‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 387 sur 510 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Établissement de M. Haslé, docteur de Sorbonne, dans le séminaire de Beauvais. M. d'Angers outragé par les réguliers. Quelques particularités de ce qui se passait à Paris.

L'opposition que M. l'évêque de Beauvais souffrait de la part du chapitre et les menaces qu'on lui faisait à la cour ne l'empêchaient pas de veiller avec beaucoup d'application pour la conduite de son diocèse, et pour procurer à son séminaire tous les avantages et tous les secours que méritait un établissement de si grande importance pour toute l'Église. Il n'y avait pas longtemps qu'il connaissait un docteur de la maison et société de Sorbonne nommé M. Louis Haslé', fils d'un commissaire du Châtelet de Paris, que M. Feydeau, docteur de la même maison, lui

1. Nicolas Fouquet (1615-1680) procureur général au Parlement et surintendant des finances.

2. François de Montmorency, marquis de Fosseuse (1595-1664), ami du cardinal de Retz et par conséquent ennemi de Mazarin.

3. Louis Haslé (1621-1680) fut vingt-cinq ans à la tête du séminaire de Beauvais. Il ne le quitta qu'après la mort de M. de Buzauval.

avait adressé pour desservir Téglise paroissiale d'Asnières ', dans le voisinage de l'abbaye de Royaumont, jusqu'à ce c{u'il y eût un curé certain et titulaire pour en conduire le peuple. Ce sage ecclésiastique s'était acquitté de cet emploi où sa seule charité l'engageait avec tant de lumière, de désintéressement et de zèle, qu'il le considéra comme un sujet capable de partager avec un de ses vicaires généraux la conduite de son séminaire, et s'y appliquer principalement à instruire ses séminaristes d'une théologie solide et proportionnée à leur état.

Ce choix étant approuvé de tous ses amis, M. Haslé ouvrit ses leçons au commencement du mois d'octobre de cette année 1654, et donna d'abord le traité du symbole des apôtres, qui fut suivi d'un corps entier de toute la théologie que plusieurs séminaires du royaume ont pris depuis ce temps-là pour leur modèle. Tout le diocèse de Beauvais fut édifié de la piété de ce vertueux ecclésiastique, qui ne cherchant dans cet emploi que la seule gloire de Dieu et le service de TÉglise, non-seulement prit d'abord la résolution de n'accepter aucun bénéfice, mais même employa son patrimoine à répandre ses charités en plus d'un endroit.

Pendant que M. de Beauvais recevait cette consolation dans son diocèse. M. l'évêque d'Angers souffrait une très grande mortification dans le sien par l'insolence des réguliers qui lui vinrent présenter par les mains de leurs supérieurs un libelle qu'ils avaient fait contre ses statuts synodaux de Tannée précédente. Dans une autre conjoncture, il aurait pu espérer la correspondance de ses confrères pour réprimer ce grand excès ; mais la lâcheté et l'indifférence était le vice de tout le monde ; chacun veillait à sa propre conservation et à son repos temporel, et la plupart des prélats croyaient faire assez pour l'Eglise quand ils ne commettaient pas contre elle les dernières hostilités.

M. Carré, docteur de Navarre, qui avait été commis dans Châlons avec le Père Nathanaël, récollet, et les autres réguliers, eut sa part dans ce temps-là de l'absence de son archevêque. Ayant fait quelques sermons sur la matière de la grâce dans l'hôpital de la Charité, au faubourg Saint- Germain, quoiqu'il n'eût prêché que la pure doctrine de

1. Asnières-sur-Oise, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre village du même nom, sur la Seine.

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aînt Augustin, sans aucun emportement, il reçut un ordre de la reine de cesser ses prédications, et au même temps un curé de la Villette montant dans la même chaire le déchira par des invectives sanglantes et ne le traita de rien moins que d'hérétique. Mais les amis de ce docteur le portèrent à la modération et au silence, et il ne se trouva point mal d'avoir suivi leur avis.

La retraite de M. le cardinal de Retz était alors Tentre-

Ien'de tout Paris, ou plutôt de tout le royaume. Ses amis 8 pouvaient souffrir que l'on dît qu'on l'avait vu à Saintébaslien. D'autres soutenaient que quand il aurait pris cette Dute pour se rendre à Rome au lieu de passer le détroit, ne serait pas devenu si criminel, [y étant forcé] par une ' nécessité si pressante, étant connu de toutes parts en terre ferme et dans tous les ports du royaume. Il y en avait qui soutenaient qu'il était toujours à Belle-Isle, et que M. de la Meilleraye, quelque irrité qu'il fût contre lui, l'avait mandé à son fils. Ce maréchal avait donné des marques de son indignation par des placards publics dans lesquels il attribuait à une pure perfidie l'évasion de son éminentissime prisonnier. Mais le monde se partageait sur le jugement que l'on faisait de sa véritable disposition; les uns soutenant que sa colère était véritable, et les autres prétendant qu'il jouait la comédie, et que rien ne s'était fait dans tout cela que de concert avec lui. Les plus habiles se trouvaient fort empêchés dans l'explication de cette énigme; mais il parut par la suite et par la liaison qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie avec M. le cardinal Mazarin, qui fut affermie par une étroite alliance* mais très peu heureuse, que le premier ministre était pleinement persuadé de sa bonne foi et de sa fidélité pour lui.

Le grand âge du pape et ses fréquentes indispositions étaient [aussi] alors l'entretien le plus ordinaire de la cour de Rome; et celle de France y prenait toute la part qu'elle pouvait avoir dans un événement qui devait naturellement être suivi d'une grande révolution. 11 avait été fort travaillé d'un flux hépatique, et le bruit de sa mort s'était répandu de toutes parts. Mais dans le temps que ce faux bruit pas-

1. Le mariage d'Armand-Charles de la Porte, fils du maréchal, avec Hortense Maocini, nièce et héritière du cardinal. Ce mariage eut lieu en 1661, et les jeunes époux prirent le nom et les armes de Mazarin.

sait pour une vérité, et que l'on publiait qu'il était mort d'apoplexie, il fit voir par une prompte résurrection qu'il savait tromper les spéculatifs, et qu'il avait des ressources pour la vie qui étaient connues de peu de personnes.

M. Chamillard*, docteur de Sorbonne, avait été nommé en ce temps-là professeur royal en théologie en la place de M. Le Moine, après avoir fait pendant quelque temps la profession d'avocat. L'impatience qu'il avait de se signaler contre les disciples de saint Augustin, et de profiter de l'occasion qui lui était favorable, le fît passer pardessus les règles de la prudence. Car au lieu d'imiter M. Dabes, qui en prenant possession de sa chaire, s'était contenté d'expliquer à ses auditeurs le traité des attributs, comme plus conforme à ses études philosophiques, ce nouveau professeur voulut commencer d'abord par le traité de la grâce, dont il n'avait pu acquérir qu'une assez médiocre connaissance, ce qui fit dire à quelques-uns qu'il avait sans doute hérité du double esprit de son prédécesseur.

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