UN SALON DE LA CHAUSSEE-D ANTIN
1802. — C'était une époque bien curieuse que celle où Bonaparte , revenu vainqueur de Marengo , profitait de l'influence de son nom et de la force qu'it
empruntait de sa renommée, pour cicatriser les plaies de la Révolution , éteindre les haines et rapprocher les partis. Le plus riche salon de la Chaussée-d'Antin était alors le rendez-vous de toutes les opinions et de toutes les classes de la société. On y rencontrait des tribuns , des généraux, des ambassadeurs, des magistrats, des étrangers, des émigrés rentrés, des révolutionnaires, etc., etc.; c'était un immense péle-méle où l'on trouvait confondus M. de Boufflers et Brillât-Savarin, l'abbé Syeyes et M. de Bouille, le prince de Laval et Lucien Bonaparte , etc., etc., etc. Murât, Lannes et Marmont, y paraissaient avec leurs brillans costumes , tandis que Moreau , déjà brouillé avec le Premier Consul, ne portait jamais d'uniforme ; le vicomte de Ségur me le fit remarquer un jour en me disant : « Voyez donc , mon ami , quel bel habit gris! » Les réunions avaient toutes un caractère différent : tantôt c'était un bal brillant où les Trénitz, les Ville-d'Avray, les Dupaty, les Dumaine, enfin tous les Yeslris de salon , faisaient admirer leur aplomb et leur légèreté; tantôt c'était un concert où Ton entendait les Steibelt, les Dusseck , les Rode, les Garât , les Dalvimare et les autres sommités musicales de l'époque ; tantôt enfin c'était une lecture de quelque nouveauté dramatique par un auteur célèbre : ces soirées littéraires offraient le coup-d'œil le plus curieux; quelques auditeurs inaltentifs entendaient sans écouter ; d'autres écoulaient sans en-
^ 65 tendre; tout était contraste dans les conditions et dans les costumes, et je n'oublierai jamais que Picard, qui à cette époque était encore acteur, a lu la Grande yUle^ assis entre madame de Staël et le cardinal Caprara.
De toutes les merveilles qui donnaient du charme à ces réunions brillantes , la plus agréable était sans contredit la maîtresse de la maison. Magnifiquement dotée par la nature , elle réunissait tout ce qui peut séduire les yeux , charmer l'esprit et gagner le cœur, la jeunesse, la beauté, la modestie, et cette indulgence qu'on a souvent pour les autres quand on n'en a pas besoin pour soi-même. Jamais elle ne disait de mal de personne, et, en parlant d'elle, ne pou- Tant médire, l'envie était réduite à calomnier. Si elle faisait avec grâce les honneurs de ces routs , que Ton pouvait appeler un abrégé de la France , c'était surtout dans les cercles intimes , dans les petits comités, qu'elle savait être aimable et qu'elle animait la causerie par son intelligence rapide. Je ris encore de la ruse ingénieuse qu'elle employa un jour pour se débarrasser d'un fâcheux : c'était un de ces hommes qui glacent tous les entretiens , qui n'ont d'autre emploi de leur temps que de nous faire perdre le notre, un sot dans toute l'étendue du terme ; nous aspirions à le voir partir , lorsque madame R*** lui dit : « Mon cher monsieur *** , vous pourriez me ren- » dre un grand service. — Lequel? je suis à vos or-
» dres Voici le fait... Je ne connais pas assez par-
» liculièrement ces messieurs pour leur dire que j'a » besoin d^ctre seule... Prévenez-les de ma part, et » donnez -leur l'exemple de la lelraile en les enga » géant à vous imiter. — Que vous êtes bonne, ré » pond notre homme; je vous remercie mille fois d( » la préférence que vous m'accordez. » Et M. **^ vint à nous et nous dit avec fatuité : « Madame R** » n'ose pas nous prier de nous en aller ; moi , qui saii » lire dans ses yeux , j'y ai vu son désir ; je m'en vais » et je vous conseille d'en faire autant. »
A peine fut-il parti, que nous n'mes aux éclats; nous étions délivrés d'un cauchemar, et noire entrelien, dégagé de ses lourdes entraves , fut plus intéressant , plus vif et plus gai. Ce stratagème était bie innocent, il ne lit que des heureux et pas de victimes car le sot, éconduit par lui-même, disait le lendemain à la maîtresse de la maison d'un air Iriom phant : « Je vous ai bien comprise, hier, hein? J'es- » père que vous avez été contente de moi. »
Toujours bonne et bienfaisante , jamais madam R*** lie se servit de ses richesses que pour soulagei le malheur, de son crédit que pour ouvrir des prisons; les malheureux prêtres persécutés par le Directoiie n'avaient pas de prolectrice plus ardente ei d'interprète plus dévouée. Tous les jours de sa vi( amenaient de nouvelles œuvres de philanthropie etd< charité ; aussi , quand un caprice du sort lui enlevî
son opulence, les pauvres furent plus à plaindre qu'elle; on se souvint alors du bien qu'elle avait fait -, tous ceux qui la chérissaient furent encore plus assidus, lui prouvant ainsi qu'on venait la voir pour elle el non pour Téclal dont elle était entourée; enfin elle conserva tous ses amis, et ne perdit que sa fortune.
