J,-B.-SUARD
Le courageux auteur de cette lettre resta longtemps sans réponse; il en reçut une au mois de fructidor an Y : ce fut un arrêt de proscription.
Quelques personnes, au nombre desquelles il faut mettre en tète Rœderer, homme capable d'en apprécier un autre, ont regardé Sieyes comme ayant déployé un grand génie dans la révolution; mais je lis dans un ouvrage périodique, laGazette française^ les critiques suivantes des principales opérations de Sieyes :
« Les titres de Sieves , dit l'auteur, sont les droits
DE MORELLET, CHAP. XXI. Zf ' «^
de riiorame, son jury constitutionnaire et la d'i- Fision de la France en départemens.
» Les droits de l'homme sont au-devant de toutes les constitutions américaines; et on n'a fiiit ea France que les copier en les altérant quelquefois, selon l'esprit de chacune des trois constitutions dont nous avons été enrichis jusqu'à présent.
» Le plan du jîiry de Sieyes a é!é presque unanimement rejeté: c'est un galimatias insupportable. Pour adopter son plan , il aurait fallu le comprendre.
» Enfin , sa nouvelle division de la France . idée heureuse en effet pour désorganiser sûrement la monarchie , se présentait à tous ceux de ce parti comme l'unique moyen de braver les résistances qui pouvaient naître dans les anciennes provinces , de la part des anciens employés du gouvernement dans toutes les classes, selon la maxime, divide et imper a.
>» Il existe d'ailleurs un modèle très-connu de cette opération , proposée en Angleterre dans des circonstances exactement semblables ù celles où nous nous sommes trouvés.
«Dans YOceana d'Harringtoa, qui n'est que le plan d'une république offert à Cromv»ell, l'auteur divise l'Angleterre de la même manière, en supprimant la division par comtés. Il feit des districts, des precincts, des hundred^ qui correspondent à nos départemens, à nos cantons, à nos municiïvililés. »
L'auteur du journal cite encore un modèle plus ancien , rapporté dans un ouvrage moderne , Né-cessité des (ois organiques , par M. Hekei. La ré publique de Sieyes semble calquée sur celle des Achéens, divisée en douze départemens , qui formaient chacun sept à huit districts, chaque département envoyant ses députés à Y Assemblée nationale, à raison de sa population, et nommant les magistrats qui devaient composer le conseil exécutif.
D'après ces rapprochemens , il est difficile de ne pas regarder Sieyes comme plagiaire dans les prétendues inventions qui devaient le faire passera la postérité, comme un génie créateur.
Un homme qui s'est fait une réputation politique moins étendue et qui a exercé moins d'influence , Garât , serait bientôt jugé , si l'on voulait s'en tenir aux deux pièces suivantes , rapportées par Mallet du Pan , dans le n° xii du Mercure Britannique. L'une est un passage de son écrit intitulé : Exposé de ma conduite pendant la révolution, où, après la chute de Robespierre, il l'appelle un monstre, et son éloquence unrahâchage éternel, un bavardage insignifiant, pag. 5o. L'autre est une lettre adressée par Garât à ce même Robespierre, le 3o octobre 1 793 , et trouvée dans les papiers de celui-ci, où il dit à ce monstre et à ce bavard :
« J'ai lu votre rapport sur les puissances étrangères, et les extraits de vos derniers discours aux
jacobins ; et je cède au besoin de vous enlretenir de l'impression que j'en ai reçue.
» Le rapport m'a paru un magnifique morceau de politique, de morale républicaine, de style et d'éloquence : c'est a\èc ces sentimens profonds et élevés de la vertu > et avec un tel langage , qu'on honore 4 aux yeux de toutes les nations , la nalion
qu'on représente. Le style du rapport sur les
puissances est partout net, ferme, piquant ou élégant, et, lorsqu'il s'élève au ton de la plus haute éloquence , c'est toujours par la grandeur des sentimens et des idées. Votre discours sur le jugement de Louis Capet^ et ce rapport, sont les plus beaux, morceaux qui aient paru dans la révolution ; ils ])asseront dans les écoles de ia république comme des modèles classiques , etc. »
On peut rechercher aussi dans le journal de Paris , au moment où Garât cesse d'en être rédacteur, l'avevi qu'il fait de s'être écarté de la vérité pour l'intérêt du peuple et le succès de la révolution.
On peut retrouver enfin dans le il/oni7ei<r,anyi, son discours à l'occasion de l'anniversaire du 21 janvier, ou du 10 août, je ne me rappelle plus l'époque où il profère ces étranges paroles : «La mort de Charles 1" est l'opprobre de l'Angleterre ; celle de Louis xvi fera à jamais la gloire de la nation française! » Je ne dis que le sens, il faut avoir le texte.
Un fait non moins important pour connaître ses principes , c'est la déclaration qu'il a publiée dans
MORELLFT, TOM. T. 2" édît. 2"
4 / s MÉ"VrOIRES
son apologie écrite par lui-ménie, en l'an III. 11 y proteste que, s'il n'avait pas cru Louis xvi coupable, il aurait donné sa démission plutôt que d'aller lui signifier son arrêt. Celte déclaration, si postérieure à l'événement, si inutile, constate parla même , que, s'il eût été membre de la Convention à cette époque, il eût été au nombre des assassins. C'est une étrange démarche de venir après coup faire une telle confession, qu'on ne lui demandait point , et se ranger volontairement parmi les
auteurs de ce grand crime
Je voulais examiner quelques autres acteurs de la scène elfrayanle de notre révolution. xVIais pourquoi? Leurs œuvres les font assez connaître. La plupart sont morts victimes de leurs erreurs; et s'ils survivent, qu'ils prononcent eux-mêmes. Je sais d'ailleurs combien il est difficile de découvrir . k vérité parmi tant de récits et d'opinions contradictoires. Qui peut se flatter d'avoir entendu tous les partis et comparé leurs témoignages? A moins d'avoir des preuves évidentes d'une mauvaise action, ne nous hâtons point de juger.
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