LE GUET-APENS
1830. — Ti juillet, — On a beaucoup exalté la révolution de Juillet ; on a dil et répété qu elle avait été pure de tout excès. Un exemple pris entre mille prouvera combien cet éloge est mérité.
Le 27 juillet, M. de P**"^ rencontra M. L..., plâtrier h Montmartre, qui avait travaillé pour lui, et lui dit : « Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui? — » Je vais retourner à Montmartre pour chercher du » plâtre, parce que j'ai de l'ouvrage plus que je » n'en puis faire. — Tu as donc des ouvriers avec » toi? — Oh ! oui , j'en ai toujours au moins une ving- » laine. — Eh bien ! il faut qu'ils se battent. — Com- » ment ! qu'ils se battent , ce n'est pas leur étal ; ils » veulent travailler, voilà tout ce qu'ils demandent, » — Oui , mais lu leur diras qu'on ne veut pas pren-
» dre leur temps pour rien, voilà cinquante -cinq » francs. » L..-. les accepta, et on va voir l'usage qu'il en fil.
Deux mois après , un propriétaire qui l'avait souvent fait travailler le vit arriver chez lui criblé de blessures et presque impotent; il lui demanda ce qui avait pu le mettre dans ce liisie étal ; L... repondit : a M. de P*** m'avait donné de l'argent le 27 juillet » pour que je me batte et que je fasse battre mes ou- » vriers ; nous étions entrés dans un cabaret fau- » bourg Saint-Marlin, lorsqu'un régiment de cuiras- » siers vint à passer; il avait très -chaud; nous » faisons signe à un des soldais de venir se rafraîchir » avec nous; il quitte ses camarades: nous lui mon- » Irons de loin un vene de vin , il atlache son cheval » aux barreaux de la boutique, il cnlre dans le ca- » baret, prend le verre de vin, et au moment où il y> nous salue pour nous remercier, un des nôtres lui ■0 tire par derrière un coup de fusil et le lue. — Com- » ment! s'écria rinterloculeur, vous l'avez attiré dans » un guel-apens! mais c'est une infamie, c'est une » abomination. — Ah ! ne m'en parlez pas, dit L...., D quand j'y pense ça m'élou ffe. — Et qu'est-ce qu'on T> vous a donné pour vous rtre batlu? — On m'a D donné la croix de Juillet. » En disanl cela, il renfonçait sous sa boutonnière un ruban qu'il n'osait pas laisser voir. « Oh ! vous avez raison de caî) cher une décoration qui est le prix du meurtre cl
- i37 ^ » de l'assassinat. — C'est pas l'embarras , je voudrais » pour beaucoup de choses que tout ça ne fût pas » arrivé. — Je le crois bien ; vous n'auriez pas fait » une lâcheté , vous ne seriez pas estropié pour le » resle de vos jours , et vous auriez conservé votre » santé pour des travaux qui ne vous auraient pas » déshonoré. »