‹ Mémoires; suivis de sa correspondance, avec Le Comte R...;Chapitre 37 sur 46 · RÉPONSE DE FRANCKLIN · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE FRANCKLIN

ÉCRITE DE PHILADELPHIE, AVRIL I787. (tkaduction.)

« Mon très-cber ami ,

» Je n'ai reçu que bien long-temps après leur date, vos agréables lettres d'octobre i 785 , et de février 1 786, avec les pièces que vous y avez jointes , productions de l'académie des belles lettres d'Auteuil. Les témoignages de votre tendre amitié , vos souhaits , et les félicitations que vous m'adressez sur mon retour dans mon pays , me touchent vivement. Je ressens un bien grand plaisir en voyant que je conserve une place honorable dans le souvenir des hommes vertueux et dignes , dont la so-

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ciété agr(';al)le et instructive a fait mon bonheur pendant mon séjour en France.

» Mais, quoique je naie pu quitter sans regret votre aimable nation, j'ai fait sagement de revenir értns mes foyers. Je suis ici dans ma niche , dans ma propre maison , au sein de ma famille. Ma fille, mes petits-enfans sont autour de moi, mêlés à mes vieux amis et aux enfans de mes amis , qui tous ont pour moi le même sentiment et les mêmes égards. Nous parlons tous la même langue ; et vous savez que l'homme qui désire le plus d'être utile à ses semblables , par l'exercice de son intelligence, perd la moitié de sa force dans un pays étranger, où il est obligé de se servir d'une langue qui ne lui est pas familière. Enfin , ce qui est plus encore, je jouis ici des moyens et des occasions de faire du bien , et de tout ce que je puis désirer, à l'exception du repos. Et le repos même, je puis l'espérer bientôt , soit de la cessation de mon office de président, qui ne peut pas durer plus de trois ans , soit en quittant la vie.

» Je suis toujours de votre opinion contre les douanes danslespays où les taxes directes sont praticables. Ce sera notre situation , quand notre immense territoire sera rempli d'habitans ; mais à présent les habitations y sont séparées par de si grandes distances , souvent à cinq ou six milles les unes des autres, dans les parties intérieures, que la collecte d'une taxe directe nous est presque impossible , les frais nécessaires pour payer un col-

DE MORELLr.T , CïlAP. \V. O 1 !>

lecteur qui va de maison en maison , surpassant la valeur de la taxe même.

» On ne peut s'exprimer mieux que vous ne faites quand vous dites que la liberté de cultiver, de manufacturer, d'importer et d'exporter, etc. , liberté à laquelle les prohibitions et les droits de douane donnent atteinte, est infiniment plus précieuse que la liberté politique; que celle-ci n'affecta l'homme que rarement, tandis que celle-là est de tous les jours et de tous les momens, etc. Mais notre dette , causée par la guerre , étant très-pesante , nous sommes forcés , pour l'éteindre, d'employer tous les moyens possibles de lever un revenu , très-disposés d'ailleurs à supprimer tous droits d'importation et d'exportation , dès qu'il nous sera permis de nous en passer.

» Quelque chose qu'on puisse vous dire en Europe de notre révolution, vous pouvez être assuré que notre peuple en est unanimement très-satisfait. Le respect sans bornes qu'on a pour les hommes qui y ont contribué, soit comme guerriers, soit comme hommes d'état, la joie enthousiaste avec laquelle on célèbre annuellement le jour de la déclaration de notre indépendance, sont des preuves incontestables de cette vérité. Dans un ou deux de nos états confédérés , il y a eu quelques mécontentemens occasionnés par des sujets particuliers et tenant à des circonstances locales : iis ont été fomentés et exagérés par nos ennemis ; mais ils

sont maintenant presque entièrement dissipés , et les autres états jouissent de la paix, du bon ordre, et d'une merveilleuse prospérité. Les récoltes ont été abondantes toutes les années dernières. Les prix des productions de notre sol se sont élevés par la demande des étrangers , et sont payés argent comptant. Les rentes des maisons ont monté dans nos villes; on en construit tous les jours de nouvelles. Les ouvriers et artisans gagnent de forts salaires , et de grandes étendues de terres sont continuellement défrichées.

» Votre projet de déporter les dix-huit chats de ISotre-dame d'Auteuii plutôt que de les noyer, est très-humain; mais les bons traitemens qu'ils éprouvent de leur maîtresse actuelle peuvent leur donner de 1 eloignement pour changer de situation. Cependant , s'ils sont de la race des angoras , et si l'on peut leur faire savoir comment deux chats de leur tribu, apportés par mon petit-fds, sont caressés ici et presque adorés, vous pourrez les disposer peut-être à émigrer d'eux-mêmes , plutôt que de demeurer en butte à la haine des abbés , qui finiront tôt ou tard par obtenir leur condamnation. Leur requête est parfaitement bien faite ; mais s'ils continuent de multiplier comme ils font, ils rendront leur cause si mauvaise qu'elle ne pourra plus se défendre ; ainsi leurs amis feront bien de leur conseiller de se soumettre à la déportation , ou à la castration.

DE MORELIET, CHAP. XV. 5l'J

» Les remarques du grammairien sur la particule on (i), sont ime satire piquante et juste. Mes amis d'ici qui entendent le français s'en sont infiniment amusés ; ils voudraient bien qu'elles fussent imprimées. Elles ont produit sur moi un bon effet que vous reconnaîtrez dans ma lettre même ; car vous y verrez que , partout où je parle du bon état de nos affaires publiques, de peur que vous ne crussiez que je trouve que tout va bien parce que j'occupe ici une belle et bonne place , J'ai eu soin d'appuyer mon dire de quelques autres raisons.

