LIVRE II
parce que tout cela ne subsistait que dans son imagination. Mais il se prévalait de ce que l'on ne choisit pas les auditeurs des sermons, et la simplicité de la plupart de ceux qui assistaient aux siens lui était avantageuse, en ce qu'ilsavaient sujet de croire qu'un théologal de Paris n'aurait pas eu la hardiesse de commettre un si grand excès, à moins qu'il n'y eût été engagé par un sentiment de religion pour la ruine d'une cabale effective.
Mais ceux qui pouvaient se laisser surprendre parce préjugé en devaient être bientôt détrompés, lorsqu'ils remarquèrent que de ces personnes qu'il avait dessein de rendre suspectes il passa à de grands emportements contre l'autorité de saint Augustin. Car il se plaignit qu'on « voulait réformer toute la théologie par un seul livre, par un seul auteur, savoir par saint Augustin ; que cela était horrible, qu'on eût vu à la tête d'un livre imprimé, que le seul Augustin est nécessaire, et les autres Pères utiles. Que saint Augustin n'avait pas voulu lui-même qu'on le préférât aux autres Pères, et qu'il témoignait bien que non, en citant tous les Pères contre Julien. Qu'il témoignait lui-même qu'il avait peur d'assurer les choses, etqu'il ne voulait point passer pour règle de la foi ; c'est là, disait-il, parler en saint Augustin, et non pas le faire parler en hérétique et en ange apostat comme ils font. »
Il voulait bien traiter ainsi ceux qui ont appris de l'Église même les éloges qu'ils donnent à saint Augustin, mais il n'en demeura point là : « On a bien fait, dit-il, de mettre en tête : le Saint-Augustin d'un tel, car ce n'est pas le véritable Saint-Augustin; mais un Saint-Augustin mal entendu, mal expliqué, mal allégué. » Il pensait sans doute avoir assez d'autorité pour s'en faire croire sur sa parole, et après avoir dit plusieurs choses hors de propos, dans le seul but de décrier la doctrine de ce saint docteur de la Grâce, il ruina tout d'un coup ce qu'il venait de soutenir et se détruisit lui-même, en disant que tous les Pères étaient d'accord. Car il fallait conclure de là que Saint-Augustin étant d'accord avec les autres, il n'y avait pas tant de sujet de s'élever contre sa doctrine, comme il fit encore dans la suite de son sermon.
« Ce n'est pas seulement, continua-t-il, dans le choix d'un seul Père qu'ils affectent la singularité; mais aussi dans
leups opinions. Ce n'est pas ici une déclamation. Il s'agit de la foi. Nous sonimes obligés de nous opposer à ees désordres. Car il est certain qu'il y a une cabale formée, qu'il y a une assemblée et une conspiration contre la foi. Tout le monde le sait et en est scandalisé. Singularité dans la contrition. L'Église a déclaré, dans un concile, que l'attrition suffit avec le sacrement. Ils enseignent le contraire, ils ne veulent que ce qui est de plus parfait. Ce sont les parfaits. Nous serions bien heureux si Dieu nous révélait que nous avons l'attrition avec le sacrement. Singularité dans les vertus. L'Évangile nons enseigne que toutes sortes de vertus nous mènent au ciel. Us veulent qu'il n'y ait que la charité. Peut-on être sauvé sans la foi? Est-il bien vrai que toutes les autres vertus ne servent de rien sans la charité? Toutes les béatitudes ne conduisent-elles pas au ciel? N'y a~t-il pas huil béatitudes? Voyez dans votre catéchisme. Ce n'est donc pas la charité eeule qui mène au ciel. »
Il avait [dit] lui-même de lire la Somme de saint Thomas, qui enseigne que sans la charité il n'y a pas de béatitudes évangéliques, et que la pauvreté et la patience des philosophes ne méritaient pas ce nom, parce qu'elles étaient sans amour.
Mais il voulait alléguer le catéchisme pour parler hors de propos de celui de M. de Saint-Cyran, qui ne contenait rien que d'orthodoxe, et qui avait été imprimé sans sa participation, et sans celle de ses amis, comme nous dirons dans la suite.
« Ils mettent, ajouta-t-il, la singularité jusque dans la grâce, ils veulent la grâce particulière et partiale. Us ne veulent pas qu'elle soit donnée à tout le monde. Qui a jamais ouï parler de cette doctrine? Savants, ignorants, spirituels, avez-vous jamais ouï parler de la sorte? » C'est là qu'il prit occasion d'entrer en matière pour établir la grft,ce suffisante de Molina, ce qu'il fit très faiblement.
« Singularité dans Jésus-Christ même (c'est la suite de ses invectives). Ils font un sauveur partial. Ils veulent qu'il ne soit pas mort pour tout le monde, c'est un blasphème; mais cela est imprimé. C'est un blasphème imprimé, mais ils disent qu'on ne doit pas prêcher leur doctrine. On doit prêcher le contraire, or ce que l'on prêche doit être vrai. »
Ce n'est pas ici le lieu de réfuter toutes ces choses par le