‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 35 sur 46 · AVEC FIGURES · texte numérisé non relu

AVEC FIGURES

«Vous m'avez souvent égayé, mon très -cher ami , par vos excellentes chansons à boire ; en échange , je désire vous édifier par quelques réflexions chrétiennes , morales et philosophiques sur le même sujet.

y In vino v évitas , dit le sage. La vérité est dans le vin.

» Avant Noé , les hommes , n'ayant que de l'eau à boire , ne pouvaient pas trouver la vérité. Aussi ils s'égarèrent ; ils devinrent abominablement méchans , et ils furent justement exterminés par l'eau qu'ils aimaient à boire.

» Ce bonhomme INoé , ayant vu que par cette mauvaise boisson tous ses contemporains avaient

péri, la prit en aversion; et Dieu, pour le désaltérer , créa la vigne , et lui révéla l'art d'en faire le vin. Par l'aide de cette liqueur, il découvrit mainte et mainte vérité; et , depuis son temps , le mot deviner a été en usage , signifiant originairement découvrir au moyen du vin. Ainsi , le patriarche Joseph prétendait deviner au moyen d'un coupe ou d'un verre de vin, liqueur qui a reçu ce nom pour marquer qu'elle n'était pas une invention humaine , mais divine ; autre preuve de l'antiquité de la langue française contre M. Gébelin. Aussi , depuis ce temps , toutes les choses excellentes, même les déités, ont été appelées divines ou divinités.

» On parle de la conversion de l'eau en vin , à la noce de Cana, comme d'un miracle. Mais cette conversion est faite tous les jours par la bonté de Dieu devant nos yeux. Voilà l'eau qui tombe des cieux sur nos vignobles ; là , elle entre dans les racines des vignes pour être changée en vin ; preuve constante que Dieu nous aime , et qu'il aime à nous voir heureux. Le miracle particulier a été fait seulement pour hâter l'opération , dans une circonstance de besoin soudain qui le demandait.

«Il est vrai que Dieu a aussi enseigné aux hommes à réduire le vin en eau. Mais quelle espèce d'eau? — L'eau-de-vie; et cela, afin que par-là ils puissent eux-mêmes faire au besoin le miracle de Cana , et convertir l'eau commune ^n Cette

espèce excellente de vin , qu'on appelle punch. Mon frère chrétien, soyez bienveillant et bienfaisant comme lui , et ne gâtez pas son bon breuvage.

- Il a fait le vin pour nous réjouir. Quand vous voyez votre voisin à table, verser du vin en son verre , ne vous hâtez pas à y verser de l'eau. Pourquoi voulez-vous noyer la vérité.^ Il est vraisemblable que votre voisin sait mieux que vous cqui lui convient. Peut-être il n'aime pas l'eau ^ peut-être il n'en veut mettre que quelques gouttes par complaisance pour la mode : peut-être il ne veut pas qu'un autre observe combien peu il en met dans son verre. Donc , n'offrez l'eau qu'aux cnfans. C'est une fausse complaisance et bien incommode. Je dis ceci à vous comme homme du monde ; mais je finirai comme j'ai commencé en bon chrétien, en vous faisant une observation religieuse bien importante, et tirée de l'Écriture Sainte, savoir, quel'apôtre Paul conseillait bien sérieusement à Timothée de mettre du vin dans son eau pour la santé ; mais que pas un des apôtres, ni aucun des saints pères, n'a jamais conseille de mettre de l'eau dans le vin.

.P. S Pour vous confirmer encore phis dans votre piete et reconnaissance à la providence divine, réfléchissez sur la situation qu'elle a don

1 ir — l'avait cl uonnee

au coude. Vous voyez, figuros . et 2. que les ani maux qui doivent boire l'eau qui coule sur .'

■ORELLET, TOM. I. 2' (Idit.

3o6 MÉxMOIRES

terre, s'ils ont des jambes longues, ont aussi un cou long , afin qu'ils puissent atteindre leur boisson sans la peine de se mettre à genoux. Mais l'homme , qui était destiné à boire du \in, doit étreen état de porter le verre à sa bouche. Regardez les figures ci-dessous : Si le coude avait été placé plus près de la main , comme en fig. 3, la partie A aurait été trop courte pour approcher le verre de la bouche ; et s'il avait été placé plus près de l'épaule , comme en fig. 4, la partie B aurait été si longue , qu'il eût porté le verre bien au-delà de la bouche : ainsi nous aurions été tantalisés. Mais par la présente situation, représentée fig. 5, nous voilà en état de boire à notre aise , le verre venant justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse bienveillante; adorons et buvons. »

A cette belle dissertation, étaient jointes les figures suiv^uites de la main de son petit-fils, sous la direction de cet admirable et excellent homme, en qui je voyais Socrate, à cheval sur un bâton, jouant avec ses enfans.

Je m'attachais d'autant plus à lui que , depuis quelque temps , il se disposait à nous quitter. II était tourmenté par de fréquentes rétentions d'urine et des douleurs de pierre ; il voulait retourner mourir dans sa patrie. Quelques amis l'en dissuadaient par l'idée de ce qu'il aurait à souffrir dans le voyage. 11 prit toutes les précautions que la

DE MORELLET, CHAP. XV. Zoj

prudence lui conseillait , allant s'embarquer au Havre , et arriva à Philadelphie sans avoir presque souffert dans toute la route.

Nous ne tardâmes guère à recevoir de ses nouvelles d'Amérique , aussitôt qu'il y fut établi.

J'ai conservé le brouillon d'une assez longue lettre que je lui envoyai avec une plaisanterie de société, faite pour M"' Helvétius, et contre sa passion pour les chats dont sa maison était remplie. Je crois pouvoir l'insérer ici d'autant plus que j'y joindrai sa réponse , que je traduirai de l'anglais , et qu'on entendra mieux après avoir lu ma lettre.

Page 1