UN MOT AUX LECTEURS
Vous qui ne pensez qu'à la politique , et qui voulez y être sans cesse ramenés , par vos conversations, vos études et vos lectures, ne prenez pas ce livre, vous n'y trouveriez absolument rien qui satisfît votre curiosité. On n'y parle ni des sociétés secrettes, ni de la guerre d'Espagne, ni des lois d'intimidation, ni des procès de la presse; on n'y dit pas un mot du budget ni des travaux présumés de la prochaine session. Pour vous épargner un mécompte j'aime mieux vous prévenir; si c'est là ce que vous cherchez, ne melisez pas.
Vous qui , blasés par la lecture de certains romans, auxquels je pourrais donner un autre
nom , ne voulez que des tableaux libres , ou d'odieuses personnalités , ne jetez pas les yeux sur cet ouvrage , il ne vous inspirerait que le dégoût et l'ennui. Mais vous dont l'âme tendre et fière est aussi indignée d'une injustice etd'une calomnie que touchée d'une pensée noble et d'une belle action ; vous qui aimez à réfléchir sur les grandes questions de morale qui ont un rapport direct avec les événements de la vie; vous enfin qui croyez que le plus sûr moyen d'améliorer les choses est de ne pas offenser les hommes , et qu'il faut être tout à la fois inexorable pour les vices et indulgent pour les personnes (i) , lisez avec quelque attention ces chapitres que je soumets à la méditation des sages ; j'y parle des mœurs du temps et des besoins de notre époque , des lois dont nous manquons et des abus dont nous ne manquons pas. Les effets de la calomnie, les dangers du jeu , les affreux résultats de l'usure , l'épouvantable coutume de la traite des en-
(i) Parcere personis , dicere de vitiis.
fants, forment autant de tableaux que j'ai tâché de rendre fidèles. Si j'obtiens le suffrage des hommes graves, dont le jugement fait autorité , s'ils trouvent mes aperçus vrais, mes vues sages, mes réflexions justes, je ne regretterai pas l'emploi de mon temps. Si je suis plus heureux encore, si quelqu'une de mes idées parvient à s'introduire dans les lois, et si j'ai pu, en signalant le danger, amener la destruction d'un seul abus, je serai content de moi-même, et je croirai avoir fait un ouvrage utile.
DES MOEURS
DES LOIS ET DES ABUS
Celui qui a nommé la calomnie un vice , était un flatteur: la calomnie est un crime.
Pour ceux qui ont l'âme élevée, l'honneur est plus que la vie ; un calomniateur est plus odieux qu'un assassin. L'un vous tue, il ne vous ravit que l'existence ; l'autre vous enlève le premier des biens , la réputation.
Un écrivain spirituel a exprimé avec justesse une pensée neuve. La calomnie ressemble au charbon , qui noircit , quand il ne brûle pas.
Beaumarchais, qui vise toujours au burlesque
en traitant les objets les plus sérieux , a peint la calomnie en caricature; le fond des idées est vrai, la forme est ridicule ; ce n'est pas par des bouffonneries qu'on peut offrir à l'esprit les difformités morales : Momus serait déplacé chez les Cyclopes.
Tout calomniateur est un lâche. Les Perses écrivaient leur nom sur leurs javelots. Le calomniateur suit une marche opposée ; il prend une flèche , l'empoisonne , la lance et disparaît.
Rien n'est plus difficile , rien n'est plus rare que de prendre un calomniateur en flagrant délit. Un bruit perfide se répand ; il vous nuit dans votre honneur; vous voulez remonter à la source : vous ne trouvez plus que des échos; la voix est muette. Interrogez ceux qui accusent, demandez-leur comment ils savent ce qu'ils répètent, vous n'en obtenez jamais que ces mots vagues : On assure , on prétend , quelqu'un dont je ne sais pas le nom disait hier dans un cercle , etc. Lâche détour, supercherie odieuse, qui associe la multitude à la diffamation, et, mettant le vrai coupable à l'abri, ne présente qu'une ombre à celui qui veut saisir un corps.
On a dit souvent qu'un empoisonneur était le plus vil des hommes, on s'est trompé; lecalom-
niateur est plus vil encore. Celui qui boit la coupe empoisonnée est averti par des douleurs promptes du danger qu'il court; il peut employer des remèdes efficaces ; il ne faut, pour le sauver, qu'un antidote puissant: la calomnie, poison moral d'une effrayante activité , poursuit , atteint sa victime à son insu. Chacun sait de quoi elle meurt, elle seule ignore son mal, ou quand elle l'apprend, il est trop tard, elle ne peut plus se justifier; quoique rendu en son absence, le jugement est sans appel. En vain criet-elle avec toute l'énergie d'une âme indignée : Mensonge ! mensonge ! l'imposture a écrit sur son masque : vérité'! vérité! et les échos répètent : vérité ! vérité !
