LIVRE XI
parlât, elle n'empêcherait pas de la révérer et qu'on ne l'adorât dans son cœur; et quoi qu'on fît, ils la prêcheraient et la feraient prêcher dans leurs diocèses et ne souffriraient point que Ton y en prêchât d'autre.
Les écrits que l'on avait distribués aux évêques avec des billets qui leur étaient adressés, non au nom de M. de Sens qui n'avait pas voulu qu'on les présentât de sa part, mais par des personnes qui les conjuraient de ne point abandonner ni l'Eglise, ni la vérité, furent reçus par plusieurs ou avec mépris ou avec indignation, comme si c'eût été un crime de donner des avis dans cette occasion si importante à des prélats qui agissaient avec autorité. Ils n'eurent pas la force d'empêcher l'assemblée de prononcer que les propositions avaient été condamnées dans le sens de Jansénius, mais ils arrêtèrent le dessein que l'on avait d'en faire de contradictoires pour servir de règle à toute l'Église. Il y eut néanmoins assez d'évêques qui n'abandonnèrent la vérité qu'en gémissant, comme ils l'avouèrent eux-mêmes, et qui se laissèrent aller au torrent contre leur propre lumière, de sorte que si la cour ne s'en fût point mêlée, il y avait tout sujet de croire que la vérité aurait emporté le dessus.
Une matinée ayant été trop courte pour consommer cette grande affaire, M. le cardinal Mazarin voulut y employer le reste de la journée. Mais il eut soin de l'entrecouper par une marque de son luxe et de sa magnificence, ayant pris le soin de régaler toute l'assemblée d'un dîner superbe, pendant lequel ceux qui aimaient l'Église eurent tout le loisir d'avaler une infinité de couleuvres.
M. de Beauvais, ayant vu ce qui s'était passé le matin, prit la résolution de partir de Paris aussitôt après le dîner, et donna ordre à ses gens, avant que de se mettre à table, de disposer toutes choses pour s'en retourner en son diocèse sur les deux heures précises, et d'amener son carrosse attelé de six chevaux à la porte du Louvre à cette heure-là. 11 déclara son dessein à M. de Sens et à M. de Comminges qui l'avaient mandé à Paris pour cette assemblée, dont M. l'abbé de Marmiesse, agent du clergé, leur promettait un succès tout à fait avantageux. Ces deux prélats tâchèrent de le retenir, mais inutilement ; car il dit qu'il ne voulait plus avoir de part à une conspiration si honteuse contre
rÉglise, contre la vérité et contre la justice ; que dans son avis il avait déchargé sa conscience, et que n'y ayant plus qu'à confirmer ce qui avait été résolu à la pluralité des voix, et ne voulant nullement entrer dans cette confirmation, il avait pris cette résolution de partir après le dîner. Comme il leur tenait ce discours en lavant les mains à la vue de la table, qui était des mieux couvertes qui eût jamais été, il leur fit remarquer que cela s'accordait fort mal avec l'esprit de J.-C. et avec la pénitence attachée au temps du carême où l'on était alors, avec les points si importants que les évêques avaient à traiter touchant la grâce de J.-C ; qu'il eût demeuré volontiers s'il eût pu s'opposer au torrent ; que ne le pouvant pas tout seul, il se fût offert à seconder, où à tiercer. Mais que ne devant pas primer, et ces évêques à qui il parlait étant résolus tous deux d'entrer dans une résolution si injuste, quoique leurs avis du matin y fussent formellement contraires, il s'en allait parce que sa conscience ne. s'y accommodait pas, et qu'au moins il ne se sentait pas convaincu des raisons qui les y faisaient entrer.
11 exécuta son dessein ainsi qu'il l'avait projeté,, et dès que l'on eut desservi, il partit en diligence sans s'en retourner chez lui, et alla coucher près de Paris, n'ayant donné à ces deux évêques aucun pouvoir de rien .faire en son nom dans cette séance qui allait se tenir après souper.
Sitôt que les autres évêques eurent repris leurs places et que M. le cardinal Mazarin eut aperçu que celle de ce prélat était vide, il demanda où était M. de Beauvais. M. l'abbé de Marmiesse, qui avait eu part à l'entretien qu'il avait eu avant le dîner avec MM. de Sens et de Comminges, dit qu'il avait été contraint de partir pour son diocèse afin de s'y rendre en diligence pour des affaires très importantes et très pressées dont on lui était venu apporter la nouvelle à rentrée de l'assemblée. M. le cardinal Mazarin repartit : « Je vois bien ce que c'est. 11 n'a pas voulu se trouver avec nous dans la conclusion de cette affaire, ni y avoir de part. » il dit ces paroles d'un ton qui témoignait qu'il était piqué de cette absence, comme d'un effet ou de mépris ou de dépit. Mais M. l'agent lui ayant dit qu'il ferait tout pour lui de même que s'il y était présent, la chose en demeura là.
Après cela, on commença à parler de l'affaire du matin