CHAPITRE XII
Entretien de M. Bourgeois avec les cardinaux Spada et de Lugo.
11 ne restait plus à M. Bourgeois, pour s'acquitter de ses sollicitations, qu'à voir les cardinaux Spada et de Lugo* entre ceux du Sacré Collège qui avaient de l'emploi dans l'Inquisition. La voix publique lui apprenait que le cardinal de Lugo n'était que peu ou point jésuite, et la connaissance qu'il avait de ce qu'il avait fait dans l'Inquisition pour la défense de l'association de saint Paul à saint Pierre dans le gouvernement de l'Eglise, le portait à bien espérer de lui pour la défense de sa cause. Néanmoins, comme les péchés originels, quelque bonheur ou quelque grâce qui survienne, laissent toujours de mauvais restes et des impressions fâcheuses, il sentait toujours en lui-même quelque difficulté à l'aborder. Mais M. Vittorelli, son ami et son voisin, le délivra de cette peine dans une visite qu'il lui rendit. C'était un bon prêtre vénitien, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, et qui ayant passé toute sa vie à Rome, dans la lecture des bons livres et la pratique des bonnes œuvres, y avait acquis la réputation de science et de probité qui était due à son mérite. Il était presque le seul entre tous les prêtres de Rome de qui l'on pût dire avec vérité que les livres qui étaient alors le sujet de tant de disputes, comme celui de Jansénius, la Fréquente communion, et celui de l'Autorité de saint Pierre et de saint Paul, ne lui avaient rien appris de nouveau pour ce qui regarde
i. « Mais ce jésuite l'était trop peu pour subsister dans sa compagnie, et son enlèvement violent dans un endroit du monde qu'on ne connaît point fit voir quelque temps après qu'on ne se sépare pas impunément de ceux qui regardent comme leurs ennemis toutes les personnes qui ne sont point idolâtres de leurs sentiments. » Passage barré au ms. et non reproduit sur la copie.
2. Jean de Lugo (1583-1660) professa vingt ans la théologie àRome. Quoique jésuite, il fut créé cardinal en 1643.
le fond delà doctrine. Il était alors le supérieur général de toutes les religieuses de Rome, et cet emploi n'était pas une petite preuve de l'opinion avantageuse que les papes avaient de sa prudence et de sa vertu. Comme il était connu généralement de tous les cardinaux, et en particulier de Lugo, auquel il avait peut-être inspiré les bons sentiments qu'il avait, ce cardinal désirant voir M. Bourgeois, et craignant que son nom de jésuite ne l'en détournât, avait envoyé quérir cet excellent prêtre, et l'avait prié de mener chez lui le docteur de Paris, et de l'y accompagner. Cela fut fait, et le cardinal reçut ce député des évêques d'une manière si civile, si ouverte, et avec tant d'affabilité, qu'il ne parut rien d'espagnol dans son abord et dans tout son entretien.
La première chose qu'il dit à M, Bourgeois d'un air gai et familier, fut qu'il avait obligation à M. Arnauld et à son livre de la Fréquente communion de ce qu'il savait la langue française, ce qu'il disait néanmoins en italien; que le bruit que ce livre avait fait en France lui avait donné la curiosité de le voir; que pour ne s'y point tromper, il avait voulu le lire en sa langue^ et que c'était ce qui l'avait obligé d'apprendre le français; qu'il s'estimait bien payé de la peine qu'il s'en était donnée par le profit qu'il avait tiré de cette lecture ; que la première idée qu'il avait formée d'abord sur ce sujet était que les contestations touchant ce livre ne venaient que d'animosité et de pique; que plus il le lisait,, plus il trouvait qu'il n'y avait point d'autres erreurs ni d'autres hérésies que celles que la passion des Jésuites y voulait mettre par de mauvaises conséquences; qu'il avait lu les erreurs dont cet ouvrage était accusé, et que la seule lecture suffisait pour l'en justifier.
Il ne dissimula point même à M. Bourgeois que les Jésuites français, envoyés pour la poursuite de sa censure, avaient fait leur possible pour le prévenir contre ce livre; mais que, comme il l'avait déjà lu, il s'était affermi contre eux; que bien loin d'y trouver des hérésies dont ils accusaient M. Arnauld, il y avait trouvé le contraire; que sur cela ils lui avaient fait de grandes instances de ne les prendre pas pour des calomniateurs; ils l'avaient prié de croire que tous leurs Pères de France connaissaient l'auteur et pénétraient mieux que lui dans ses pernicieux