LIVRE VI
aux galères. On avait besoin de beaucoup de modération et de patience pour entendre sans émotion toutes ces menaces et toutes ces calomnies; mais l'amour de la vérité rend ses défenseurs intrépides, et la charité souffre toutes chose sans s'irriter.
Le mardi 19 du mois, MM. les évéques de Châlons et de Grasse proposèrent une union avec les Jacobins pour la défense de la vérité. Cette ouverture venait vraisemblablement de la part de quelques-uns de ces religieux, mais qui sans doute n'étaient pas fort bien concertés avec le reste de leurs confrères. On connaissait toutes les hostilités que leur P. Nicolaï avait commises contre les disciples de saint Augustin au dedans et au dehors du royaume, depuis la naissance de ces dernières disputes. On ne voyait pas que les thomistes de Paris eussent fait le moindre effort pour soutenir la grâce de J.-C. contre les nouveautés profanes de Molina, qui était l'ennemi capital de leur ordre et de leur doctrine. On avait vu même quelques-uns d'eux, non seulement regarder ce combat avec beaucoup de froideur et d'indifférence, comme d'inutiles spectateurs, mais même se joindre à leurs propres ennemis pour opprimer, s'ils eussent pu, les défenseurs de la grâce, comme le P. Langlois avait tâché de faire à Evreux. On n'était nullement fâché que les Jacobins entreprissent s'ils voulaient la ruine des erreurs qu'ils avaient autrefois si généreusement combattues; mais ou croyait que c'était leur devoir, et non la considération des autres qui les y devait engager, et que s'ils ne le faisaient pas, ils en répondraient un jour devant Dieu, et peut-être qu'ils souffriraient dès ce monde par un abaissement honteux de leur ordre, la vérité de cette parole de Mardochée : Si nunc silueris, per aliam occasionem libérabuntur Judœi, et tu et domus patris lui peribitis.
De plus on remarquait deux inconvénients dans celte proposition, le premier qu'on ne voyait rien de certain ni d'assuré dans cette proposition, et que si elle venait à manquer, les ennemis de la vérité en tireraient de grands avantages; le deuxième était que pour parvenir à cet accord on exigerait des disciples de saint Augustin qu'ils relâchassent quelque chose de leur doctrine pour l'ajuster à celle des thomistes, et qu'au moins dans les mots et dans les expressions ils s'accommodassent à eux, comme par exemple
en reconnaissant une grâce suffisante, qui ne serait suffisante que de nom et insuffisante en effet, de sorte que ce que l'on considérait comme un avantage et un appui pourrait devenir une occasion de chute et de ruine.
Enfin, après une longue délibération, il fut conclu qu'on ne pouvait point se relâcher en la moindre chose; tous les points de la doctrine de saint Augustin étant tellement liés ensemble qu'il était impossible d'en quitter un sans abandonner tous les autres. Il fut dit que l'on écouterait les prétentions des thomistes, et qu'on les verrait venir, pour apprendre d'eux les ouvertures qu'ils feraient pour cette union. Mais le temps de l'éclaircissement de la doctrine de saint Thomas avec celle de saint Augustin n'était pas encore arrivé, et Dieu le réservait pour une autre occasion, après qu'il aurait purifié ses serviteurs par de plus longues souffrances.