CHAPITRE VI
Suite des visites de M. Bourgeois chez M. Albizzi. Il obtient la communication des objections des Jésuites.
Le lendemainde cet entretien ou un jour après, M. Bourgeois alla chez M. Albizzi lui renouveler son instance d'être reçu contradicteur dans l'Inquisition, ou du moins d'être ouï sur les accusations des Jésuites après qu'elles lui auraient été communiquées, puisqu'il savaient qu'ils étaient ses véritables parties. A quoi M. l'assesseur ayant répondu, aussi sèchement que la première fois, que cela ne se pouvait point, et que le Saint Office ne changeait point ses coutumes, M. Bourgeois lui répartit qu'il ne doutait point que la coutume ordinaire ne fût de ne pas recevoir de contradicteurs, parce qu'il n'arrivait pas ordinairement que les auteurs ou approbateurs des mauvais livres, tels que sont ceux qui sont déférés au Saint Office et condamnés par sa censure, se présentassent pour demander audience; mais que comme il était certain que le livre qu'il défendait n'était pas de cette qualité, et qu'il n'avait nul sujet de craindre, il ne faisait nulle difficulté de se présenter et de demander d'être ouï. Il ajouta que le Saint Office était maître de ses coutumes, et pouvait en dispenser quand il lui plaisait ; qu'il savait ce qui s'était passé sous les papes Clément VIII
1. Ici lés Mémoires d'Hermant sont plus explicites et plus complets que la Relation imprimée.
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et Paul V, dans les congrégations do Auxiliis; que ces congrégations étaient composées des censeurs et qualilicateurs de l'Inquisition ; que les parties y étaient ouïes (ui présence les unes des autres, savoir : les l'er(>s Ijmuos et Aivarés de la part des Dominicains, et les i*èies Valenlia et Arrin};;a do la part dos Jésuites. Et sur ce que M. Albizzi répliqua que c'étaient des congrégations extraordinaires, i\ cause de l'importance de la matière qui se traitait en ce temps*là, M. Bourgeois lui dit que les matières de la grAce, dont il s'agissait alors, et celles de la pénitence, qui étaient le sujet de son voyage, avaient une liaison fort étroite les unes avec les autres, et que s'il y avait quelque comparaison j\ faire de l'importance do l'une avec celle <!(> l'aulre, l'avantage serait infaillihlenient plulôlpour la lualière (lt> la pénitence, qui est toute de pratique, que pour celle de la grftce, qui consiste davantage dans la spéculation ; qu'alors le difVérond ne regardait que quelques religieux particuliers de ces deux ordres, au lieu i|iie ilaus l'allaire (|ui se traitait présentement, il s'agissait, non de l'intérèl de (jnelquos religieux, mais de la cause de seize evèques et de plus de vingt docteurs de Sorbonne. Qu'encore qu'il crût sa comparaison assez juste, il se contentait néanmoins de beaucoup moins que de ce qui fut accordé alors aux Jésuites; (ju'il ne demandait pas des conférences réglées, ni des notaires pour écrire ce <jni se dirait de part et d'autre, mais seulement qu'il lui l'iU permis d'èlre présent aux congrégations ordinaires du Sainl Ofllce lorsque ses parties y proposeraient leurs objections, et qu'il eiU la liberté do leur répondre, de vive voix ou par écrit, selon que les juges ronlonneraienl; qu'il ne devait pas craindre que ces disputes lissent grand bruit dans Home, ni qu'elles troublassent la tran(|uillité de l'Kglise, puisque tout se passerait dans l'enclos de rin(|uisition, en présence des juges, qui seraient toujours les maîtres des conférences, et imposeraient silence aux parties quand il leur plairait; (jue si ciille (nullité de contradicteur était suspecte ou odieuses à l'iiuiuisition, pour quelques raisons secrètes <jui lui étaient inconnues, il n'insistait pas î\ la recherchyr avec aHeclalion, et s'en passerait volontiers, pourvu qu'il ne fût pas jugé sans être ouï. Mais quelque fortes que fussent ces raisons, il ne gagna rien sur l'esprit de M. l'assesseur du Saint Oflico, et ce nu
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fut qu'en la troisième ou quatrième [fois] qti'il emporta par importunité, et avec quelque sorte de violenec, le peu que cet officier lui accorda.