Les propagateurs de calomnies savent que les plus grossières , les plus exécrables, troublent toujours le repos d'un honnête homme. Il se dit frien qu'il ne peut être atteint par de vils soupçons , que sa réputation n'en peut être ternie ; il s'élève de toute la hauteur de sa position et de sa vie au-dessus des misérables qui ont voulu attenter à son honneur , mais enfin il y pense; leur attaque infâme l'agite et l'indigne; elle occupe sa pensée, elle trouble son sommeil: c'est ce qu'ils veulent; sa douleur les fait sourire ; il
s'applaudissent, ils se croient vainqueurs : ils ne sont qu'impunis.
Apelles, échappé à l'accusation capitale que lui intenta Ptolémée , composa et laissa dans la ville d'Éphèse son tableau de la Calomnie.
La Flatterie ouvrait la marche des personnages de ce tableau , et donnait , par derrière , la main à l'Artifice et à la Ruse ; celle-ci , marchant à reculons , attirait à elle la Crédulité , la bouche ouverte , les yeux en l'air, les oreilles dressées; elle s'appuyait à droite sur l'Ignorance, représentée sous les traits d'une femme aveugle, et a gauche sur le Soupçon, osant à peine poser le pied à terre; la Calomnie, au regard sombre et farouche , la suivait , traînant d'une main l'Innocence, sous l'emblème d'un enfant levant les yeux au ciel ; de l'autre main la Calomnie secouait une torche dont les vapeurs formaient un nuage que la Vérité, suivie du Repentir en habits de deuil , avait peine à percer.
Dans bien des livres , on rîe trouverait pas le sujet d'un tableau, et ce tableau seul fournirait un livre.
C'est après les révolutions que les calomniateurs abondent , comme les brigands après les incendies.
On a dit et répété que la vie privée devait être entourée d'un mur d'airain : il faut que la calomnie soit bien forte , car renverser ce mur n'est qu'un jeu pour elle.
Nous avons vu la calomnie attaquer les personnages les plus augustes , ceux même qui sont devenus les objets de notre pieuse vénération. Quand on songe à ces nobles victimes, on se demande si l'on doit repousser la calomnie. Oui , certes , on le doit ; le silence double son audace , et le premier devoir d'un homme de bien est le soin de son nom. Il faut donc poursuivre le calomniateur!... Comment le poursuivra-t-on? C'est ici que la question se complique. Les tribunaux sont là , j'en conviens , mais les lois n'y sont pas. Si quelque peine proportionnée à l'offense pouvait être appliquée au coupable, on n'hésiterait pas à demander vengeance : peut-on l'obtenir, peut-on la désirer même, lorsque les moyens de répression sont nuls ? Ira-t-on, affrontant le scandale d'un débat judiciaire, faire prouver à ses juges sa probité par des attestations, sa délicatesse par des certificats , son honneur par des apostilles ? Que l'avocat de votre ennemi se permette, sans aucun scrupule, pour le besoin de sa cause, des calomnies nouvelles , en cher-
— i34 — chant a justifier les anciennes, avant six mois vous obtiendrez un bon arrêt qui déclarera qu'il n'est pas suffisamment prouvé que vous soyez un malhonnête homme , et qui condamnera votre adversaire à 5 francs d'amende.
Un tel état de choses est intolérable. Quand les lois sont muettes^ la probité doit se taire : une nation pour qui l'honneur est tout, demande justice de ces misérables qui n'ont rien de sacré et qui abusent de tout , même du mépris qu'ils inspirent. Que des lois fortes, des lois terribles , effraient le calomniateur : qu'une fois convaincu d'infamie, il soit condamné à des amendes énormes , qu'un fer brûlant laisse sur son front une marque indélébile , et puisque l'obscurité est le besoin de sa vie et la ressource de ses manœuvres, qu'il se cache, mais flétri, mais déshonoré , et qu'il rende par sa fuite le repos aux familles , et le bonheur à la société !
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Chez les Grecs et chez les Romains , les suicides se sont multipliés , quand les mœurs se sont corrompues.
Plutarque nous dit qu'à Milet les jeunes filles se pendaient en foule , et qu'on fut forcé d'infliger une punition aux cadavres ; on les dépouillait, et ils restaient exposés nus aux regards du public : la pudeur fit ce que n'aurait pu faire aucune autre considération ; elles cessèrent de se pendre.
