LIVRE III
justice, police, et finances en Picardie, de se transporter incessamment à Amiens pour informer de ce fait, que l'on lui représentait comme une sédition et une nouveauté dangereuse. Mais quoique ce fût une procédure assez inj uste, que ceux qui étaient les parties secrètes de M. d'Amiens portassent témoignage dans cette affaire, comme firent effectivement quelques chanoines particuliers, quelques religieux et quelques personnes attachées aux Jésuites par le lien de la congrégation; Dieu permit néanmoins que la plus atroce de ces accusations tournât à la honte de ses auteurs. Car l'homme que l'on prétendait s'être pendu par désespoir alla déposer que des afflictions sensibles de sa famille lui ayant fait concevoir ce pernicieux dessein, les conseils du sieur de Labadie, que jusqu'alors il n'avait pas encore entendu prêcher, l'empêchèrent d'exécuter une résolution si criminelle.
Le gardien des Capucins d'Amiens fut aussi couvert de confusion et de honte. Car ayant voulu tirer avantage de cette conjoncture pour se venger de M. l'évêque d'Amiens, qui avait interdit le P. Ambroise, capucin de la même ville, pour avoir prêché des propositions hérétiques et scandaleuses contre la puissance épiscopale, l'animosité le porta à supposer trois lettres qu'il attribua aux religieuses de Sainte-Austreberte de Montreuil, par lesquelles elles se plaignaient que le sieur Dabillon leur avait prêché des doctrines dangereuses. Mais la sœur Charlotte Cécile de Monchy Moncarrel, abbesse de ce monastère, détruisit cette imposture par deux lettres qu'elle écrivit aussitôt, l'une au sieur Barboteau, vicaire général et officiai de M. l'évêque d'Amiens, et l'autre au sieur Dabillon ; et elle voulut aussi en donner une déclaration publique par devant notaire, qui fut signée tant par elle que par toutes les religieuses de son abbaye, le 21 mars de la même année.
Il ne restait presque plus que le chapitre de l'église cathédrale à entrer dans cette conspiration : aussi la plupart des chanoines n'y manquèrent point; et comme ils conservaient encore un profond ressentiment pour un arrêt que M. d'Amiens venait d'obtenir contre eux au conseil privé
anticipation duc de Giiaulnes, bien que son père, le duc de Chaulnes, fût encore vivant. Il était lieutenant d'Amiens et gouverneur de la citadelle en 1644.
du roi, ils entrèrent dans les mouvements de cette cabale, et dans une assemblée capitulaire où présidait M. Pierre de Louvencourt leur doyen, ils arrêtèrent, le 19' jour de mars, que l'on mettrait entre les mains de M. le duc de Chaulnes un certificat contre les sieurs de Labadie et Dabillon. Mais neuf chanoines s'y opposèrent vigoureusement, et M. l'évêque d'Amiens, ayant défendu son autorité au conseil du roi, dissipa enfin ces calomnies, qui se détruisirent entièrement lorsque les sieurs de Labadie et Dabillon se retirèrent de son diocèse par de nouveaux engagements qui les appelèrent ailleurs.
Pendant cette contestation, les Jésuites soutinrent leurs prétentions par un libelle intitulé : Lettre écrite par un Père Jésuite à un grand Prélat^ sur le sujet de la procédure faite par les Officiers de M. rÉvêque d'' Amiens, contre les Pères Jésuites de la même ville', et ils voulurent justifier par cet écrit la conduite qu'ils avaient tenue en appelant immédiatement au pape, qui avait commis par son bref MM. les évéques de Sentis, de Lavaur et de Meaux, pour connaître de ce différend. Mais cette appellation paraissant contraire aux lois du royaume et aux clauses de leur réception en France, M. d'Amiens, qui en avait appelé au Parlement de Paris comme d'abus, fît imprimer un recueil de plusieurs pièces qui ne leur fut pas fort agréable, et qui peut être regardé comme un monument où leur mauvaise foi et leur défaut de sincérité est visible à tout le monde.