‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 5)Chapitre 48 sur 522 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

et il n'eut plus que du dégoût pour celui qui avait toujours été la matière de ses éloges. Son esprit s'envenima encore de jour en jour à l'occasion de M"'«de Pontcarré, qui était une dame séparée de son mari et retirée dans la maison de Port-Royal, et comme il était son directeur, au lieu d'étouffer en elle l'esprit du monde comme il avait fait d'abord, il se passait dans cette conduite des choses si peu régulières, que les religieuses qui étaient nécessairement obligées d'en être témoins ne pouvaient plus guère les tolérer sans charger leur conscience.

C'est ainsi que l'esprit malin, qui est le père de la division et de la discorde, tâchait d'avancer son ouvrage et de détruire celui de Dieu. M. de Langres cessa tout à fait de voir M. de Saint-Cyran, et commença à ne venir que très rarement au monastère du Saint-Sacrement et à n'y demander que sa fille, la sœur Anne de Jésus, ne parlant plus à la Mère Angélique que par bienséance et pour lui faire des reproches. Il l'accusait de rebuter tous les amis de la maison par une trop grande retraite; il se plaignait de ce qu'on ne la connaissait plus. 11 lui marqua un jour en particulier le procédé dont elle avait usé envers un abbé commendataire de l'ordre de Saint-Augustin qui venait quelquefois dire la messe dans le monastère du Saint-Sacrement. Car il se plaignait qu'ayant appris d'elle d'excellentes choses, dans un premier entretien qu'il avait eu avec elle, il en avait été si touché qu'il était venu la prier de le prendre sous sa conduite, mais que bien loin d'en obtenir cette grâce et de lui faire ressentir les effets de sa première charité, elle lui avait demandé pardon de la hardiesse qu'elle avait prise de l'enseigner,, et qu'elle s'était blâmée elle-même de cette témérité, lui disant que ce n'était pas à des filles à se mêler de conduite.

La Mère Angélique avoua le fait, ajoutant même qu'elle s'était confessée de ce qu'elle avait dit à cet abbé, quoiqu'il l'eût reçu de bonne part; que sa conscience lui avait fait un grand reproche d'avoir commis en cela une faute très considérable, et que dans le fond c'était un désordre à des filles de s'ingérer de conduire des hommes, et particulièrement des prêtres; enfin qu'elle n'avait nul besoin de se charger des affaires du dehors, en ayant plus dans la maison qu'il ne lui était possible d'en faire, et qu'elle devait se

renfermer dans le service qu'elle devait rendre à ses filles.

La suite de cette mésintelligence entre les supérieurs de la maison inspira à cette Mère la pensée de la remettre entre les mains de Mgr l'Archevêque de Paris, le faisant prier, par des personnes interposées, de la renvoyer à Port- Royal, et de faire venir en sa place la Mère Geneviève qui y était abbesse. Elle communiqua ce dessein à M. de Saint- Cyran qui l'approuva, et la chose demeura dans le dernier secret, n'étant pas possible d'en faire part à M™* de Longueville sans que M. de Langres le sût, ce qui aurait ruiné l'affaire.

Elle se conduisit avec tant de discrétion qu'un vicaire général de M. l'archevêque de Paris amena la Mère de Port- Royal au monastère du Saint-Sacrement, et en même temps la Mère Angélique, qui s'était trouvée à la porte ainsi qu'on l'avait concerté, la fit entrer et en sortit à l'instant, le 10 février 1636.

La sœur Anne de Jésus^ qui croyait devoir disposer absolument de celte nouvelle Mère, en ressentit toute la joie imaginable, et se rendant maîtresse de la maison, en fit avertir M. de Langres et M"^^ de Longueville qui y accoururent, et crurent que ce changement était un effet miraculeux de la Providence divine qui avait dessein de conduire ce monastère selon leurs pensées, ce que la fermeté inébranlable de la Mère Angélique aurait empêché, si elle y fût demeurée plus longtemps. Ils employèrent auprès de la nouvelle Mère toutes les caresses et toutes les flatteries imaginables, en lui disant que Dieu lui avait réservé l'accomplissement de cette œuvre, dans le but de la faire consentira la réception de cette fille qui, de son côt.é, se servait de tout ce qu'elle avait d'esprit pour lui rendre toutes sortes de devoirs. Cette Mère, qui était très vertueuse, avertissait la Mère Angélique de toutes choses; mais au lieu qu'on lui avait dit qu'il fallait commencer par renvoyer cette postulante, elle se laissa un jour tellement attendrir par l'entretien de M. de Langres, plein d'adresse et de dévotion, qu'encore qu'elle lui eût dit que sa fille spirituelle ne lui paraissait point avoir une véritable vocation, la voyant ensuite à ses pieds avec de grandes protestations d'obéissance, elle écrivit à Port-Royal qu'elle croyait voir en elle un notable changement. Mais la Mère Angélique, qui avait reçu cette

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