En Egypte , sous le règne de Ptolémée-Philadelphe, un philosophe d'un esprit exalté peignait avec tant d'éloquence les chagrins de la vie, que ses élèves , après l'avoir entendu, se donnaient la mort. Ptolémée lui interdit la parole, et le silence de l'orateur fut un bienfait pour toutes les familles.
De tous les peuples du monde, les Anglais sont
les plus portés à se tuer; leur atmosphère humide et froide , leur triste horizon , leurs éternels brouillards, expliquent cette propension. En Italie, un ciel d'azur fait aimer l'existence*, à Londres, on ne respire que des vapeurs noires et le dégoût delà vie.
En i55o, un Écossais donna à toute l'Europe l'exemple de la plus grande fureur pour attenter à ses jours. Dené, général français , attaqua le fort de Fuird ; il l'emporta d'assaut , après un siège long et opiniâtre , il fit beaucoup de prisonniers,, et entre autres, l'Ecossais dont j'ai parlé plus haut. Désespéré d'être au pouvoir de l'ennemi, il se coucha par terre, ferma la bouche et les yeux , se tint dans cette position pendant plusieurs jours, refusa constamment de prendre de la nourriture, et mourut de faim et de rage (i).
Il y eut, pendant quelque temps, en Angleterre, une secte connue sous le nom des antivivants.
Je me rappelle que deux gentlemen , qui habitaient, à Londres , le même hôtel que moi , se
(i) Delarrey, Histoire d'Angleterre, tom. I , pag. 126.
- i37tuèrent à peu de jours de distance ; l'un avait laissé , sur sa table, ces mots : I am tœdious (i) ; et l'autre ceux-ci : It is too cold(2).
Il est vrai de dire que si les Anglais ont prouvé trop souvent qu'ils ne savaient pas supporter les peines de la vie, ils ont su donner, quelquefois , de nobles exemples de ce courage calme qui rehausse la nature de l'homme , et lui fait envisager avec une dignité surhumaine les plus grandes infortunes.
Qui n'a pas lu l'histoire de la malheureuse Jeanne Grey? Edouard, fils de Henri VIII, l'ayant appelée au trône par testament, en 1 553 , elle résista d'abord aux instances du duc de Northunberland , son beau-père , et accepta enfin la couronne , par déférence pour lui et pour son mari ; elle ne régna que neuf jours. Marie, sœur d'Edouard, la fit arrêter, enfermer et mettre en jugement ; elle fut condamnée à mort. Elle raconte à un vénérable ecclésiastique sa dernière entrevue avec un des plus anciens amis de sa fa-
(i) Je suis dégoûté ; la véritable traduction tstje m'ennuie, mais le peuple du monde qui connaît le mieux l'ennui n'a pas d'expression pour rendre ce qu'il éprouve si souvent.
(2) Il fait trop froid.
mille, qu'elle connaissait depuis son enfance, et qui s'était introduit dans la prison , pour lui apporter les moyens d'attenter à ses jours.
« L'excellent Asham (c'est Jeanne Grey qui parle), que je suis accoutumée à aimer et a respecter, depuis que je me connais moi-même, est venu me visiter hier dans ma prison. Il m'a dit que la reine me permettait de me promener dans le jardin; je profitai de cette faveur avec empressement, et quand nous fûmes assis sur le bord de la Tamise. Votre sentence de mort, me dit Asham, doit être bientôt exécutée ; mais je vous apporte le secours qui délivra tant d'hommes illustres de la proscription des tyrans. Ce vieillard , ami de ma jeunesse , se met à genoux devant moi , sa tête blanchie était inclinée en ma présence, et couvrant ses yeux d'une de ses mains, il me tendait, de l'autre, la ressource funeste qu'il m'avait préparée. Je repoussai doucement cette main , et me recueillant par la prière, j'y trouvai la force de répondre ainsi: Si je me dérobais au malheur éclatant qui m'est destiné, je ne fortifierais point, par mon exemple, l'espérance de ceux que mon sort doit émouvoir ; les anciens élevaient leur âme par la contemplation de leurs propres forces ; les chré-
- '39tiens ont un témoin , et c'est devant lui qu'il faut vivre et mourir. Les anciens mettaient au premier rang des vertus , la mort qui soustrait au pouvoir des oppresseurs; les chrétiens estiment davantage le dévoûment qui les soumet aux volontés de la Providence : lorsque la destinée est, pour ainsi dire , face à face avec nous, notre courage consiste à l'attendre , et regarder le sort est plus beau que s'en détourner. Le peuple, dit Asham, croit coupables tous ceux qu'il voit périr de la mort des criminels. Le mensonge , lui répondis-je , peut tromper quelques individus, pendant quelques années ; mais les nations et les siècles font toujours triompher la vérité ; il y a de l'éternité dans tout ce qui tient à la vertu. »