» La peine que vous avez prise de traduire les adresses de félicitations que j'ai reçues en arrivant, m'est une nouvelle marque de la continuation de votre amitié pour moi, qui m'a donné autant de satisfaction que les adresses elles-mêmes ; et vous pouvez bien croire que de ma part ce n'est pas dire peu; car cet accueil de mes concitoyens a surpassé de beaucoup mon attente. La faveur populaire, qui n'est pas la plus constante chose du monde , se soutient pour moi. Mon élection à la présidence pour la deuxième année a été unanime. La disposition sera-t-elle la même pour la troisième? rien de plus douteux. Un homme qui occupe une grande place se trouve si souvent exposé au danger de désobliger quelqu'un en rem-

(i) Mélanges, lorae IV, page 219.

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plissant son devoir, que ceux qu'il désoblige ainsi , ayant plus de ressentiment que ceux qu'il a servis n'ont de reconnaissance , il arrive presque toujours que, tandis qu'il est fortement attaqué, il est faiblement défendu : vous ne serez donc pas étonné si vous apprenez que je n'aurai pas terminé ma carrière politique avec le même éclat que je l'ai eommencée (i).

'j » Je suis fâché de ce que vous me dites de Fin-disposition que vous avez éprouvée. Je m'étonne quelquefois que la Providence ne garantisse pas les bonnes gens de tout mal et de toute douleur. Cela devrait être ainsi dans le meilleur des mondes; et puisque cela n'est pas, je suis pieusement porté à croire que si notre monde n'est pas vraiment le meilleur , il faut s'en prendre à la mauvaise qualité des matériaux dont il est fait.

» Embrassez tendrement pour moi la bonne IS otre-daine , que j'aime autant que jamais. Je me proposais de lui écrire par ce paquebot; mais je suis obligé de différer faute de temps. Je suis, mon cher ami , avec une estime et une affection sincères, à vous pour toujours.

B. Francrlin.

«Faites mes complimens à M. le Roy, à tous les

(i) Francklin a leinpii ses trois années de présidence.

dîneurs du mercredi, aux Etoiles (i), et à votre famille. »

Cemnie dans la suite de ces mémoires je n'aurai pas occasion de reparler de Francklin, j'ajoute ici une dernière lettre de cet homme célèbre , datée de Philadelphie, décembre 1788, et que je n'ai reçue qu'après nos premiers troubles.

Philadelphie, décembre 1-88.

« Mon cher ami ,

»La suspension des paquebots a interrompu notre correspondance ; il y a long-temps , bien long-temps que je n'ai eu de nouvelles d'Auteuil. J'ai appris dernièrement , par M. Chaumout , qu'un grand nombre de lettres que j'avais envoyées à INew-Yorck y est resté plusieurs mois , aucun paquebot n'en étant parti pour la France. Faites-moi savoir, je vous prie, si vous avez reçu de moi des remarques contre les raisons qu'apportent les Anglîiis du refus qu'ils font de nous délivrer nos lettres d'Europe à nos frontières. Je vous les ai envoyées, il y a près d'une année, en retour

(1) Les Etoiles. C est le nom que Franckhii dooiinit aux deux filles de madame Helvélius, madame de Meun et madame Datidlau. d'aprèsle conte qu'où fait d'unemère a qui sa petite fille deniHud-iit ce que devenaient les vieilles lunes, et qui lui répondit qu'on les cassait en ciuq ou six morceaux pour en faire des étoiles.

de votre excellente plaisanterie des Guichets , et de votre Essai de coinétologie , qui nous ont fort amusés, moi et plusieurs de mes amis. Dans cette disette de nouvelles de l'acadé^nie d'Auteuil , je lis et relis avec un plaisir toujours nouveau vos lettres et celles de l'abbé de Laroche , et les pièces que vous m'avez envoyées en juillet 1787, et le griffonnage, comme elle l'appelle elle-même, de la bonne dame que nous aimons tous , et dont je chérirai le souvenir tant qu'il me restera un souffle de vie ; et toutes les fois que dans mes révcs je me transporte en France pour y visiter mes amis , c'est d'abord à Auteuil que je vais. Je vous envoie quelque chose d'assez curieux : ce sont des chansons et de la musique composées en Amérique , et les premières de nos productions en ce genre ; j'ai pensé que quelques-uns pourraient être de votre goût par la simplicité et le pathétique. La poésie de la cinquième me plaît particulièrement, et je désire que vous, ou M. de Cabanis, la traduisiez dans votre langue , de manière que la traduction puisse être chantée sur Je même air. La personne qui vous remettra ma lettre est M. le gouverneur Morris, ci-devant membre du congrès, et l'un des membres de la Convention , qui ont rédigé la constitution fédérative. 11 est fort estimé ici de tous ceux qui le connaissent; et, comme il est mon ami , je le recommande à vos civilités , ainsi qu'à celles de M. de Marmontel et de toute votre famille.

»Je me flatte de l'espérance que vos derniers troubles sont apaisés. J'aime tendrement TOtre pays , et je me crois profondément intéressé moimême à sa prospérité. Maintenant que je viens de finir la troisième année de ma présidence , et que désormais je n'aurai plus à me mêler d'affaires publiques, je commence à me regarder comme un homme libre, as a free man , qui n'ai plus qu'à jouir du peu de temps qui me reste. J'en emploîrai une part à écrire ma propre histoire, ce qui , en rappelant à mon souvenir le passé , me fera, pour ainsi dire, recommencer ma vie.

» Je suis toujours , mon cher ami , etc. , etc. •

MORELLET, TO'J. I. 2* édit ai

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