LIVRE III
par deux grands volumes de la doctrine des temps pour le combattre après sa mort. Il avait même écrit de l'astronomie, et son petit abrégé de chronologie était dans les mains de tout le monde, aussi bien que ses oraisons et ses vers latins. Comme c'était un homme de grande lecture et d'une extraordinaire application à l'étude, il s'était engagé à écrire des dogmes théologiques pour en composer un juste corps des Pères grecs et latins, et il nous en a laissé cinq grands tomes. Mais avec tous ces avantages, il était d'autant moins propre à entrer dans cette querelle, qu'ayant publié une traduction latine de Saint-Épiphane, il y avait ajouté des notes tout à fait favorables à la doctrine que M. Arnauld soutient dans le livre de la Fréquente Communion. Et dans le fond, ne s'étant jamais exercé dans notre langue qui demande quelque étude aussi bien que celles qui sont mortes, il était assez difficile que l'ouvrage auquel sa compagnie l'engageait fût fort agréable et fort élégant.
Mais sa réputation lui inspirait une si grande confiance qu'il eût cru se faire tort de douter de l'événement du combat. 11 se persuadait même être par sa propre autorité audessus des approbations; et au lieu que ses confrères accusaient sans sujet M. Arnauld d'en avoir recherché un trop grand nombre, il affecta une extrémité toute contraire, et n'en voulut avoir aucune, comme s'il eût prétendu, par la fierté de cette conduite, braver tant de docteurs et tant d'évêques qui avaient approuvé le livre qu'il réfutait.
Il jugea néanmoins qu'il fallait quelque chose de plus que de la théologie et de l'éloquence pour détruire M. Arnauld, et que la politique ne lui serait pas moins utile que tout le reste. C'est dans cet esprit que voulant faire une querelle d'État d'une affaire qui jusque-là n'avait paru qu'une dispute de théologiens, il dédia son livre à la reine, suppliant Sa Majesté d'en peser les conséquences, car attribuant à M. Arnauld un dessein fort éloigné de ses véritables intentions, et représentant sa doctrine comme un attentat qui choquait le pouvoir et l'autorité de l'Eglise et de ses souverains pasteurs, il priait la reine de daigner considérer ce qui arriverait si on en entreprenait le même sur le gouvernement temporel de ce royaume, dont le ciel lui avait mis en main la conduite. Et sur cela il prenait occasion de demander à Sa Majesté qu'est-ce que l'on pourrait se figu-
rer de plus étrange; quelle confusion insupportable et plus universelle que celle-là, et si ce ne serait pas ébranler ou plutôt détruire et renverser tout à coup cette puissante monarchie.
Cependant il ne faisait nulle difficulté de soutenir que c'était le but de M. Arnauld, et se servant d'abord d'expressions odieuses, il représentait à Sa Majesté : « Que c'était ce que prétendait faire cette nouvelle cabale dans le royaume de J.-C, que c'était la suite des principes du livre de la Fréquente Communion, qui avait tant fait de bruit et qui ferait encore plus de mal, si le zèle et le courage tout chrétien et tout royal de Sa Majesté n'en arrêtaient le progrès par son autorité souveraine.
Il lui remontrait que si les principaux discours de cet ouvrage pouvaient avoir quelque créance dans les esprits, l'Eglise se trouverait sans pouvoir, les pasteurs sans crédit, les fidèles sans assurance, et toute la chrétienté dans le trouble et dans la division; d'autant que ces maximes ouvrent l'entrée aux factions, aux schismes, aux désobéissances et aux mépris des ordonnances de l'Église.
Enfin il se promettait de la piété de la reine et du zèle qu'elle avait d'un aussi sacré dépôt que celui de l'État et de la religion catholique, que bientôt elle y appliquerait le remède convenable, et qu'elle trancherait le cours du dessein de ces pénitenciers pleins de témérité et d'artifice. »
L'esprit de violence étant gravé sur ce frontispice si fastueux, on ne pouvait pas attendre que le P. Petau épargnât M. Arnauld dans le corps de son ouvrage, et c'est ce qui paraît dans le premier chapitre de son livre, où il fait entendre par la louange qu'il donne à une coutume établie dans une ville d'Italie que M. Arnauld ne devait proposer ses nouveautés que la corde au cou avec un nœud coulant afin qu'il n'y eût qu'à l'étrangler si elles n'étaient pas approuvées. Et pour montrer que ce n'était pas seulement un ornement de rhétorique, il ajoute que cette façon d'agir pourrait sembler un peu trop rigoureuse, mais que l'intention en était louable, voire qu'elle était nécessaire à ceux qui ont le gouvernement en main'. Car après avoir prolesté
1. Tout ce passage depuis : Et c'est ce qui paraît, écrit au ms. sur un petit papier, a écliappé aux copistes du xyii^ siècle ; il est à garder.