LIVRE III
matière, et n'ayant rien à démêler avec personne -touchant la doctrine.
Mais dès que la nouvelle en fut répandue dans le monde, il n'y eut personne de tous ceux qui ont quelque afîection pour la liberté des sujets du roi et pour les maximes du royaume qui n'en témoignât de l'indignation. On regarda cette nouveauté comme une chose tout à fait contraire à notre usage et de très pernicieuse conséquence. On l'attribua moins A, la reine qu'à M. le cardinal Mazarin, qui n'avait pas encore achevé la première année de son ministère. On crut qu'étant étranger il se mettait fort peu en peine de nos mœurs, qu'il tâchait de faire ses affaires dans la cour de Rome aux dépens des libertés de l'Eglise gallicane, pour lesquelles il n'avait que de l'indifférence ou du mépris, et que ce commencement si surprenant n'était déjà que trop capable de faire comprendre à tout le monde ce que l'on pouvait espérer à l'avenir du gouvernement d'un Italien.
Ces plaintes ne se réduisirent point au murmure de quelques simples particuliers. Les plus augustes et les plus considérables corps de l'État ouvrirent les yeux sur une affaire de cette importance, H n'y eut personne dans toutes les compagnies qui ne fût uni dans les mêmes sentiments touchant ce voyage, et la raison civile, politique et ecclésiastique avait [fait] une impression si générale sur tous les esprits qu'ils crurent que ce serait manquer au devoir de leur conscience et à l'obligation de leurs charges de ne point faire de remontrances à la reine sur ce sujet. Ainsi l'affaire de M. Arnauld cessa d'être considérée comme la cause d'un particulier, et on crut, par un consentement universel, que l'Eglise et l'État y étaient intéressés.
C'est ce qui fit que MM. les évêques qui étaient alors à Paris, le Parlement, la Faculté de théologie en général, la maison de Sorbonne en particulier, et toute l'Université en corps, firent leurs remontrances et furent tous écoutés favorablement de la reine. Ils lui représentèrent que le commandement de ce voyage était tout nouveau, et absolument sans aucun exemple; que la dignité épiscopale y était manifestement blessée en la personne de MM. les prélats approbateurs du livre de la Fréquente Communion ; que s'agissant d'un livre qui était tout de théologie et de doc-
trine, elle le pouvait faire examiner par les prélats de sou royaume, suivant la coutume de nos rois ; que si elle croyait qu'il l'eût été suffisamment par tant d'évêques qui en étaient les approbateurs, elle pouvait en laisser le dernier et souverain jugement au pape; et que leur honneur serait blessé par l'envoi de l'auteur du livre à Rome, puisque ce serait une espèce de bannissement et de préjugé contre la doctrine.
La piété de la reine et son respect pour l'Église l'empêchèrentdepasseroutre.M. Arnauldse servitde cette occasion pour chercher son repos dans la retraite où il se tint caché aux yeux des hommes l'espace de plusieurs années, sans cesser néanmoins d'écrire pour le service de l'Eglise, dont il venait d'honorer la discipline par une défense si généreuse de la vérité. Il est demeuré caché vingt-quatre années de suite et fut retiré d'abord par M. et M™« Hamelin * qui se cachèrent eux-mêmes à tous leurs proches, pour se mettre en état de servir M. Arnauld tant de leurs biens que de leurs personnes*. Mais afin que personne ne pût douter de la sincérité de ses sentiments, il en donna une déclaration qu'il composa en latin et qu'il traduisit en même temps en français et qui contenait ce qui suit' :
« Comme je puis jurer solennellement devant Dieu, qui est la vérité même, que je n'ai composé le livre de la Fréquente Communion, que par le seul amour de la vérité et le désir du salut des âmes, je puis protester aussi devant sa divine Majesté, par le seul mouvement libre et volontaire de ma conscience, que je le soumets du fond de mon âme, ainsi que je l'ai toujours soumis, au jugement de l'Eglise romaine, de notre Saint Père le pape^ que je révère, avec
1. JeaQ Hamelin, conseiller du roi (1603-1669), et sa femme Marguerite de Faverolles (1613-1682) étaient des amis dévoués de P. R. Ils offrirent asile dans leur maison du faubourg Saint-Jacques, non seulement à Arnauld mais encore, dit le Nécrologe, à beaucoup d'autres gens de bien persécutés. Leur iille unique, religieuse à P. R. mourut en 1701.
2. Tout ce passage^ depuis II est demeuré caché, est écrit à la marge du ms., d'une autre main.
3. Hermant finissait ici ce chapitre, et disait : « 11 faut transcrire ici la déclaration de M. Arnauld. Je ne l'ai pas présentement. » La déclaration imprimée (texte latin et texte français) a été jointe depuis au m». ; il suffit de donner le texte français.