LIVRE I
capucin, auprès du premier ministre ; mais peu de personnes savent Tanimosité particulière qu'il nourrissait dans le cœur contre M. de Saint-Cyran. Ce religieux n'avait jamais rien eu de plus à cœur que la conduite des religieuses du Calvaire, comme ayant contribué autant et plus que personne à l'établissement de cet ordre avec feu M"** d'Orléans, mère de défunt M. le duc de Retz* ; et comme il avait alors, et encore fort longtemps depuis, une estime toute particulière pour M. de Saint-Cyran, dont M. d'Andilly, leur ami commun, est un fidèle et irréprochable témoin, l'un des trois supérieurs de ce monastère étant mort, il lit en présence du même M. d'Andilly et dans son cabinet toutes les instances imaginables à M. de Saint-Cyran de vouloir accepter cette charge. M. de Saint-Cyran s'en excusa sur ce que sa vie était une vie d'étude et de retraite, mais il lui promit qu'il ne laisserait pas d'assister de tout son pouvoir ces bonnes religieuses.
Quelque temps après, le P. Joseph fit un assez long voyage en Espagne, durant lequel, par une charité toute extraordinaire, M. de Saint-Cyran ne se contentant pas d'aller voir ces filles qui n'avaient alors que leur maison proche de Luxembourg, les prêcha souvent, sans ostentation et sans vanité, les surprenant lorsqu'il leur voulait rendre ce service, afin de ne leur parler qu'en la seule vue de Dieu, sans se considérer soi-même, et sans chercher une foule d'auditeurs.
Le P. Joseph étant de retour d'Espagne, trouva ces saintes filles si satisfaites de cet abbé, et particulièrement la Mère Gabrielle, leur supérieure, qui était une excellente religieuse, que cela lui faisant peine par la jalousie dont il n'était pas plus exempt que M. de Langres, il dit à M. d'Andilly, dans le monastère des capucins du faubourg Saint- Honoré, qu'il avait trouvé ces filles dans une telle estime de M. de Saint-Cyran, qu'elles ne juraient que par lui, ou quelque chose d'équivalent, si ce ne sont pas ses propres termes. M. d'Andilly ayant jugé par là que cela l'avait fâché, il lui demanda s'il voulait bien qu'il en parlât à M. de Saint-Cyran, ce qui se fit avec l'agrément de ce Père, et dans cet éclaircissement M. de Saint-Cyran lui dit : « Vous
i. Henri de Gondi, duc de Retz (1590-1659).
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êtes témoin des instances que le P. Joseph m'a faites d'accepter la charge de l'un des supérieurs de ces bonnes religieuses, et de ce qu'en m'excusant [je lui dis que] je ferais tout ce que je pourrais pour les servir ; j'ai exécuté ma promesse. Dites-lui, je vous supplie, que je me tiens déchargé devant Dieu,, et qu'ainsi je lui donne parole de n'y aller de ma vie. »
Le P. Joseph s'indisposa encore contre lui par une autre occasion. Étant arrivé de la mésintelligence entre les capucins de Montdidier et quelques ecclésiastiques, le P. Joseph, qui pouvait tout auprès du cardinal de Richelieu, lit mettre dans la Bastille deux ecclésiastiques nommés de Troyes et Le Vasseur, et dit ensuite à M. d'Andilly que c'étaient des illuminés, ce qu'il lui expliqua en des termes qui lui donnèrent une étrange horreur [des crimes (?)],dont il lui représentait qu'ils étaient coupables. Il ajouta que sachant que M. de Saint-Gyran était de leurs amis, il priait M. d'Andilly de le prier de ne point assister dès gens si méchants. M. d'Andilly en ayant parlé à M. de Saint-Cyran, il lui dit : « que pour ce qui était de M. Le Vasseur, il ne le connaissait point, et que, quant à M. de Troyes, il le connaissait pour un fort homme de bien et par conséquent fort innocent des crimes dont on l'accusait ; que les règles de la j ustice et de la charité voulaient que pour accuser un homme on le connût particulièrement; mais que pour le défendre il suffisait de le connaître pour peu que ce fût. Qu'ici c'était tout le contraire, parce que le P. Joseph qui accusait M. de Troyes ne le connaissait pas, et que lui qui le défendait le connaissait fort. » Sur quoi M. d'Andilly lui ayant réparti : « Si M. de Troyes est tel que vous le connaissez, vous êtes l'homme du monde devant lequel il se sera le plus gardé de rien dire qui le puisse faire connaître. » Mais M. de Saint-Gyran lui répondit : « Ge que vous dites serait très considérable si j'étais moins informé de la conduite et des sentiments de M. de Troyes ; mais je vous prie de dire au P. Joseph que quand cela ne serait pas, et que même M. de Troyes serait coupable et mériterait la mort, la charité ne laisserait pas de m'obliger à ne le point abandonner, et ainsi je demande, s'il était condamné, de l'assister jusqu'à la fin, pour tâcher de le ramener à Dieu en le détrompant de ses erreurs. »
M. d'Andilly, ayant rendu cette réponse au P. Joseph,