PHEDRE ET l'iNDIGENT,
1802. — Mercier, auteur du Tableau de Paris ^ a fait insérer dans un journal obscur une lettre que j'ai cru devoir exhumer, tant je l'ai trouvée originale el curieuse :
« Citoyen, l'on va remettre bientôt au théâtre mon drame de Vlndii^ent, en quatre actes et en prose. Cette pièce a quelquefois tenu lieu d'un sermon sur la charité; j ai plusieurs lettres qui m'attestent qu'en sortant de ce spectacle , l'écu ne tient plus dans la poche du riche, et s'envole en aumône dans la main des nécessiteux. On la joue souvent à Bordeaux au profit des pauvres. Tous les triomphes de l'orgueil littéraire, que sont -ils au prix d'une pareille jouissance!
» C'est toujours une bonne pièce que celle qui , à l'aide de douces larmes , fait faire le bien ou qui tue une mauvaise loi.
» Je ne suis pas un Jean Racine , et que Dieu en
soit éternellement loué, car Jean Racine était biei malheureusement né; il était plus sensible, dit-on à une critique qu'à toutes les louanges : il y a vingt cinq ans que j'ai mis sous les pieds louanges et crili ques littéraires. Mon cabinet est mon ciel ; quand j' joui dans mon ciel, peu m'importe ce qui tient au sor terrestre de mon ouvrage. Jean Racine mit deux an nées à versifier la pièce immorale de Phèdre; le be emploi du temps ! Dans deux années, je compose cin< à six drames qui me réjouissent l'ame, et qui, san la facture du monotone vers, touchent la multitude et lui donnent des leçons de bonne et profitable mo raie, pectora mollescunt,
» Jean Racine mourut de chagrin , parce qu Louis XIV l'avait regardé de travers; les grand yeux ouverts ou tournés du grand monarque ne m'au raient inspiré que de la bonne humeur, au moins pou six mois : quant à sa Bastille, j'étais né pour la vol tomber, et notez que j'y songeais; lisez mon drara historique : la Destruclion de la Ligne et la Reduc tion de Paris, Quel est le dénouement de celte pièce La Bastille prise, forcée, les cachots ouverts, h prisonniers élargis, comme au 14 juillet; j'imprimai tout cela en 1782.
» Pour en revenir à mon drame, qui est aussi pur aussi moral que la pièce de Jean Racine est dang< reuse, puisse celte attristante production disparaîtr bientôt a la voix des moralistes qui en connaissen
tout le vide ! Oui , je ne saurais trop le répéter à tous les philosophes , à tous les amis des mœurs :
Vrais sages, brûlez Phèdre et jouez V Indigent.
» Salut et estime !
» Mercier, membre de r Institut, »
Le même vient d'attaquer, dans une lettre qu'il a publiée sur l'astronomie , une certaine classe de savans qui aiuient mieux s'en tenir à leurs calculs qu'à sa raison, 11 avait déjà fait valoir cette même raison^ en voulant expliquer les éclipses de lune : c'est alors qu'un de mes amis lui envoya les vers suivans :
Mercier, dans soa apocalypse Sur la lune, a prouvé, dit-on.
Que la raison de son éclipse Est l'éclipsé de sa raison.
Il nous débite des sornettes, Quand il regarde dans les cieux;
Si c'est la faute de ses yeux, Que ne porte-t-il des lunettes
Un autre plaisant lui avait dit à propos de ses rêves sur la marche du soleil autour de la terre :
Mercier qui croit avoir le coup-d'œil sûr et fin, En aveugle combat Newton et la lumière, Rien ne peut éclairer notre nouveau Dandin, En corps comme en esprit il tourne avec la terre.
Il avait adopté pour les journaux la signature de
— 7^ •- Reicrem (anagramme de son nom); quelqu'un demandant à Guichard s'il connaissait ce nouveau poëte, il répondit par le distique suivant :
Je connais Reicrem^ c'est Mercier à l'envers, Et c'est, comme à l'endroit, un esprit de travers.