IjOs visites ({u'il faisait incossammout chez, des personnes considérables et puissantes lui inspirèrent la hardiesse de plaider sa cause devant lui avec un peu plus de force qu'il n'avait fait par le passé. Ceux qui l'encouragèrent le plus, et à (jui il s'est toujours témoigné le plus obligé du bon succès de son voyage, furent les cardinaux François Harlxu'in, Crimaldi et de Saint-Clément' ; et entre les laùjucs, M. le chevali(!r d'Igby, que l'on nommait communément à Itome, Mijord d l-by, l'un des premiers seigneurs d'Angleterre. Comme il leur fit entendre qu'il ne se tenait pas fort assuré, ayant ù, traiter avec un homme aussi violent qu'était cet assesseur du Saint Office, et beaucoup plus passionné pour tous les intérêts des Jésuites (\uo, les .lésuites mêmes, ils lui témoignèrent tous qu'il n'avait nul sujet de craindre pour sa personne; que la cour de Home n'irait pas vite en une affaire où tant d'évéques de France et tant de docteurs de Sorbonne prenaient intérêt; que les officiers de l'inquisition ne pouvaient rien par eux-mêmes, et sans ordre exprès des puissances, dans des affaires de cette importance, et qu'en continuant ses instances pour être ouï ils ne doutaient pas qu'il n'obtînt ce qu'il demandait.
L'ayant donc vu doux on trois fois sans rien obtenir de lui, il commença son (jiialrième entretien par s'excuser de l'imporlunité de ses visites si fréquentes; et sur ce que M. Albizzi lui dit que les chaleurs de la saison pouvaient l'obliger à se tenir en repos, il lui répondit que cela ne lui était pas possible, et qu'il aurait un très grand tort d'en user ainsi, sachant que ses parties remuaient toute la ville do Home pour le faire condamner; que n'ayjuit «iiTune seule affaire, et qui lui tenait tout à fait au (;(r',iir, parce qu'il s'agissait de son honneur et de celui de tant de personnes très illustres dans le siècle et dans l'ÏCglise qui se reposaient sur lui, il y donnait et y donnerait fort volontiers ses soins, sou temps, et sa vie même, s'il en fallait venir
1. Le cardinal de Siiut-Clémoiit (1579-lG(i7) faillit être élu pape à la mort d'Urbain VFH. La France lui donna l'exclusion.
jusque-là; que sa plus grande peine était de se rendre importun à des personnes comme lui; mais que la nécessité qui le contraignait d'en user ainsi portait son excuse en elle-même, et qu'il était résolu de demander justice, avec une application et une persévérance si infatigables qu'enfin il voulait comme contraindre le Saint Office de la lui accorder, au moins propter improbitatem.
Il ne lui dissimula pas même que ce n'était pas la seule certitude qu'il avait de la justice de sa demande qui l'affermissait dans cette résolution ; mais qu'il y était encore encouragé par l'avis même des premières personnes de la cour, qui l'assuraient qu'il était impossible qu'on lui refusât dans le tribunal de l'Inquisition ce qu'on accordait aux Jésuites*, puisque c'étaient eux qui avaient donné au Saint Office les accusations sur lesquelles on y examinait le livre de la Fréquente communion; qu'il savait certainement que cela était, et que lui-même, qui savait cette affaire mieux que personne, n'en pourrait disconvenir'; et que comme on y avait reçu leurs accusations et leurs objections, il avait droit d'espérer d'une compagnie si équitable que ses réponses et ses justifications y seraient reçues; qu'il se retranchait uniquement à cela, et qu'il le suppliait très humblement de ne pas le refuser.
M. Albizzi se rendit, quoiqu'avec un peu de peine, à cette dernière instance, lui disant que ce qu'il demandait avec tant d'empressement n'était pas si nécessaire qu'il croyait ; que l'Inquisition saurait trouver aussi bien que lui, dans le livre de la Fréquente communion, ce qui pouvait servir à sa justification, s'il était aussi innocent qu'il le croyait; mais néanmoins que puisqu'il le désirait avec tant de passion et le demandait d'une manière si pressante, il n'em-
1. Écrit puis barré au ms. : « Sur cela M. Albizzi lui dit avec un peu d'émotion que ce qu'on avait dit des Jésuites n'était pas vrai, et que comme elle ne les avait pas reçus pour parties, elle ne le recevrait pas pour contradicteur. A quoi M. Bourgeois répliqua qu'à la vérité on ne lui avait pas dit, et qu'aussi il ne lui avait pas dit lui-même que les Jésuites eussent été reçus pour parties au Saint Office, mais seulement qu'on les y entendait puisque..., etc. »
2. Ou lisait d'abord au ms. « Qu'encore que cela fît voir qu'il n'avait pas tant raison de demander d'être reçu pour contradicteur, puisque les Jésuites ses parties n'y avaient pas été reçus pour délateurs ou accusateurs, néanmoins il était visible que comme..., etc. »