‹ Mémoires, souvenirs, œuvres et portraits (volume 2)Chapitre 5 sur 154 · ON PEUT MOURIR DE JOIE · texte numérisé non relu

ON PEUT MOURIR DE JOIE

1791. — Le marquis de Luçon avait reçu, en 1787, d'un des princes du sang , un de ces outrages qu'on pardonne rarement , et se tint constamment éloigné

~ 7 de la cour jusqu'à l'époque de la Révolution ; alors seulement il oublia qu'il avait été offensé , pour se souvenir qu'il était Français ; il se j^approcha de son roi malheureux, et lui prolesta, les larmes aux yeux, qu'il élait prêt à verser pour sa cause jusqu'à la dernière goutte de son sang. Appelé à Coblentz comme tous les gentilshommes, il n'hésila pas à s'y rendre. Là, il s'entretenait tous les jours , avec ses compagnons d'infortune, du sort affreux de Louis XVI, et s'occupait sans cesse des moyens à prendre pour Farracher à l'esclavage. Enfin, le 22 juin 1791 , on apprend l'évasion du roi; l'ivresse des émigrés est extrême; le marquis de Luçon , plus impressionnable que les autres , est dans une joie qui tient du délire : il parcourt les rues de Coblentz en criant : Le roi est sauvé î le roi est sauvé! Il a une attaque de nerfs accompagnée d'un rire inextinguible, et meurt dans les convulsions, sans que l'on puisse ni le calmer, ni obtenir de lui d'autres paroles que celles-ci : Le roi est sauvé ! Ce malheureux expira, convaincu que Louis XVI avait échappé à ses geôliers. Vingt-quatre heures après, il aurait appris son arrestation , et , au lieu de mourir de joie , il serait peut-être mort de douleur»

EPITAPIIE DE MIRABEAU.

1791. — L'enterrement de Mirabeau a été magnifique ; il y a eu plusieurs oraisons funèbres patrioti-

ques, des discours sur sa tombe, etc., elc, etc. ; on a inséré dans les journaux des vers en son honneur. M. de Vérac, ancien ambassadeur, homme de cœur, d'esprit et de talent , lui a fait cette épitaphe inédile qui ne manque ni d'énergie , ni d'originalité :

Arrête, voyageur, et contemple eu ce lieu

Le plus grand ennemi de la France et de Rome,

Qui, sorti des enfers avec les droits de l'homme,

Y rentra pour prouver quels sont les droits d'un Dieu.

VOUS MOQUEZ- vous DE LA NATION?

1791 . — On a fait circuler ces couplets attribués à Pariseau (i). Comme ils n'ont jamais été imprimés, on sera bien aise de les trouver ici.

Air : Du Prévôt des ci-devant warchands.

Messieurs d' la Révolution, Vous moquez-vous d' la nation?

Qu'es' que c'te liberté si chère Que vos gens nous prônent sans fin?

Pour vous la liberté d' mal faire, Pour nous cel* de mourir de faim.

(i) Pariseau, qui travaillait avec Dosprcs et le vicomte de Ségur à la Feuille (lu Jour, a péri sur Trchafaud nvolulionnairc en

Messieurs d' la Fédération,

Vous moquez-vous d' la nation ?

Nous prenez-vous pour des jocrisses

De nous fair' jurer bêlement

D'être fidèl' à vos caprices ,

Quand vous n' Têt' pas à vot' serment?

Messieurs d' la Régénération,

Vous moquez-vous d' la nation?

J'avions un œil tant soit peu louche,

Et vous nous avez éborgnés ;

J'étions morveux, faut qu'on nous mouche,

Mais n' faut pas nous arracher 1' nez.

Messieurs d' la Restauration, Vous moquez-vous d' la nation ?

De ses mandats chacun s'écarte, Et vous vous faites bien payer Pour nous donner un roi de carte Et des finances de papier.

GÉNÉALOGIE DE l' AGI OTAGE.

1791. — Au moment où les assignats perdaient tous les jours davantage , un plaisant , rappelant la célèbre déconfiture de Law, dont les billets portaient son nom, fit courir la généalogie suivante, oij toutes les nuances du système d'agiotage sont marquées :

Belzébuth engendra Law , Law engendra la Banque,

— lO —

La Banque engendra billet, Billet engendra Mississipi, Mississipi engendra système, Système engendra agio, Agio engendra souscription, Souscription engendra action, Action engendra escompte, Escompte engendra argent fort, Argent fort engendra compte ouvert, Compte ouvert engendra registre.

Registre engendra monnaie idéale, Monnaie idéale engendra zéro.

Zéro engendra nihil (rien), auquel pouvoir d'engendrer fut Ole.

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