‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 38 sur 154 · L ANTICHAMBRE · texte numérisé non relu

L ANTICHAMBRE

1800. — M. Emmanuel Dupaty venait de donner au théâtre Favart un opéra-comique fort gai, intitulé: V Antichambre ^ lorsqu'il vit arriver, à une heure du matin , une escouade de la police. Je demeurais avec lui, et, comme je couchais dans une chambre qui précédait la sienne, le bruit qu'on fit en entrant me réveilla. Je demandai à celui qui paraissait être le chef de cette expédition ce que signifiait cette visite nocturne ; il me répondit qu'il avait ordre d'arrêter M. Dupaty. On le fit lever, on plaça tous ses papiers pêle-mêle dans des malles, et on les emporta à la Préfecture, où il fut lui-même conduit. Je voulais l'accompagner , mais on me répondit durement que cela ne se pouvait pas , et quand je m*y rendis quelques heures après , j'appris que mon ami, après avoir subi un long interrogatoire, était parti a six heures du matin entre deux gendarmes. Quelle pouvait être la cause de cette rigueur inouie? Je me perdais en conjectures; le secret élait si bien gardé , que je ne sus rien de positif. Cependant on me donna pour certain , et la suspension de la pièce confirma cette version , que l'on avait dénoncé au Premier Consul l'opéra-comique Aç.r Antichambre comme séditieux ; il y a dans cette pièce des valets qui profitent de l'absence de leurs maîtres pour prendre leurs costumes et jouer leurs rôles : on per-

suada à Bonaparte que c'était là une critique sanglante de sa propre famille ; qu'on l'avait livrée à la risée publique dans cette allégorie transparente ; que les habits des valets étaient de la même couleur que ceux des consuls, et que Chénard, qui jouait dans la pièce, avait singé les manières de Bonaparte. Ce dernier, auquel on avait causé par ce récit la plus grande irritation , dit qu'il fallait examiner les habits du théâtre , et que s'ils ressemblaient aux costumes consulaires, les acteurs seraient conduits en prison; il signa ab irato la déportation de M. Dupaty et son ordre de départ dans les vingt-quatre heures , et cependant l'échafaudage monstrueux de l'accusation n'était qu'une fable grossière imaginée pour perdre Fauteur. Son opéra-comique avait été fait sous le Directoire , et il me l'avait lu un an avant. Que Ton se représente la situation de M. Dupaty placé entre deux gendarmes dans une voiture destinée aux criminels , voyageant sans savoir où il va, enlevé sans jugement à sa famille et à ses amis. Il arrive , après soixante heures de marche , à Brest, pour apprendre qu'il va être déporté à Saint-Domingue, à Saint-Domingue où son frère venait d'être massacré. Heureusement la Providence veillait sur lui. Madame Bonaparte, dont on ne saurait trop louer l'obligeance délicate et la bonté généreuse , avait écrit au préfet maritime de Brest, M. Caffarelli, pour le prier de suspendre sous différons prétextes le départ de M. Dupaty; il n'en resta

--. 63 ?-^ pas moins pendant plusieurs mois sur un ponlon , en assez mauvaise compagnie ; et c'est là qu'il composa sa pièce en cinq actes , si amusante et si bien intriguée, intitulée : La Prison militaire. Madame Bonaparte profila de ce délai pour démontrer au Premier Consul qu'il avait été trompé ; l'archichancelier agit aussi de son côté ; M. Dupaty obtint enfin la permission de revenir, et l'intérêt général/ut le prix du courage et de la dignité avec lesquels il avait supporté cet acte inoui de la plus révoltante injustice.

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