LIVRE V
qu'il était le prophète qui devait précéder : in Spiritu et virlute Elise. Que Dieu l'envoyait pour établir le testament et le règne de l'Esprit.
Que MM. de Port-Royal avaient quelques bons sentiments de l'amour de Dieu; mais qu'ils étaient Juifs et attachés à la lettre.
Qu'il fallait quitter les cérémonies de l'Église, quand on jugeait qu'elles ne nous portaient pas à Dieu, et que pour rendre cette maxime plus sensible, il donnait pour exemple un prêtre qui doit quitter son bréviaire, et le quittait en effet, quand il ne se sentait pas en humeur d'en être touché.
Qu'il détachait les personnes des choses extérieures, mais qu'avec cela il ne les portait à aucune pénitence.
Que quelquefois, ayant commencé de célébrer la sainte messe, il l'avait quittée, et s'était retiré de l'autel pour danser.
Que l'âme étant parvenue jusqu'à un certain point de spiritualité, le corps pouvait suivre ses mouvements et prendre innocemment ses plaisirs.
Qu'ayant appliqué cette dernière maxime sur sa personne^ il n'avait pas appris ce secret à aucun de ses pénitents ni à toutes ses pénitentes, mais seulement à certaines personnes qu'il pouvait aimer et qu'il jugeait capables de ces folies.
Qu'en quelqu'endroit qu'il se trouvât, il changeait tout l'ordre et toute l'économie.
On a supprimé à dessein un ou deux articles de ces informations, parce qu'ils blessaient également la piété et la pudeur d'une manière si horrible que le papier ne les a pu souffrir.
La supérieure du couvent et quelques autres religieuses ayant été renfermées dans un autre monastère, et la maison où il avait répandu ses pernicieuses maximes ayant été mise sous la conduite des Ursulines, le sieur de Labadie prit la fuite et fut interdit ; il fît quelques années après de méchants vers dans lesquels il se plaint de ce que quelques archers étaient venus pour le prendre, et que le prince des prêtres l'avait traité d'excommunié.
Ensuite de cette affaire si scandaleuse, s'étant caché quelque temps à la campagne chez un gentilhomme de ses amis, et ayant changé souvent d'emploi et de retraite^ mais non pas d'esprit et de sentiments, il vint vers la
Toussaint de l'an 1649, consommer ses illusions dans la Graville, qui est un petit hermitage à deux ou trois lieues de Bazas, où quelques carmes se sont retirés avec la permission du pape et de leur général pour pratiquer plus à la lettre la règle de saint Albert, qui est écrite plus particulièrement pour les solitaires. S'y étant donc retiré avec quatre ou cinq de ses disciples, le P. Blanchard, supérieur de cette maison et commissaire apostolique pour y établir la réforme, se laissa tellement éblouir par l'éclat de ses qualités extérieures qu'il voulut prendre conduite de lui, et par ses ordres se démit de la supériorité entre les mains du P. Sylvestre son compagnon. Ce serait une chose ennuyeuse de redire ici toutes les folies et les extravagances qu'il fit dans cet ermitage où il prit l'habit le premier jour de l'année 1650.
L'extrait du cantique ridicule qu'il composa en vers sur ce sujet a fait rire les plus sérieux quand on en a fait les extraits en réfutant ses visions et ses songes dont il avait dressé un journal, et [il] prononça aussi ce jour-là un sermon si extravagant et si visionnaire, sur son habit et sur son mariage avec l'Eglise que Dieu lui donnait comme une épouse à son époux, que l'on ne peut lire sans compassion jusqu'à quel point de dérèglement et d'excès peuvent aller les hommes quand ils sont abandonnés à leurs imaginations. Il y maria spirituellement, à ce qu'il prétendait, un de ses pénitents, qui était depuis quelques mois à la Graville, avec une demoiselle qui en était absente de plusieurs lieues, étant alors vers Toulouse, et les cérémonies prétendues de ces noces furent aussi ridicules que son esprit visionnaire et fanatique était capable de les concevoir. Il y fit prendre en cérémonie du sel bénit à ceux qui communiaient de sa main; il y fit chanter ses cantiques ridicules durant le sacrifice de la messe ; il y fit chanter ses disciples devant le Saint Sacrement de l'autel, et se plantant luimême, comme un baladin, au milieu de cette troupe sacrilège, marquant la cadence avec ses mains, et joignant les mouvements de son corps à ceux de ses disciples abusés; enfin il entreprit même de leur vouloir donner le Saint- Esprit par le souffle de sa bouche.
M. Tévêque de Bazas ayant fait informer d'une si horrible profanation de nos mystères, rendit contre ce faux prophète,