LIVRE
Néanmoins il fut extraordinairement touché d'un effort de charité de cette généreuse fille, et d'un désintéressement qui n'avait point encore eu d'exemple depuis plusieurs siècles. Car sa commission à Maubuisson étant expirée par le refus qu'elle fît de sen faire abbesse, et M™" de Soissons y étant nommée à sa place, trente filles qu'elle avait reçues gratuitement n'ayant pu se résoudre à se séparer d'elle, la maison de Port-Royal, à qui elle en avait écrit, leur ouvrit sa porte, et elles y entrèrent le 30 mars 1623, avec tant de joie de la part de celles qui leur faisaient cette charité, qu'elles en chantèrent le Te Deum en allant recevoir et embrasser ce présent que Dieu leur faisait pour enrichir de plus en plus leur maison du trésor inépuisable de la pauvreté de J.-C.
M. de Saint-Cyran était pour lors à Paris, et s'était trouvé avec M"« Arnauld*, la mère, lorsqu'elle cherchait des carrosses pour la conduite de ces trente filles. Comme il était uu 1res grand admirateur de toutes les œuvres de Dieu, cette action lui parut si grande qu'il ne put s'empêcher d'écrire à la mère Marie-Angélique combien elle était redevable à la divine Majesté d'un sentiment qu'elle avait plutôt dans le cœur que dans l'esprit ; et de ce désintéressement qu'elle avait plutôt appris par l'onction du Saint-Esprit, que par l'instruction des hommes. Sa lettre est datée du 4 juillet 1633. Cette lettre avait été devancée par une visite qu'il avait rendue à Port-Royal la veille de l'Ascension de la même année, et dans les deux jours qu'il y fut, il y montra par un excellent discours le rapport admirable du mystère de l'Ascension avec celui de l'Eucharistie.
Cependant, quoique dès la première vue la Mère Angélique commençât à le regarder comme un homme d'un mérite et d'une suffisance extraordinaires, elle en avait formé l'idée d'un homme si élevé qu'il ne lui tombait pas dans l'esprit qu'il eût rien de propre à se rabaisser dans la conduite particulière des âmes, et ainsi, quelque ravie qu'elle fût de l'entendre parler de Dieu, elle ne lui demandait aucun avis de conscience dans les visites qu'il lui faisait. Les
1. Catherine Marion (1573-1641), fille de l'avocat général Simon Mariou, épousa Antoine Arnauld et entra après sa mort comme religieuse à Port-Royal sous la direction de la mère Angélique, sa fille.
28 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT
choses se trouvèrent dans cette situation pendant dix ans. Mais une occasion extraordinaire lui fit prendre une plus étroite liaison par une voie que toute la prudence humaine ne se serait jamais imaginée.
La conduite qu'elle avait reçue de saint François de Sales lui avait fait contracter une amitié très intime avec M™* de Chantai*, qui la vint voir à Maubuisson l'année même que ce saint évêque s'en était retourné de France, au premier voyage que cette Mère fit à Paris pour l'établissement du premier couvent de Sainte-Marie de la Visitation. Quelques années après, cette même dame passant par le diocèse de Langres; et entretenant M. Zamet*, évêque de la même ville, au sujet d'un monastère de l'ordre de Cîteaux qu'elle avait réformé, elle inspira à cet évêque un grand désir de voir la Mère Marie-Angélique, dont elle lui dit beaucoup de bien par l'estime qu'elle en faisait depuis leur entrevue à Maubuisson.
L'occasion de l'assemblée, qui se tenait alors à Paris, fut favorable à ce prélat pour voir cette abesse, et comme elle n'avait alors personne en qui elle pût prendre confiance pour la communicationde ses dispositions intérieures, elle vit en lui d'abord tant de zèle, de mortification et de piété, qu'il ne lui fut pas malaisé de prendre créance en sa conduite, et de le prier de l'assister de ses conseils.
Elle lui découvrit une peine qu'elle avait au sujet des généraux de son ordre, dont les uns approuvaient humainement la réformation de Port-Royal, et les autres y étaient fort opposés. Sur cette difficulté, ce prélat lui témoigna, en présence de la Mère Agnès, sa sœur, qu'il avait depuis quelques années une pensée dans l'esprit, touchant le projet d'une religion qui eût pour fin principale d'adorer et d'honorer jour et nuit le Saint-Sacrement de l'autel, et que, pour remplir ce devoir, il y eût toujours quelque religieuse
1. Jeauae-Françoise Frémiot, baronne de Chantai (1572-1641). L'amitié qui unissait sainte Cliantal à la Mère Angélique et à P. R. ne se démentit pas un instant; Saint-Cyran prisonnier lui adressait de Vincennesdes lettres de direction que transmettait la Mère Angélique.
2. Sébastien Zamet, évêque de Langres en 1615. Il sera question dans la suite de ces Mémoires de ses rapports et de ses démêlés avec Saint-Cyran. Après la mort de ce dernier, Zamet se retira dans son diocèse et y mourut en 1655.