‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 146 sur 522 · Relation de V Académie par M. Pellisson; note du/Oi · texte numérisé non relu

Relation de V Académie par M. Pellisson; note du/Oi

Les derniers mois de sa vie achevèrent de l'accabler de douleur. Quoiqu'il parût posséder absolument le roi dont il avait usurpé l'autorité, il s'en défiait toujours, disant de lui que son esprit était comme un torrent qui ne tarissait d'un côté que pour inonder de l'autre avec plus d'impétuosité et de violence; et c'était pour cela qu'il avait soin de porter la guerre au dehors. Le cabinet lui avait toujours fait peur. Quelque soin qu'il prît de le remplir de ses créatures, il ne pouvait jamais calmer ses soupçons, et M. de Cinq-Mars, qu'il n'avait fait entrer chez le roi que pour supplanter M^e de Hautefort*, lui venait d'apprendre que les précautions humaines sont souvent une anticipation des maux que l'on a dessein d'éviter.

Sa crainte s'augmentant de jour en jour par la faiblesse de son corps et par le chagrin de son esprit, il conçut de l'aversion et de la défiance contre les sieurs Trois- Villes, la Salle, et quelques autres officiers de la maison du roi, et fit instance auprès de Sa Majesté de leur ordonner de se défaire de leurs charges. Mais comme le roi témoigna en cette rencontre une fermeté que Ton n'attendait pas de lui, ce cardinal en conçut un tel dépit, et tomba dans une si grande consternation, qu'il crut n'être pas en sûreté, et eut même quelque pensée de se retirer au Havre de Grâce, qui était une forteresse dont il disposait souverainement.

Sa maladie s'augmentant parmi ses inquiétudes, il se servit d'un médecin de Troyes, nommé le Fèvre, qui lui donna une pilule qui, ayant assoupi son mal pour quelques heures, fit croire qu'il était guéri*. Mais la crainte que l'on en avait se trouva sans fondement. Le roi le visita dans cette dernière extrémité. Il fit paraître jusqu'à la fin une constance politique, et M. Tonnelier, docteur en théologie, curé de Saint-Eustache, qui lui administra les sacrements, l'interrogeant, selon l'usage de l'Église, s'il ne demandait point pardon à ceux qui l'avaient offensé, et ne pardonnait

1. Marie de Ilautefort (1616-1691), également dévouée à Louis XIll et à Anne d'Autriche, porta ombrage à Richelieu qui arracha contre elle un ordre d'exil. En 1616 elle épousa le duc de Schomberg.

2. On lit aums. : « ...LeFèvrequilui donna son passeport pour l'autre monde par une pilule qui lui avança ses jours. On crut pendant quelque temps qu'il était guéri et il le croyait peut-être lui-même. Mais la crainte... » On a barré et substitué une autre rédaction à celle d'H armant qui était d'une ironie trop cruelle.

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point à ses ennemis, il lui répondit qu'il n'avait jamais eu d'autres ennemis que ceux du roi et de l'État, et qu'il n'avait point de pardon à leur demander. Tant de sang qu'il avait répandu dans le cours de son ministère ne lui causait aucun scrupule, et au lieu que les plus justes craignent leurs meilleures actions, de peur de faire pour le monde et par un motif d'amour-propre ce qui ne doit être fait que pour Dieu, il n'avait pas la moindre peine, ni la plus légère appréhension d'avoir recherché sa vengeance particulière sous le voile des intérêts de l'État. Il mourut dans cette paix extérieure, le 4 décembre, jour de Saint- Cyran, à l'âge de cinquante-six ans. On remarque que, comme on faisait ce jour-là dans le diocèse de Paris la fête des Saintes Reliques, l'épître que l'on chantait à la messe, et qui était tirée de la fin du x" chapitre des Proverbes et du commencement du xr®, était une terrible conjoncture, et ceux qui ont assez de foi pour croire que tout est réglé dans l'ordre de la Providence en faisaient une étrange application.

Voilà quelle fut la fin de ce ministre qui, ayant d'excellentes qualités mêlées de défauts et de bassesses, acertainement fait de fort grandes choses pendant son gouvernement. Mais toute la France, épuisée et affaiblie par son accroissement même, s'en ressentira encore plus d'un siècle. La joie universelle de sa mort fut une marque publique de la haine que son ministère avait causée dans l'esprit des peuples. Les cœurs que la crainte avait resserrés s'ouvrirent en un instant, et éclatèrent par la liberté que les grands et les petits se donnèrent de décrier sa conduite. Jamais il n'y eut tant de satires sanglantes que dans le temps de cette révolution. On employa toutes les langues pour déshonorer sa mémoire. M. Grotius', ambassadeur de Suède, fit son portrait par une épitaphe latine qui le représentait au naturel et qui fut reçue avec approbation. Le sieur de Saint-Germain de Morgues', qui avait écrit plusieurs livres contre lui en faveur de la reine mère sa maîtresse,

1. Hugues Grotius ou Groot (1582-1643)., érudit et publiciste hollandais.

2. Matthieu de Saiut-Germaia de Morgues ou Mourgues (1582-1670), dabord jésuite, quitta la Société et vint à la Cour où il s'attacha à la reine Marie de Médicis, qu'il suivit en exil, et pour laquelle il écrivit contre Richelieu.

en tu aussi une qui ne l'épargnait nuUemeuL. On crut que le chevalier Myron était auteur d'un rondeau, qui courut sur ce sujet, et qui commençait par ces mots : Il est passé. Et celui qui avait eu toutes les plumes à ses gages trouva à peine personne qui voulût le défendre après sa mort.

Pendant cette liberté générale que tout le monde se donnait de lui insulter, les théologiens qu'il avait poussés à bout demeurèrent dans un grand silence, et au lieu de s'emporter aux invectives, ils se contentèrent d'adorer les secrets jugements de Dieu qui renverse en un moment les desseins des hommes les plus puissants et les plus superbes, brûlant les verges dont il s'est servi pour exercer la patience de ses serviteurs.

Le corps de ce cardinal si éminent fut porté de nuit en Sorbonne, dans un carrosse, sans aucune pompe ecclésiastique. Les pages qui l'accompagnaient portaient des flambeaux de cire blanche, mais personne ne porta la croix. M, de Nets, évèque d'Orléans, reçut le corps en chape et en mitre, dans la petite chapelle de Sorbonne dont il était docteur, et qui depuis a été rasée. M. Tonnelier le lui présenta et commença un discours latin pour lui rendre témoignage de ce qu'il avait été jusqu'à la mort éminent en toutes choses; mais soit que la chapelle fût étouffée par la quantité des cierges et par le grand nombre de personnes qui y étaient, soit que la vieillesse de ce bon curé de Sainl- Eustache et la fatigue qu'il avait eue l'eût affaibli, il s'évanouit en parlant, et on fut obligé de le porter derrière le chœur pour le soulager.

Ceux qui assistèrent à cette pompe funèbre eurent de quoi faire de grandes réflexions sur la vanité du monde et sur le néant de la créature. On vit néanmoins que l'espérance que l'on avait eue de voir quelque changement dans les affaires se trouva fort mal fondée. Car quoique le roi témoigna de la joie de cette mort à ceux de ses anciens serviteurs qu'il savait n'avoir pas été fort aimés de ce cardinal, dès qu'il entra dans le Conseil, les ministres survivants lui représentèrent que par là il se décriait lui-même, faisant voir que la crainte seule l'avait fait agir, et se laissant persuader par leurs raisons, il supprima depuis ce temps-là les véritables sentiments de son cœur.

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