses de l'affreux régime de 1793; il recula de quinze ans lepoque de la rentrée du roi.
Une terreur universelle parut d'abord avoir saisi tous les cœurs et fait pâhr tous les visages.
Dans les rues du faubourg Saint-Gernuiin, toutes les portes étaient fermées; dans les rues marchandes, on déménageait les boutiques.
On voyait sur les places publiques des soldats ivres couchés au milieu des armes et des brocs de vin , et sur les ponts des furies sorties des enfers, et des canons avec la mèche allumée. D'où venait celle 1er-
reur ? Pourquoi cet appareil militaire? Où était donc lennemi qu'on voulait combattre? Dans celle nuit fatale , treize députes furent arrêtés et conduits au Temple; le général Pichcgru était du nombre : le vainqueur des Autrichiens , des Hollandais et des jacobins , fut vaincu sans résistance, pris dans son lit et conduit comme un malfaiteur en prison.
Paris, dans la stupeur, se laissa enchaîner aux pieds de trois hommes, qui joignaient l'extravagance de Caligula à la férocité de Marius;qui n'avaient J pour nous asservir, d'autres litres que leur audace etj d'autres moyens que la terreur ; qui étaient forcés de^ chercher des associés dans leurs complices, sous peine de trouver des juges dans leurs collègues : il n'^ avait nul espoir de liberté dans un pays où les loiî n'étaient que les fantaisies du gouvernement , et où! le gouvernement devenait la proie du plus fort, où] ceux qui se disaient représentans du peuple exploitaient le peuple comme un vil troupeau , dont ils avaient affermé temporairement le produit.
Il n'y avait point, il ne pouvait y avoir de liberté dans un pays où l'on avait brisé, par forme de passetemps , tous les ressorts de l'émulation, tous les freins du crime , tous les appuis de l'innocence , où nous n'entendions que des blasphèmes et des malédictions, où nous ne voyions que des scandales et de la misère, où nous craignions à chaque instant de rencontrer dans nos valets des espions, dans nos
amis des traîtres, dans tout inconnu un assassin. Telles furent les suites funestes du 18 fructidor, journée d'autant plus déplorable pour les royalistes , qu'elle leur avait laissé entrevoir, de plus près l'aurore du bonheur, et qu'elle les replongea subitement dans un abîme de maux.